‹ Correspondance littéraireChapitre 47 sur 179 · Londres (Paris), 1758, in · texte numérisé non relu

Londres (Paris), 1758, in

ment l'Écriture, la loi et les prophètes des juifs; et sans cette connaissance, sa pièce n'aurait jamais été aussi admirable qu'elle est. 11 en serait de même de la Mort de Socratc : avec le plus grand génie, un homme dépourvu de la connaissance de la philosophie des Grecs y échouerait certainement. On vient de faire en Angleterre une tragédie de la Mort de Socrate. Je ne connais ni l'auteur ni l'ouvrage; mais je crois qu'il en paraîtra difficilement qui puisse dispenser M. Diderot de faire le sien, s'il en peut trouver le loisir. M. de Voltaire vient de traiter le même sujet sous le titre de Socrate^ ouvrage dramatique, traduit de l'anglais, de feu M. Thomson. Il a pris le nom de M. Fatema et le titre de traducteur, et il prétend dans sa préface que cet ouvrage a été conçu par M. Addison, exécuté par M. Thomson et trouvé dans les papiers de ce dernier, dont les amis l'ont confié à M. Fatema, Hollandais, qui l'a traduit et qui publie sa traduction en attendant qu'il fasse imprimer l'original. Sans doute qu'on a voulu nommer M. Fatema, traducteur de Shakespeare et du Caton d' Addison. Le fait est que ce prétendu original anglais n'a jamais existé, et que ce Socratc, traduit de l'anglais de M. Thomson, est un ouvrage écrit en français par M. de Voltaire. Voyons comment il s'y est pris pour traiter ce sujet.

Sa tragédie est écrite en prose et en trois actes. Socrate a dans sa maison deux pupilles qui lui ont été laissés par deux amis en mourant ; il les a élevés tous les deux. Sophronyme est le nom du jeune homme, Âglaé est celui de la jeune Athénienne. Ces deux enfants s'aiment; Socrate approuve leurs feux, et pour hâter leur union il donne en dot à la jeune fille la plus grande portion de son bien. Gela occasionne, de la part des jeunes gens, ces combats de générosité auxquels nous sommes tant accoutumés sur notre théâtre. Mais tous ces arrangements sont troublés par le grand prêtre de Gérés, Anitus : il aime Aglaé; il veut l'épouser; il est l'ennemi secret de Socrate , il le perdra si Socrate ose donner la jeune Aglaé à un autre qu'à lui. Socrate ne veut point gêner la volonté de sa pupille : Aglaé n'a un cœur que pour Sophronyme. Anitus, dédaigné, ne songe plus qu'à la vengeance : il se lie avec le grand juge de l'Aréopage, nommé Mélitus, contre le philosophe. Ils étaient ennemis, ils le seront toujours; mais leur intérêt commun exige la perte de Socrate,

et elle est résolue. Anitus fait soulever le peuple par le moyen d'une certaine Drixa, marchande, qui y a du crédit et une forte cabale. Cette Drixa s'était coiffée du jeune Sophronyme ; le mariage de Sophronyme avec Aglaé dérange tousses projets, et elle veut s'en venger sur Socrate. Cette double cabale chez le peuple et dans l' aréopage réussit : Socrate est accusé, emprisonné, jugé et condamné comme hérétique, déiste et athée ; il boit la ciguë. Dans ce moment arrivent Sophronyme et Aglaé, lisent désabusé le peuple; le jugement de l'Aréopage est réformé; Anitus est en fuite; le peuple attend Socrate aux portes de la prison pour le conduire chez lui en triomphe ; mais il n'en est plus temps, le poison a opéré. Le philosophe, touché de la conduite de ses jeunes pupilles, meurt content et tranquille devant eux, en présence de sa femme et au milieu de ses disciples.

