Amsterdam, 1759, in
ser, à dérober, à faire valoir de certaines parties aux dépens des autres, à représenter sous de nouvelles faces, à donner des couleurs non employées, quand il manque de vérité on est bientôt dégoûté de l'artiste et de l'ouvrage. M. Rousseau attaque la profession de comédien ; il répète les déclamations les plus mauvaises et les plus plates qu'on a entendues tant de fois avec tant de dégoiit: il les répète^ il est vrai, avec un style noble et mâle, que les pauvres faiseurs de capucinades ne sauraient atteindre ; mais il n'y a pas plus de vérité pour cela dans Topinion qu'il soutient. M. Diderot a écrit, dans sa poétique qui est à la suite du Père de famille^ une page qui renverse en trois mots tout cet édifice élevé si laborieusement par le citoyen de Genève contre les spectacles et contre les comédiens.
Relevons un peu les raisonnements de M. Rousseau, quoiqu'on ait tant écrit contre son dernier ouvrage que le public doit en être las. Tl prétend qu'un comédien, en exposant sa personne en public^ fait une chose déshonorante et infâme. Je conçois qu'il peut exister tel peuple policé chez lequel cet acte serait réellement réputé infâme : il y a dans nos usages mille bizarreries de cette espèce, et en général il n'y a guère de peuple civilisé qui n'ait souvent attaché l'honneur et l'infamie à des choses beaucoup plus indifférentes et plus arbitraires. Mais cette action n'étant pas contraire aux préjugés nationaux, il ne faut pas vouloir en faire une chose générale fondée dans la nature de l'homme, et il n'est pas permis à. un philosophe d'établir de pareilles maximes.
Le prédicateur qui monte en chaire n'expose-t-il pas sa personne en public? M. Rousseau ne manque pas de se faire cette objection : a Oui, répond-il, mais le prédicateur dit ses pensées, débite ses maximes, etc., au lieu que le comédien nous dit des choses qu'il ne pense pas, et feint des sentiments qu'il n'éprouve pas. » Soit. Le comédien ne se déshonore donc pas parce qu'il s'expose en public, mais parce qu'il y dit des pensées, qu'il y montre des sentiments qui ne sont pas les siens. Ce défaut de logique, pour le dire en passant^ se trouve à tout moment dans les ouvrages de M. Rousseau, et plus dans celui sur l'inégalité des conditions et celui contre les spectacles que dans les autres. Or si le comédien se déshonore parce qu'il feint des sentiments qu'il n'a point, le poëte qui les lui dicte
est bien plus en chemin de se déshonorer. Les crimes de Cléopâtre, dans Rodogune^ ne sont assurément pas ceux du grand Corneille; cependant c'est lui qui les a inventés. Les artifices de Narcisse ne sont pas ceux de Racine; c'est lui cependant qui en est l'auteur. Les maximes de Polyphonte ne sont pas celles de Voltaire, et Voltaire les a cependant écrites. Le poëte, le musicien, le peintre, se déshonorent donc, suivant M. Rousseau, à proportion qu'ils approchent de la vérité dans leurs imitations; et ce qui leur assure l'immortalité, le génie qui les inspire suivant les caractères qu'ils ont à représenter, leur imprimerait donc je ne sais quelle tache d'infamie? En vérité, on rougit d'écrire sérieusement contre de pareilles assertions. Il n'y a pas plus de raison et de vérité dans les déclamations contre les femmes. Dire que le génie des femmes est essentiellement différent de celui des hommes, conformément à la différence de l'organisation, c'est dire ce qui est vrai ; dire qu'en général les femmes n'aiment rien, ne se connaissent en rien, n'ont ni âme ni chaleur, et surtout ignorent ce que c'est que l'amour, c'est dire une chose absolument contraire au bon sens et à la raison. Peut-être pourrait-on faire une partie de ces reproches aux femmes de Paris en général ; mais alors on voit aisément que ce défaut de chaleur et d'âme ne vient pas d'un vice particulier à leur sexe, mais de la corruption générale des mœurs, de la dissipation, suite de notre goût pour la société et cause nécessaire de notre frivolité qui étouffe toutes les affections fortes de l'âme et détruit toute énergie. A cet égard les deux sexes ont également souffert de la révolution des mœurs ; et les hommes ne sont assurément pas en arrière du côté de la décadence. Mais un philosophe ne doit pas regarder comme un caractère attaché à toute la plus belle moitié du genre humain ce qui est une suite de nos plus petites mœurs, de nos modes et de nos petites manières ; il doit élever ses idées au-dessus de cette sphère étroite et bizarre de nos petits-maîtres et de nos petites-maîtresses. M. Rousseau parierait que les Leltres portugaises ne sont point d'une femme. Il accorde du génie à la seule Sapho et à une autre. On lui a très-bien répondu que si chacun en connaissait une à excepter de la condamnation générale, cela en ferait un grand nombre. Et cette Corinne, qui arracha à Pindare le prix et la couronne aux jeux olympiques
huit fois de suite, manquait-elle de génie et ne méritait-elle pas d'être placée à côté de Sapho?
