Par David-Renaud Boullier.) S. 1., 1759, in-S
3. M"i* de Graffigny, née en 1694, mourut le 12 décembre 1758. On attribua principalement sa dernière maladie au chagrin qu'elle éprouva de la chute de la Fille d'Aristide ( voir la lettre du l*"*' mai précédent), et aux efforts qu'elle fit pour le dissimuler. Collé, qui était de sa société habituelle, rapporte (tome II, p. 162 de son Journal ) une particularité bien singulière de sa dernière maladie. Elle eut un jour, au milieu d'une conversation, un évanouissement de quatre a. cinq minutes. Quand il la prit, elle avait commencé une phrase qu'elle acheva lorsqu'elle revint à^ellc, sans s'être aperçue qu'elle se fût évanouie. (T.)
et par la comédie de Cénie^ qui est toujours jouée avec applaudissements. Cette femme n'était pas aussi aimable dans le monde que dans ses écrits; elle avait le ton lourd, trivial, commun; ceux qui l'ont connue particulièrement disent que ces défauts disparaissaient à mesure que sa tête s'échaulfait.
— M. de La Curne de Sainte-Palaye, de l'Académie française, vient de faire imprimer deux volumes in-i*2, intitulés Mémoires sur V ancienne Chevalerie^ considérée comme un établissement politique et militaire^. Ces mémoires avaient déjà paru dans le recueil de l'Académie des inscriptions et belleslettres; c'est de là qu'on les a tirés. Ils sont remplis de recherches curieuses, et feront plaisir à ceux qui aiment à s'occuper des mœurs de ces siècles ignorants, galants et barbares.
— Avantages du mariage^ et combien il est nécessaire et salutaire aux prêtres et aux évêques de ce temps-ci d'épouser une fille chrétienne] deux petits volumes ^. Cet ouvrage est très-rare. II a été brûlé, par arrêt du Parlement, par la main du bourreau. L'auteur, qui est prêtre, est partie intéressée dans sa cause ; il a été mis à la Bastille, et au sortir de la prison, pour prouver son attachement à sa doctrine, il a épousé une fille chrétienne.
'[••'•janvier 1759.
On a donné le mois dernier, sur le théâtre de la Comédie- Française, quelques représentations d'une comédie en vers et
1. Il a paru, en 178J, un troisième volume de ces Mémoires de M. de Sainte- Palaye, rédigé par feu M. Ameilhon, sur les manuscrits de l'auteur. (B.)
2. L'auteur de cet ouvrage était chanoine d'Étampes, et se nommait Desforges. (^B.)
en trois actes, intitulée V Epreuve imprudente ^ L'auteur de cette pièce, M. Manger, est, je crois, garde du roi. 11 a donné, il y a plusieurs années, une tragédie de Coriolan, et ensuite une autre intitulée Cosroës ^ : Tune et l'autre sont tombées, et cela a sans doute engagé l'auteur de s'essayer dans le comique, où il n'a pas été beaucoup plus heureux. Sa pièce n'a pu soutenir quelques représentations qu'à la suite de nos meilleures tragédies, qui attirent toujours du monde; et l'on n'a pas manqué de dire que l'auteur avait fait eu effet uue épreuve fort imprudente : l'occasion de placer une pointe nous est trop précieuse pour la négliger lorsqu'elle se présente, et c'est pour cela que le choix des titres n'est pas indifférent. Quand nos beaux esprits ne trouvent pas à placer leurs jeux de mots sur le titre, ils se retournent d'une autre façon. A une tragédie que M. de Ximenès donna, il y a quelques années, on disait qu'il n'y avait dans cette pièce de loué que les loges : allusion à la coutume qu'on a de retenir les loges d'avance pour les premières représentations.
Pour revenir à V Épreuve imprudente à^ M. Manger, le sujet m'en a paru assez joli. Un homme revient de l'Amérique, après une longue absence, avec des richesses immenses ; il a laissé à Paris son fils, et une sœur mariée à un homme opulent. De ce mariage est venue une fille, destinée de tout temps au fils de notre Américain, son cousin germain. Ce père arrive des îles, et pour connaître ses amis et les gens sur lesquels il doit compter, il fait courir le bruit qu'un naufrage sur les côtes de France l'a privé de tous ses biens et réduit à la dernière misère. 11 cherche du secours, il s'adresse à tous ses anciens amis ; il les trouve tous changés, chacun le plaint froidement, et tous, à peu près, le plantent là. Sa sœur même, fort ambitieuse, fort hautaine, avait résolu depuis longtemps de marier sa fille à un jeune fat de la cour, au mépris de la parole donnée à son neveu. Son mari est un homme faible qui n'a nul crédit dans sa maison,
1. Représentée pour la première fois le 4 décembre 1758; non imprimée. (T.)
2. Coriolan fut donné le 10 janvier 1748, et eut cinq représentations; Cosroës le fut le 30 avril 1752, et tomba dès le premier jour; Amestris , tragédie du môme auteur, jouée le 3 juillet 1747 et remise le 28 décembre suivant, fut la plus heureuse de ses tristes productions. On a encore de lui un poëme sur l'Origine des Gardes-du-corps, 1745, in-12. (T.)