Cette esquisse seule peut suffire pour vous mettre en état de juger l'ouvrage de M. de Voltaire. 11 serait sans doute injuste de critiquer avec la dernière rigueur un ouvrage qui paraît fait à la hâte, et auquel l'auteur paraît avoir donné aussi peu de soins qu'à Candide ] mais il faut convenir cependant que la Mort de Socrate n'est pas digne de M. de Voltaire; qu'il n'y a que le nom de l'auteur qui puisse sauver cette pièce de l'oubli, et le respect qu'on doit à ce nom, qui puisse la garantir de la sévérité des critiques. Tout y est croqué^ tout y est sans force et sans vérité. Le plan est commun et mal conçu : tout roule sur l'épisode de Sophronyme et d'Aglaé, dont nous avons vu les modèles sur le théâtre si souvent qu'ils ne sauraient plus toucher; et puis, il est bien question de s'occuper de la passion de deux enfants le jour que Socrate boit la ciguë ! Le ton de cette pièce n'est pas au-dessus de celui de la comédie de Cénie^ et réellement on croit lire une pièce de M'"^ de Grafïigny; mais les personnages de Cênie ne sont guère au-dessus de la condition bourgeoise, et M. de Voltaire avait à faire parler le plus grand des philosophes, celui que l'oracle avait déclaré le plus sage des mortels, et dans le plus beau moment de sa vie. Quelle différence! ce divin Socrate ne dit rien de divin, rien de sublime dans la pièce de M. de Voltaire; son ton est celui d'un bon homme, mais sans force, sans élévation. Sa femme Xantippe est, comme l'auteur en convient dans la préface, une bourgeoise

acariâtre, grondant son maii et l'aimant. M. de Voltaire prétend que ce mélange du pathétique et du familier a son mérite : pour moi, je le tiens pour barbare, et d'un goût absolument faux et gothique. Proposez à un peintre qui aurait à traiter le sacrifice d'Iphigénie de placer, parmi les témoins de ce spectacle, des gens d'une condition commune, qui expriment d'une manière familière l'intérêt qu'ils y prennent : il n'y a là rien de contraire à la vérité, car, dans la foule qui assistait au sacrifice de la fille d'Agamemnon, il y avait certainement beaucoup de figures grotesques très-propres à produire ce mélange de pathétique et de familier que M. de Voltaire désire. Si le peintre ose en placer une seule parmi ses personnages, son tableau sera perdu, et son goût sera jugé détestable. Ce n'est pas qu'il faille de tous ces personnages faire des rois ou des chefs des Grecs, mais le simple soldat même ne manquera point de noblesse dans son tableau; il exprimera ce qu'il sent d'une manière noble et touchante : voilà ce qu'exige la loi de l'uniié; elle s'étend sur le sujet comme sur l'action, le temps et le lieu, et cette loi ne doit jamais être violée par l'homme de génie. Le familier tue le pathétique, il lui ôte sa noblesse et son effet. En vain M. de Voltaire cite-t-il l'Odyssée d'Eomère^ il confond le goût grossier avec le mauvais goût et le goût faux. Le goût grossier ne déplaît point; il rappelle une certaine simplicité de mœurs et d'esprit, dont le souvenir nous charme; mais le mauvais goût est insupportable. Les hommes de génie peuvent avoir le goût grossier, mais ils ne l'ont jamais mauvais ni faux. On peut juger Homère et Shakespeare d'après cette remarque, et condamner le Socrate français sans hésiter. Socrate boit la ciguë et dit : <( Je souris en réfléchissant que le plaisir vient de la douleur. — Hélas ! dit Xantippe, c'est pour je ne sais combien de discours ridicules de cette espèce qu'on fait mourir ce pauvre homme. En vérité, mon mari, vous me fendez le cœur, et j'étranglerais tous les juges de mes mains, etc.. ») Qui ne voit que tout est faux et impertinent dans ce discours, et que Xantippe, au moment que Socrate avale le poison, ne doit pousser que des cris, ou du moins doit dire tout autre chose?

— M. Gresset, de l'Académie française, auteur de la comédie du Méchant y de Sidney^ et de plusieurs pièces de poésie charmantes, vient de publier une Lettre sur la Comédie ^

\2k CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.