— Moyens de conserver la santé aux équîjjages des vaisseaux avec la manière de purifier Vair des salles des hôpitaux^ par M. Duhamel du Monceau. Brochure in-12 de deux cent cinquante pages. Les auteurs qui s'occupent de ces sortes d'objets, quand ils écriraient des choses médiocres, méritent toujours de grands éloges.
— Traité sur la nature et sur la culture de la vigne^ du vin, la façon de le faire et la manière de le bien gouverner^ èi l'usage des différents vignobles du royaume de France. Autre ouvrage utile dont la première édition parut en J752. Cette seconde a été augmentée et corrigée par M. Bidet, et revue par M. Duhamel du Monceau.
— On propose par souscription une Chronologie historique et militaire contenant l'histoire de la création de toutes les charges^ dignités et grades militaires supérieurs, de toutes les jjersonnes qui les ont possédés^ des troupes de la 7naison du roi et des officiers supérieurs qui y ont servi i de tous les régiments^ et des colonels qui les ont commandés ^ les états d'armée par chaque année ^ les officiers généraux qui y ont été employés depuis la première création des régijnents et les opérations de chaque armée j enfin un tableau raisonné des ordonnances militaires depuis le règne de Louis XIV jusqu'à présent. Le tout tiré sur les originaux par M. Pinard, commis au bureau de a guerre, huit volumes in-A^ Le prix de la souscription est de quatre louis pour le petit papier, et de six pour le grand.
— M. le duc de Noya-Garafa, Napolitain, actuellement à Paris, a adressé à M. de Bufibn une lettre sur la tourmaline, pierre singuKère qui a la propriété d'attirer et de rejeter les corps voisins. M. de Noya a fait ces expériences devant l'Académie royale des sciences.
— Journal des opérations de l'armée de Soubise pendant la campagne de il 58^ par un officier de l'armée. Dans ce journal, vous trouverez les plus grands détails sur une campagne qui n'a produit aucun inconvénient mémorable, qui n'a eu nulle influence dans les affaires générales, et dans le cours de laquelle on a donné deux espèces de batailles qui n'ont eu nul objet et nulle suite.
— Le Livre d'airain j histoire indienne^. Roman insipide que personne n'a regardé.
— M. Desprez de Boissy a donné, il y a quelque temps, incognito, une lettre contre les spectacles. Cette lettre ne resta pas sans réponse. Aujourd'hui M. le chevalier *** réplique à cette réponse et jdéfend le sentiment de M. Desprez de Boissy, avocat au Parlement. M. le chevalier et M. l'avocat paraissent être la même personne-. Le public ne prend nulle part à ces platitudes.
1" mai 1759.
Il a paru dans le cours de l'hiver plusieurs brochures sur le commerce et l'agriculture, dont il faut dire un mot en passant. Un certain M. Goyon a publié des Vues politiques sur le commerce. C'est un assez gros volume, mais vous n'y trouverez rien qui soit digne d'attention. Ces vues ne sont que des visions. Un autre a fait imprimer une Ecole d' agriculture^ , Son opinion est qu'il faut former des écoles publiques pour les cultivateurs, comme nous en avons pour apprendre à lire et à écrire. Un troisième nous a donné des Questions relatives à V agriculture et à la nature des plantes ^. Dans la première partie de sa brochure