A M. LE MARÉCHAL COMTE DE SAXE
« De Charlottembourg, 3 novembre 174G.
(( Monsieur le maréchal, la lettre que vous me faites le plaisir de m'écrire m'a été très-agréable; je crois qu'elle peut servir d'instruction pour tout homme qui se charge de la conduite d'une armée.
(( Vous donnez des préceptes que vous soutenez par vos exemples, et je puis vous assurer que je n'ai pas été des derniers à applaudir aux manœuvres que vous avez faites.
« Dans les premiers bouillons de la jeunesse, lorsqu'on ne suit que la vivacité d'une imagination qui n'est pas réglée par l'expérience, on sacrifie tout aux actions brillantes et aux choses singulières qui ont de l'éclat. A vingt ans Boileau estimait Voiture, à trente il lui préférait Horace.
« Dans les premières années que j'ai pris le commandement de mes troupes, j'étais pour les pointes; mais tant d'événements que j'ai vus arriver, et auxquels j'ai eu ma part, m'en ont désabusé. Ce sont les pointes qui m'ont fait manquer ma
Ik CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
campagne de 17/i/i, et c'est pour avoir mal assuré la position de leurs quartiers, que les Français et les Espagnols ont enfin été réduits à abandonner l'Italie.
(( J'ai suivi pas à pas votre campagne de Flandre, et sans que j'aie assez de présomption pour me fier à mon jugement, je crois que la critique la plus sévère ne peut y trouver prise.
(( Le grand art de la guerre est de prévoir tous les événements, et le grand art du général est d'avoir préparé d'avance toutes les ressources pour n'être point embarrassé de son parti, lorsque le moment décisif d'en prendre est venu. Plus les troupes sont bonnes, bien composées et bien disciplinées , moins il y a d'art à les conduire; et comme c'est à surmonter les difficultés que s'acquiert la gloire, il est sûr que celui qui en a le plus à vaincre doit avoir aussi une plus grande part à l'honneur. On fera toujours de Fabius un Annibal; mais je ne crois pas qu'un Annibal soit capable de suivre la conduite d'un Fabius.
(( Je vous félicite de tout mon cœur sur la belle campagne que vous venez de finir. Je ne doute pas que le succès de votre campagne prochaine ne soit digne des deux précédentes. Vous préparez les événements avec trop de prudence pour que les suites ne doivent pas y répondre. Le chapitre des événements est vaste ; mais la prévoyance et l'habileté peuvent corriger la fortune.
« Je suis, avec bien de l'estime, votre affectionné ami.
« Signé : Frédéric. »
Quoique la lettre que vous venez de lire soit ancienne, vous ne serez pas fâché de l'ajouter au recueil de ce qui est sorti de la plume du grand homme qui l'a écrite.
1" février 1759.
Il y a déjà eu beaucoup cle brochures contre l'ouvrage de M. Rousseau, et il y en aura bien d'autres encore ; car l'inutilité ne retient personne de la démangeaison d'écrire. M. Marmontel a défendu les spectacles dans le Mercure de France^ fort amplement^; M. le marquis de Ximénès a adressé à M. Rousseau une Lettre sur l'Effet moral des théâtres. On dit qu'il paraît un ouvrage d'un comédien de Lyon contre M. Rousseau "^ 11 a couru en manuscrit une lettre prétendue d'Arlequin, qui m'a paru infâme, en ce qu'elle attaque moins les principes que la personne et les mœurs du citoyen de Genève ^ Enfin, voilà une querelle qui pourra nous ennuyer pendant un an ou deux. Tous ceux qui ont attaqué M. Rousseau lui ont accordé qu'il avait raison par rapport à la ville de Genève, et n'ont combattu que ce qu'il a dit contre les spectacles en général. Pour moi, il m'a paru bien ridicule de voir M. d'Alembert et M. Rousseau débattre entre eux et devant le public de Paris, ce qui convient ou ce qui pourrait nuire à Genève^ comme si la république les eût commis pour cela, ou comme s'il était important pour la France, pour l'Europe, ou bien pour le genre humain, de discuter un point qui ne nous regarde en aucune façon, et que le peuple de Genève et ses magistrats n'ont qu'à régler comme bon leur semblera. En effet, si l'article de M. d'Alembert a paru ridicule à Paris, le livre de M. Rousseau a été trouvé bien ridicule à Genève. Les Genevois sensés disent : « De quoi se mêle M. Rousseau? Dès l'âge le plus tendre il est sorti de sa patrie ; il a reçu une éducation absolument étrangère; il a passé quarante ans de sa vie sans connaître Genève; il n'y a jamais vécu; il n'y a fait dans tout le cours de sa vie que deux ou trois voyages dont
i. Ce morceau se trouve dans ses OEuvres sous le titre : Apologie du Théâtre.