dans laquelle il renonce, non-seulement au théâtre, mais demande pardon à Dieu et au public du scandale qu'il a donné en travaillant pour les spectacles. Le public méprise ces sortes de palinodies, et regarde leurs auteurs comme des gens tombés dans l'état d'imbécillité ou d'enfance. Cependant, en faisant attention aux principes d'un vrai dévot, rien ne doit moins étonner. Un chrétien, selon le véritable esprit de l'Évangile, ne doit être occupé que de la patrie céleste. Il s'agit bien de songer à des plaisirs dans un monde où l'on n'est qu'en passant! il s'agit de procurer son salut avec terreur et en tremblant. Tel est l'esprit de l'Évangile. Partout il prêche l'indifférence pour les choses de ce monde et le détachement de tout ce qui les regarde : aussi un chrétien qui passe son temps à faire des comédies, ou à se battre pour la querelle des princes, ou à juger les procès des autres, ou à s'occuper de quelque affaire que ce puisse être hors de son salut et de celui des autres, me paraît un homme tout à fait en contradiction avec ses principes; et je trouve en revanche M. Gresset très-conséquent dans sa conduite, quoique je ne l'en estime pas davantage. Il faut convenir que le christianisme paraissait plus propre à rester l'opinion et la règle de quelques sectes éparpillées dans un État qu'à devenir la loi et le culte d'un grand peuple.

M. Gresset avait plusieurs pièces de théâtre dans son portefeuille; il nous promet de les publier sous une autre forme. Il nous parle d'un caractère beaucoup plus dangereux que celui du Méchant, et qu'il a traité. Vraisemblablement c'est le philosophe; car aux yeux des dévots, comme M. de Voltaire vient de l'observer, un philosophe, c'est-à-dire un homme qui ne croit pas à toutes les bêtises, est un homme de sac et de corde.

15 juillet 1759.

M. Poinsinet de Sivry est un jeune homme qui a fait jusqu'à présent beaucoup de mauvais vers en toutes sortes de genres; il s'est essayé en pièces fugitives, en parades, en poëmes, en petites comédies, etc. ; l'hiver dernier, il publia une traduction des poésies d'Anacréon, qui m'a paru détestable, malgré les éloges que nos faiseurs de feuilles lui ont prodigués. M. Poin-

sinet a depuis chaussé le cothurne. On vient de donner * sur le théâtre de la Comédie-Française sa tragédie de Briséis, qui n'est pas absolument tombée, mais qui n*en vaut pas mieux pour cela. Vous vous rappelez l'histoire de Briséis, ou de la colère d'Achille qui fait le sujet à^V Iliade. Briséis, esclave et maîtresse d'Achille, lui est enlevée par ordre d'Agamemnon; cet enlèvement cause la colère du fils de Pelée et les malheurs des Grecs. C'est de ce sujet que M. Poinsinet a tiré le roman ridicule et impertinent de sa tragédie, dont le ton et les caractères sont parfaitement assortis au plan et à l'intrigue.

La fable de la naissance de Briséis est une puérilité triviale et insupportable; le nœud de la pièce tient à l'obstacle que Briséis met au départ d'Achille, et sa conduite sur ce point est contre toute vérité, contre l'intérêt de son amour et de sa patrie. Le poëte a voulu remédier à ce petit inconvénient par un vernis de grandeur et de générosité romanesques, qui est une autre puérilité absurde et tout à fait contraire aux mœurs antiques. Cependant tout porte sur cette futilité : que Briséis suive son amant, la pièce est finie. Ce Patrocle qui n'est touché ni de l'intérêt de la Grèce ni des sollicitations d'Ulysse et d'Ajax, et qui se laisse entraîner par les sentiments romanesques d'une esclave; qui abandonne Achille, le condamne, et, pour mieux lui faire sentir la honte de sa conduite, va prendre les armes contre les Troyens, ce Patrocle n'est ni celui d'Homère ni l'ami d'Achille. Achille, de son côté, qui se laisse humilier par sa maîtresse et par son ami, qui n'a rien à leur répondre, qui s'arme pour plaire à Briséis, qui, pour lui plaire encore, est prêt à quitter les armes de nouveau, cet Achille n'est pas non plus ni celui d'Homère, ni celui d'Horace, ni même celui de Racine, qui est cependant bien plus faible que les deux autres. Ardent, impétueux, implacable, et toujours intéressant et aimable, voilà comment il faut peindre Achille au théâtre. Celui de M. Poinsinet est ou faible ou furieux. Au cinquième acte, il est atroce lorsqu'il expose au malheureux Priam, avec un plaisir barbare, tous les détails du meurtre de son fils. Celui d'Homère a d'autres mœ,urs : lorsque Priam vient dans sa tente pour lui redemander le corps d'Hector, il ordonne à ses esclaves de

\. Le 25 juin 1759.

