‹ Correspondance littéraireChapitre 36 sur 179 · ÉPITRE · texte numérisé non relu

ÉPITRE

A M. LE COMTE DE BUUHL, PREMIER MINISTRE DU ROI DE POLOGNE, PAR M. DE MARTANGE.

De grand matin, d'un pas très-circonspect,

Marchant dans Fombre du silence,

Évitant tout fatal aspect, Je m'en allais droit à Votre Excellence Mettre à ses pieds mes vœux et mon respect Et la féliciter au jour de sa naissance :

Voilà quel était mon projet.

Projet, bien dit ; mais tout ce qu'on projette

Par malheur n'a pas son effet :

Le cœur dispose du souhait :

Pour le succès il faut qu'il se soumette : Très-bien me l'a prouvé M. Richter.

A ses regards qui voudra se soustraire

Doit plus que matin se lever Ou n'y fera que de l'eau toute claire.

Ne point réveiller chat qui dort,

On le peut, ce n'est pas merveille ;

Mais endormir le chat qui veille,

Qui le tente a, ma foi , grand tort.

« Il est sorti , Son Excellence. — Monsieur Richter, je suis de la maison

Très-serviteur; homme sans conséquence,

Pénétré de reconnaissance,

Tout du moins est-ce bien raison Qu'à monseigneur, au jour de sa naissance,

Fasse mon liumble révérence; Je ne médite point d'ennuyeuse oraison.

— Il est sorti, Son Excellence. »

Même réponse, même ton, Ce ton qui vaut une sentence.

« Monsieur Ricliter, je sais qu'il ne l'est pas. Aj'Cz pour moi la complaisance De permettre que de ce pas...

— Il est sorti, Son Excellence. »

Et constamment « 11 est sorti ».

Pas n'eût voulu pour un empire

(Tant et si bien avait pris son parti) Ledit Richter démordre de son dire.

Ah! Monseigneur, ah! quand un suisse ment, Qu'aisément vérité transpire!

Je ne puis m'empêcher d'en rire, Et vous en rirez sûrement; Je me reprocherais de ne pas vous l'écrire. Après m'avoir répété si souvent :

« Il est sorti » ; comme je me retire : « Puis-je espérer que monseigneur saura Qu'ici je suis venu dans son absence?

— Oui, monsieur, je m'en vas dire à Son Excellence, , ,

Tout aussitôt qu'il sortira. » {,

1" avril 1759.

11 paraît un arrêt du conseil d'État du roi, daté du 8 mars, qui révoque les lettres de privilège accordées à VEncyrlopcdie, et qui arrête cette importante entreprise au milieu de son cours. Le Parlement ayant empiété sur les droits du chancelier par son arrêt contre le livre de VEsprit, par lequel il établit une commission de théologiens, d'avocats et de pédants, pour examiner Y Encyclopédie, et fait défense aux censeurs qui tien-

lient leur pouvoir du chancelier uniquement, on (Ht que ce chef de la justice, pour mettre fin aux entreprises du Parlement et conserver les prérogatives de sa dignité, n'a pu se dispenser de retirer le privilège à un ouvrage qui a compromis son autorité. Cet expédient n'est assurément pas le plus noble. Anciennement le Parlement, ayant voulu s'emparer de je ne sais plus quel ouvrage, le chancelier d'alors se pourvut d'un arrêt du conseil d'État du roi en cassation de l'arrêt du Parlement, et ses droits furent respectés ; mais M. le chancelier n'a pas osé suivre un pareil exemple. Il aura l'avantage de partager avec le Parlement l'honneur d'avoir anéanti la plus grande et la plus belle entreprise qui se soit jamais faite en littérature et en librairie, ainsi que la confiance du public pour toute espèce de souscription. Les libraires de V Encyclopédie crient que leur crédit est ruiné ; mais le public est bien autrement en droit de crier. On peut démontrer que chaque souscripteur est en avance de cent quatorze livres sur les volumes suivants, sans compter que ceux qui ont paru deviennent absolument inutiles par le défaut des planches, qui ne s'y trouvent point. M. Diderot avait préparé un recueil déplus de trois mille planches; c'était par ce trésor que V Encyclopédie, mdi\gYé les imperfections inséparables d'une entreprise de cette étendue, serait devenue un ouvrage unique. Ces planches devaient former un corps de trois volumes, qu'on se proposait de publier à la fin de l'ouvrage, avec une explication de chaque planche que M. Diderot s'était engagé de faire: les dessins en ont été faits sous ses yeux, avec des soins peu communs. Il y a quinze ans que ce philosophe s'occupait de ce travail immense. Dans quinze ans d'ici, lorsque les haines, les jalousies, la basse envie, l'esprit de secte et de parti, auront disparu, ceux qui, par faiblesse, ont pu se prêter à leurs sinistres impressions, rougiront d'avoir ainsi anéanti l'entreprise la plus honorable pour leur nation et pour leur siècle. On a prodigieusement crié contre V Encyclopédie depuis quelque temps : jansénistes, molinistes, tous les partis se sont réunis contre elle; les gens de lettres eux-mêmes qui n'y travaillaient point manquaient rarement l'occasionde la déch irer. Il eût été à désirer sans doute que quelques auteurs encyclopédistes se fussent observés davantage et n'eussent point donné lieu aux clameurs en attaquant des préjugés de toute espèce avec trop peu de IV. 7