62 COHRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
et qui est lui-même toujours incertain et irrésolu. Cette femme, qui domine son mari, n'a pas plus de ménagement pour son frère; elle lui déclare sans détour que, quoiqu'elle le plaigne beaucoup, elle ne pourra plus le voir dorénavant; son valet est même chassé de la maison à coups de bâton, et ne cesse de représenter à son maître l'extravagance de son épreuve. La seule consolation que noire essayeur éprouve, c'est de la conduite de son fils, qui, instruit du prétendu malheur de son père, laisse voir les sentiments les plus honnêtes et les plus généreux. Avec du talent, on aurait certainement tiré parti de ce sujet; mais M. Manger n'en a su faire qu'une pièce froide, traînante, et qui surtout finit pitoyablement; car, pour dénouer, notre auteur imagine de faire perdre au beau-frère et à la sœur toute leui; fortune à la fin de la pièce. Cela fait disparaître bien vite le jeune marquis, qui ne prétend plus à une fille sans fortune, et cela donne à notre Américain occasion de déployer toute sa générosité , en partageant ses richesses avec sa sœur et son mari, et en assurant le bonheur de son fils par le mariage avec sa cousine. Ce dénouement a tué la pièce, laquelle ne pèche d'ailleurs que par le plan, par la conduite, par les scènes, par les caractères et par le style; ce sont des bagatelles.
— Il y a un peu plus longtemps qu'on a joué sur le même théâtre une autre petite pièce intitulée Vile déserte^ en vers et en un acte ^ Cette comédie a été faite pour la cour de Parme, par un homme attaché à madame Infante, qui s'appelle, je crois, M. Collet. L'auteur en a tiré le sujet de Metastasio : je ne connais cependant aucune pièce de ce célèbre poëte qui ressemble à celle dont j'ai l'honneur de vous parler. Le sujet est tout à fait romanesque; on peut passer par-dessus cet mconvénient lorsqu'il produit de grands effets; mais ce n'est pas le cas de notre auteur. Comme sa pièce a été imprimée, vous en jugerez par vous-même^ Les rôles de Ferdinand et de Constance, sont bien langoureux, bien froids, bien monotones. La petite compagne de Constance, qui n'a pas encore vu la figure d'un homme, dit des choses bien triviales et bien fausses lorsque l'auteur la met enjeu. Ce n'est pas ainsi que se développe la nature. Le
1. Vlsk diserte eut onze représentations; la première est du 23 août HLS.
rôle da matelot est de mauvais goût. Toute la pièce est très-mal arrangée et très-mal écrite. Elle m'a paru froide et sans intérêt. Si un enfant de douze ans en était l'auteur, je ne désespérerais pas qu'il fît quelque chose de plus supportable par la suite, mais je n'en augurerais pas de même si l'auteur avait dix-huit ans; je serais convaincu au contraire qu'il resterait toute sa vie dans l'enfance de l'art. Cependant le jeu de M'^^ Gaussin et de M. Grandval ont procuré à cette pièce un assez bon nombre de représentations. J'ai cherché avec soin dans les œuvres de Metastasio la pièce dont notre auteur a tiré la sienne. Mais je n'en trouve aucune qui ressemble à Clle déserte. Cette découverte m'aurait mis à portée de comparer le talent des deux poètes, du moins quant à l'exécution ; et je doute que le poëte français y eût gagné.
— Je ne sais quel est l'auteur des Considérations sur le commerce, et en particulier sur les sociétés, compagnies et maîtrises ^ Cet excellent récit a, je crois, remporté un prix proposé par l'Académie d'Amiens. La clarté, la pureté de style, jointes à un sens exquis, à d'excellents principes et à un grand nombre d'observations judicieuses , rendent ce petit ouvrage précieux. Combien il serait aisé de remédier à tous ces énormes abus que l'auteur expose d'une manière au-dessus de toute contradiction, si la lumière pouvait jamais gagner ceux qui nous gouvernent! Mais l'expérience ne nous permet pas de compter sur une aussi heureuse révolution. Le génie français, malgré toute son industrie et ses talents, succombera sous le fardeau des mauvaises lois et des abus sans nombre qui l'écrasent. Notre auteur propose quelque part un hôtel pour les cultivateurs invalides : il croit qu'il ferait autant d'honneur à un monarque que celui des militaires. Je dis que cet établissement est inutile, et c'est peut-être la seule idée peu juste qu'on puisse lui reprocher; dans un État bien gouverné, le cultivateur ne doit point être réduit à l'extrémité de rechercher, dans ses infirmités, les secours du monarque; il doit vivre dans une honnête aisance, n'avoir besoin que des secours de sa famille et de ses amis.
1. L'auteur est M. Glicqaot de Blcrvache , de Reims; son mérite le ?U nommer inspecteur général du commerce (B.)
6Zi CORRESPONDANCE LITTERAIRE.