couvrir le cadavre, afin que ce triste objet n'aille pas affliger les yeux d*un père. Tous les autres personnages de M. Poinsinet sont sans caractère; Priam, qui se trouve, on ne sait comment, dans le camp des Grecs tout le long de la pièce, n'a ni dignité ni pathétique. Ulysse est un petit sophiste pitoyable ; Briséis est une héroïne de La Calprenède, qui agit et parle sans motif et sans objet. Sa mort rend le dénoûment plat et froid; l'action est vide et languissante dans les trois premiers actes; le quatrième est assez chaud; le cinquième finit comme une bulle de savon qui crève. Au reste on ne s'intéresse pour personne, on ne voit personne dans un danger réel et pressant. C'est Hector qu'on plaint; le coloris est, comme le tissu delà pièce, faible ; la touche, timide. S'il y a de la poésie, c'est de la poésie élégiaque ou épique, et non dramatique. En tout, c'est l'ouvrage d'un écolier qui manque de nerf et de génie.

— M'"° Belot, qui a déjà fait tout plein d'ouvrages que personne n'a lus, vient de publier deux volumes de Mélanges de littérature anglaise. Ce sont des traductions de différents morceaux de Prior, de Hume, de feuilles volantes et hebdomadaires, etc. M'"^ Belot prétend que depuis la mort deM"^^ de Graffigny il n'y a plus qu'elle de femme de lettres en France. Elle ne compte pas M"'^ du Bocage, qui paraît bien de sa force, dont la célèbre Colomhiade a eu trois éditions, quoique personne certainement ne l'ait achetée. Cette dernière femme de lettres, pour parler comme sa rivale, a mis dans le Mercure des vers pour M. Clairaut, qui sont inconcevables; il faut les garder pour la singularité. En voici le couplet le plus étonnant : elle parle de la comète de cette année.

Déjà la Clairaut on la nomme.

Que tes calculs vus àTorno*, Et qu'un jour saura le Congo, Vont étonner Pékin et Rome !

— M. Baudoin, officier aux gardes, a dessiné et gravé luimême toutes les évolutions de l'infanterie française, conformément aux derniers règlements de l'exercice. Cet ouvrage,

1. Au lieu de Torueo ou Tornea, qui est le nom de cette ville de Laponic. (Grimm.)

exécuté avec beaucoup de magnificence, a paru il y a environ un an, et j'ai eu l'iionneur de vous l'annoncer ^ L'auteur ne le vendait pas alors; il en faisait présent à ses amis. Aujourd'hui un de nos graveurs, nommé Fessard, se propose de le copier en petit format et de le rendre public.

— Autre ouvrage militaire (car il en pleut) : Science des postes militaires. Traité des fortifications de campagne^ à r usage des officiers d'infanterie qui sont détachés à la guerre ^ par M. Le Comte, capitaine au régiment de Conti.

— M. Helvétius a défiguré son livre de V Esprit par un grand nombre de contes d'un très-mauvais goût. Vous en trouverez un tout au commencement de son ouvrage, que je ne sais quel rimailleur obscur a jugé à propos de mettre en vers sous le titre de Télescope^ ou Conte moral tiré de l'Esprit-. Tout cela n'est pas lisible.

— Un autre poëte de même trempe (M. de Junquières), vient de publier V Élève de Minerve^ ou Télémaque travesti en vers ^ Celui-ci a encore le tort d'avoir choisi un sujet sérieux et grave pour ses plates et ridicules turlupinades.

— Un médecin de Gaen, nommé Tiphaigne, a publié deux petits volumes assez bien imprimés sous le titre de Bigarrures philosophiques^. Ce sont assurément des bigarrures, mais elles ne vous paraîtront pas philosophiques. Il y a cependant eu des gens d'assez peu de goût pour attribuer cet ouvrage à M. Diderot. C'est ne savoir point distinguer la vraie philosophie d'avec ce qui n'en a qu'un faux air.

— On a commencé à Bruxelles un Journal de commerce ^ ; bientôt il y aura des journaux pour chaque métier. Un autre auteur famélique se propose de publier une Année politique, contenant l'état présent de l'Europe, ses guerres, ses révolutions, etc., ouvrage périodique dont il doit paraître deux volumes par an. L'auteur commencera par l'année 1750, dont le

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