ménagement peut-être. Sans doute qu'il vaudrait mieux que 1 hommes fussent parfaits, et ne se permissent jamais de manquer à la mesure; mais de tels hommes ne sont pas encore nés. Je ne sais si le public se payera de cet arrêt; je ne sais si la compagnie des libraires pourra se consoler de perdre profit immense de quatre mille souscriptions ; mais du moins les auteurs ne pourront que gagner à la discontinuation de cet ouvrage. Les honoraires qu'ils en retiraient étaient des plus médiocres. M. Diderot, nommément, gagnera à cette suppression, d'abord, de la tranquillité; ensuite, en se livrant à des occupations que la fécondité de son génie lui présentera en toutes sortes de genres, il lui sera plus aisé d'étendre sa réputation et sa gloire, que par cet ouvrage immense où ses plus beaux morceaux étaient souvent entourés d'articles faits par des auteurs trop médiocres pour s'accommoder d'un tel voisin.

— Vous lirez avec grand plaisir un roman de deux cent cinquante pages, qui vient de paraître, sous le titre de Lettres de milady Juliette Caleshy à 7nilady Henriette Campley^ son amie. Ce nouveau roman est de M""*" Riccoboni, actrice de la Comédie-Italienne, à qui nous devons depuis deux ans deux petits ouvrages qui ont eu du succès, les Lettres de miss Fanny Butler et Y Histoire du marquis de Cressy , Les Lettres de milady Juliette Cateshy ont, ce me semble, encore plus de succès dans le public que les deux autres. Cela est écrit bien agréablement, bien légèrement, avec beaucoup de grâce et de sentiment. Peut-être l'auteur n'aurait-il pas mal fait de serrer un peu davantage les premières lettres de son roman : cependant on y trouve des peintures courtes, des traits heureux, qui font plaisir. Il y a beaucoup d'art dans la lettre par laquelle milord d'Ossery rend compte de sa conduite à milady Catesby, et lui explique comment, passionnément épris d'elle, il a pu tout à coup prendre le parti d'en épouser une autre, et après avoir perdu sa femme, revenir à sa première maîtresse avec autant de passion que s'il n'avait jamais changé. Cette aventure, qui fait tout le fond du roman, était bien difficile à conter; et c'est le chef-d'œuvre de M'"^ Riccoboni. Je n'aime pas le commencement de cette lettre ; je n'aime pas non plus la façon dont milord d'Ossery annonce à milady Henriette son mariage

avec milady Gatesby à la fin du roman : elle est commune et trop légère pour un homme qui a essuyé tant de contrariétés. 11 faut qu'il soit plus sensible et plus touché de son bonheur, afin de devenir pour nous encore plus intéressant. Mais ce qui m'a paru charmant, c'est le petit épisode de Sara. En général, ce roman vous procurera une heure de lecture fort agréable.

— On vient de réimprimer V Histoire du christianisme dans les Indes, par La Croze, bibliothécaire du roi de Prusse. Deux volumes. On voit entre autres dans cet ouvrage toutes les menées des jésuites pour l'établissement du christianisme dans ces contrées éloignées. On y lit aussi avec grand plaisir la morale admirable de ces Indiens tirée de leurs livres religieux. Quand on voit de tels morceaux, on s'étonne de la vanité que nous tirons de la beauté de la morale chrétienne. Il n'y a point de peuple au monde, quelque sauvage qu'il soit, qui ne pût prouver la divinité de son culte par les principes de la morale, si cette induction était d'une certaine validité. M. Mallet, professeurs Copenhague, nous a donné, il y a quelques années, une histoire du Danemark. Vous trouverez dans le second volume des monuments des anciens Scandinaves qui sont autant de morceaux de poésie et de morale admirables. On dirait, à entendre nos théologiens, que la morale est une chose arbitraire parmi les hommes, et qu'elle a besoin d'une révélation pour leur être transmise, comme s'il pouvait jamais y avoir un peuple qui regardât le vice comme bon et la vertu comme mauvaise.

— Un maître de langue italienne vient de traduire en cette langue les Lettres d'une Péruvienne ^ par M'"^ de Graffigny^ Ces traductions sont bonnes pour les commençants.

— Voici le titre d'un ouvrage utile : Abrégé de l'art des aceouchements^ dans lequel on donne les préceptes nécessaires pour le mettre heureuseynent en pratique^ par M"''' Le Boursier du Goudray, ancienne maîtresse sage-femme de Paris -.

— Autre ouvrage utile : Soins pour la propreté de la bouche et la conservation des dents ^ .

— Ulncrédidité convaincue par les prophéties *. Ouvrage

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