‹ Correspondance littéraireChapitre 24 sur 179 · CHANSON · texte numérisé non relu

CHANSON

PAR M. SÉGUIER, AVOCAT GÉNÉRAL AU PARLEMENT* SUR l'air : Quoi! vous partez sans que rien vous arrête.

Point ne voudrais pour bien passer ma vie Des riches dons du rivage indien; Point ne voudrais des parfums d'Arabie Ni de tout l'or du peuple Ij^bien :

Il ne me faut que l'amour de ma mie, Pour moi son cœur est le souverain bien.

D'être un héros point ne me glorifie:

Pour guerroyer je suis trop citoyen; Que le Français dispute l'Acadie, Que le Hongrois batte le Prussien; Il ne me faut que l'amour de ma mie : C'est le seul bien, et le reste n'est rien.

Du clair-obscur j'ignore la magie, Point ne voudrais graver comme Mucien; L'art de Rubens ne me fait point d'envie, Point ne voudrais primer sur Titien; Il ne me faut qu'un portrait de ma mie. Quand je l'aurai, je ne désire rien.

Qu'ai-je besoin.de savoir la chimie?

Tous ses secrets sont un faible moyen. (

Qu'un autre amant vante la pharmacie,

Et rende hommage au fameux Galien;

Il ne me faut qu'un baiser de ma mie,

Mon cœur renaît, et je me porte bien.

De l'art des vers je n'ai pas la manie; Je connais peu le mont Ionien;

1. Les Mémoires secrets de Bachaumont (11 novembre 17G2) attribuent à Séguier la réponse que Grimm donne ici, et non la chanson même. Ils en citent les couplets dans un ordre différent de celui-ci. M. Ravenel, dans son excellente édition, malheureusement inachevée, de Bachaumont, a supprimé le quatrième et le septième couplet du texte primitif, parce qu'ils lui semblaient être d'une autre main. Quant au dernier, Meister Ta omis dans la Correspondance littéraire d'août 1776, où il a inséré cette chanson comme adressée par Fontenelle à M""-" Geoffrin. La Harpe l'a reproduite à son tour en le mettant sous le nom de M"'^ Élie de Beaumont.

Mais de rimer s'il me prend fantaisie, Point ne prîrai le dieu Pégasien; Il ne me faut que le nom de ma mie; Pour ce nom seul je rime et chante bien.

Je ne veux point de la philosophie;

Elle est trop froide et ne conduit à rien ;

Je ne veux pas savoir l'astrologie,

]\i disputer du viae aérien.

Il ne me faut qu'un regard de ma mie;

Voilà mon astre, il me conduira bien.

Si par hasard quelque autre fantaisie Troublait mes sens, Amour, sois mon soutien ; Si sous tes traits il faut que je m'oublie, Cache l'erreur, car mon crime est le tien. Il ne me faut qu'un soupir de ma mie, Je quitte tout, et je reprends mon bien.

Souvent j'ai pris un peu de jalousie :

Quand on est tendre on s'inquiète d'un rien

Dans les transports de cette frénésie

Tout nous fait peur, gestes, discours, maintien;

Il ne me faut qu'un seul mot de ma mie,

Mon cœur s'apaise, et je ne crains plus rien.

Si quelque crainte alarme mon génie,

C'est l'abandon d'un cœur comme le sien ;

Tous les désirs de son âme attendrie

Sont à mes yeux yn feu semblable au mien.

Il ne me faut que conserver ma mie : ".

Plaire toujours, voilà le nœud gordien.

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