2. P. -A. Laval, comédien, à M. J.-J. Housseau, citoyen de Genève, etc. La Haye, 1758, in-8«.
3. Elle fut imprimée sous le titre de Dancourt, arlequin de Berlin, à M. J.-J. Rousseau, citoyen de Genève. Berlin et Amsterdam, 1759, in-8".
chacun n'a pas duré au delà d'un mois ou six semaines, pendant lesquels il n'a formé que quelques liaisons obscures ; il n'a conservé que fort peu de relations avec quelques gens du peuple. Si vous étiez né à Constantinople et que vous en fussiez sorti à l'âge de cinq ou six ans, pourriez-vous vous imaginer, non-seulement de connaître, mais d'avoir conservé vous-même l'esprit et les mœurs des Turcs? M. Rousseau ne connaît ni nos lois, ni nos usages, ni notre génie, ni les sources de nos avantages, ni celles de nos maux, ni l'esprit de notre gouvernement, ni celui de nos magistrats, ni celui de notre peuple, et M. Rousseau, sans aucune de ces idées, s'érige en arbitre de nos affaires : il plaide pour nous, il nous prescrit des lois ; il règle nos occupations publiques, civiles, domestiques, comme si la république l'avait appointé pour cela; il regarderait même son silence dans cette occasion comme criminel. Tant de zèle est bien gratuit et bien extraordinaire. » Les Genevois sensés, en parlant ainsi, ont raison. Ceux qui connaissent un peu la ville de Genève sentiront aisément que M. Rousseau n'a pas dépeint les mœurs de sa patrie con)me elles sont, mais comme il les a imaginées dans sa tête. Rien de moins ressemblant que ce que notre citoyen de Genève dit du caractère de ses compatriotes et de l'esprit qui règne dans la république; rien de plus ridicule que ce qu'il dit des femmes, des cercles, des amusements de Genève; et cette danse autour de la fontaine de Saint-Gervais, dont on a trouvé à Paris la description si admirable, a paru à Genève un chefd'œuvre de platitude. L'amour des systèmes et des paradoxes vous donne un engouement bien opposé à la vraie philosophie. On se sert de tout pour les soutenir : on profite des phénomènes favorables; on écarte les phénomènes difficiles ou contraires; on explique tout d'une manière commode pour ses opinions. M. Rousseau arrange dans sa tête un tableau de Genève, non comme il est, mais comme il veut qu'il soit, pour pouvoir défendre à sa patrie les spectacles. C'est ainsi que son imagination créa autrefois une histoire des animaux et des peuples sauvages qui pût favoriser ses idées sur le danger de la société ; et à force de s'engouer de ses systèmes, il Unit ordinairement par croire de la meilleure foi du monde les faits qu'il a inventés lui-même.
Sans connaître la ville de Genève par soi-même, il est aisé.
avec un peu de philosophie et de réflexion, de voir que les mœurs que M. Rousseau attribue à sa patrie sont fausses, et ne peuvent lui convenir. Si les habitants de Genève étaient comme ceux de certains cantons intérieurs de la Suisse, éloignés de tout commerce, de toute relation avec les nations étrangères, livrés uniquement à la culture de leur sol, ne connaissant d'autre métier que celui de laboureur et de soldat, je croirais volontiers tout ce qu'on me -dirait de la simplicité de leurs mœurs, du soin avec lequel il en faudrait conserver la rusticité, du mal qu'on pourrait leur faire en voulant les polir. Ainsi quand on me dira qu'à Zug, à Uri, à Unterwalden, le premier magistrat est un vieillard de bon sens, qui cultive son champ comme les autres, qui rend la justice suivant la droite raison, sur une pierre placée sous un chêne, je n'aurai pas de peine à croire qu'un tel peuple soit un des plus heureux de la terre, et qu'il ne faut ni spectacle, ni art, ni soin, pour l'amuser. Mais il s'en faut bien que Genève soit dans ce cas-là; ses habitants, n'ayant point de terrain en propre, n'ont pu choisir entre la culture de la terre, qui rend et conserve les mœurs si simples et si douces, et les autres occupations, qui les corrompent toujours plus ou moins. Ils ont été obligés de s'adonner aux arts et au commerce; ils ont amassé des richesses et tous les inconvénients qu'elles entraînent. Comment, au milieu de l'intérêt, de l'amour de l'argent qui les sollicite et les émeut sans cesse, auraient-ils pu conserver cette pureté et cette simplicité de mœurs que M. Rousseau leur suppose? Les Genevois sont les plus grands vagabonds de l'Europe; il n'y a point de coin dans cette partie du monde qu'ils n'aient parcouru : ils passent un temps considérable de leur vie, les uns à Paris, les autres à Londres. Comment un peuple voyageur, qui s'expatrie si facilement et si longtemps, pourrait-il avoir cet amour vigoureux de la patrie, cette uniformité et cet accord |dans les mœurs, sans lesquels elles ne sauraient conserver leur innocence? Ajoutez que Genève a été le refuge des protestants fiançais et italiens, et qu'il n'y a pas peut-être, dans toute la ville, vingt familles originaires du pays. On a dit quelquefois que les Genevois avaient de l'esprit, du mérite, de l'aptitude pour les arts et le commerce; mais il s'en faut bien qu'ils aient la réputation des vertus que M. Rousseau leur suppose; et sans dire que leur bonne foi n'est
pas des mieux constatées, on ne les a jamais entendu louer parmi leurs voisins pour leur cordialité et la simplicité de leurs mœurs.
