Par Yon. ) 1759, iii
état déjuger de la totalité. J'ai attendu, et cela m'a fait différer de vous aller voir. J'ai eu l'honneur de vous dire que je ne connaissais M. Duni que par l'idée que j'ai de son talent. Je ne suis donc pas à portée de lui faire des propositions; mais je persiste à croire que c'est à lui que doit s'adresser un poëte qui aura le courage de s'ouvrir une carrière nouvelle. J'ai lu votre opéra avec plaisir. Le sujet en est fort beau. Il faut en faire une tragédie à la Racine, les deux tiers plus courte que ses pièces, et en vers libres; enfin, monsieur, il faut quitter la route du poëme lyrique, qui n'a ni vérité ni pathétique, et qui ne ressemble à rien. Les partisans de ce théâtre vous reprocheraient bien de n'avoir pas observé la coupe; vos divertissements ne se trouvent presque jamais à la fin des actes. C'est une belle chose que cette coupe ! Quelle horrible licence a pu vous y faire manquer? 11 y a beaucoup de chœurs dans votre poëme. Je ne puis les admettre que dans la musique d'église. Chaque art d'imitation porte sur une hypothèse. Celle de l'opéra est que les personnages récitent d'une déclamation notée et chantent dans les endroits passionnés. Cette hypothèse n'est pas aussi loin de la nature que des gens sans goût véritable voudraient le faire croire. Nous chantons en effet lorsqu'un intérêt vif nous émeut et nous agite. Mais ce qu'on n'a jamais vu et ce qui est contre la nature, c'est que tout un peuple chante les mêmes paroles et se mette à dialoguer avec un personnage principal. Comment peuvent-ils être d'accord dans les mois et dans les chants sans les avoir appris par cœur? Les chœurs de l'Opéra ne devraient donc consister que dans un mot. Qu'un peuple pousse un cri d'admiration, d'indignation, de surprise, de douleur, d'effroi, etc., tout cela est naturel et peut produire de grands effets ; mais qu'il chante des couplets d'ensemble pour exprimer ces différentes passions, cela me paraît puéril. Mais j'ai bien d'autres idées sur votre poëme. Je veux tout bouleverser, et vous engage, monsieur, à le refaire d'un bout à l'autre. Je dis mon opinion sans crainte, parce qu'elle est sans conséquence et que je ne cherche jamais que l'occasion de m'éclairer. Si vous êtes curieux de savoir toutes les chimères que votre poëme m*a suggérées, je vous prie de faire dire quand je pourrai avoir l'honneur de vous voir, et je vous dirai tout ce qui m'a passé par la tête. En vous livrant à ces idées, votre ouvrage ne res-
semblera peut-être à rien de ce qu'ils ont fait, mais si le musicien remplit sa tâche, ils ne pourront jamais s'empêcher de vous applaudir. Il faut qu'il trouve un récitatif, et cela n'est pas si difficile pour un homme de goût. Jamais un poëte ne fera une scène passable si le musicien ne sait lui donner un autre récitatif que ce plain-chant traînant et monotone par lequel Lulli a défiguré les poëmes de Quinault. On s'expose, je le sais, en quittant les routes connues; mais il faut se hasarder. Surtout il faut travailler pour bien faire, et ensuite voir comment on pourra réussir. Rousseau fit à son Devin du village un récitatif qui n*est pas peut-être le bon et le vrai, mais qui ne ressemble pas non plus à celui qui est établi au magasin; et quoi que les acteurs aient pu faire pour lui donner du plomb par leurs ports de voix et par leurs chevrottements éternels, ils ne réussirent jamais à lui ôter tout à fait sa grâce et sa vérité. Je suis, etc.