— Les ennemis de l'inoculation se remuent de temps en temps. M. Cantvvel, médecin de la Faculté de Paris, a fait un nouvel ouvrage contre cette pratique. Cependant les gens sensés continuent à faire inoculer leurs enfants, et se moquent de M. Gantwel et de ses partisans *. M. de La Condamine a lu, à la dernière séance publique de l'Académie, un long Mémoire en faveur d'une méthode qui a eu de si grands succès en Angleterre et dans plusieurs parties de l'Europe. Ce Mémoire sera sans doute imprimé séparément.
— M. l'abbé Mac-Geogliequan, Irlandais^ vient de publier une Histoire de V Irlande ancienne et moderne, tirée des monuments les plus authentiques. Il est impossible d'attendre une bonne histoire d'Irlande d'un Irlandais expatrié et prêtre catholique. Celle-ci est un fatras d'érudition, de recherches inutiles, d'invectives contre les Anglais, etc., le tout fort mal écrit. Cette histoire consistera en deux volumes in-A", dont il ne paraît que le premier.
— Institutions abrégées de géographie, ou Analyse méthodique du globe terrestre considéré selon son état naturel, ses rapjjorts avec le ciel, et la distribution politique des 2m?'ties quil renferme, par M. Maclot, un volume in-12, de trois cents et quelques pages. Yous trouverez de l'ordre et de la méthode dans cette petite géographie.
— On a fait une édition des madrigaux de La Sablière, qui étaient devenus rares-. M. de Voltaire dit dans son Siècle de Louis XIV qu'ils sont écrits avec une finesse qui n'exclut pas le naturel.
— Parmi les réponses qu'on a faites à M. Rousseau, il en faut compter une de M. de Bastide % un de nos écrivailleurs les
1. Le docteur Gantwel publia plus d'un écrit contre l'inoculation, mais La Condamine la défendit avec un zèle qui ne ralentit pas. Voir la note de ses écrits sur cette matière, lettre du 15 avril 175G, tome III, p. i205, note 2. On verra encore la lutte réengagée dans la lettre du l*^"" octobre 1764. (T.)
2. Cette édition donnée par l'abbé Sépher, et encadrée de rouge (Paris, Duchesnc, 1758, in-16), fourmille de fautes, suivant Walckenaer.
3. Lettre à J.-J. Rousseau au sujet de sa lettre à M. d'Alembert, Paris, 1758, in-12.
plus infatigables. Il a pris la défense des femmes contre le citoyen de Genève. Personne ne lit ces platitudes.
— M. de Caux, versificateur impitoyable, vient de publier la SimiadCy on r Histoire d'un singe^. C'est une imitation du Vert-vert, de M. Gresset. C'est bien maladroit de choisir des modèles charmants pour mieux faire sentir sa pauvreté.
— En autre rimeur^ M. de Sauvigny, a publié, il y a quelque temps, un poëme sur la religion révélée en réponse à celui de la religion naturelle ^ C'est encore fort adroit d'opposer à M. de Voltaire un poëme. L'auteur en a ajouté un autre sur la cabale antiencyclopédique.
— Voici le titre d'un ouvrage utile; il est de M. Duhamel du Monceau, de l'Académie royale des sciences, qui a donné beaucoup d'ouvrages de cette espèce : La Physique des arbres^ où il est traité de Vanatomie des plantes et d'économie végétale, pour servir d'introduction au Traité complet des bois et des forêts, avec une Dissertation sur l'utilité des métliodes de botanique et une Explication des termes propres à cette science ou qui sont en usage pour l' exploitation des bois et des forêts. Deux volumes in-/i°.
— M. Colardeau, auteur de la tragédie d'Astarbé, donna, il y a quelque temps, une Epitre d'Héloïse à Abélard qui eut du succès. Cet auteur fait bien les vers, il vient de donner une autre héroïde, Armide à Renaud, sujet tiré du Tasse ^
— Poëme sur la bataille de Lutzelbourg, par M. Sabatier^ Ni la victoire de Lutzelbourg, ni les poëtes qui l'ont chantée, n'ont fait fortune dans le public.
— Tableau de Paris pour l'année il 59, formé d'après les antiquités, l'histoire, la description de cette ville, etc. Compilation commode pour les étrangers. Les noms des gens en place, les spectacles, les cabinets de tableaux, d'histoire naturelle, les manufactures, tout y est, jusqu'à l'adresse des maîtres dans les langues et sciences.
— M. le chevalier Goudar, auteur des Intérêts de la France
1. Barbier attribue à Firmin Douin, de Gaen, la Simiacle, ou les Aventures de Micou, qui aurait eu deux éditions; Paris, 1751) et 17G1, in-12.