Lille, 1759, in
cile et le dénigrement téméraire sont également éloignés de son esprit. Il recueille des faits, il les approfondit, il les transmet à la connaissance et à la méditation des hommes, mais il laisse à d'autres la frivole gloire de les expliquer. C'est là où les sots brillent. Pour lui, il convient de son ignorance. Tous les animaux veillent à la conservation de leurs petits, ce fait est indubitable. Leurs soins, leur courage, leur sollicitude, tiennent, si vous voulez, du miracle ; mais il est connu aussi que parmi ces animaux il y en a qui, après avoir tout préparé avec une prévoyance singulière pour la naissance et la nourriture de leurs petits, ne leur ont pas sitôt donné la vie qu'ils les tuent et les mangent eux-mêmes. Il est surtout hors de toute difficulté que pendant qu'une espèce travaille de toutes ses forces à la conservation de sa race, une autre, suivant les impressions d'une haine éternelle, s'arme pour la détruire avec un acharnement sans relâche.
Tout combat sur la terre, ou tout a combattu.
Un grand philosophe me montre les sages institutions d'une colonie de fourmis. Il admire leur prévoyance, leur économie, leurs provisions d'hiver; il en tire mille arguments en faveur de la providence universelle. Au milieu de son extase il s'oublie et, d'un coup de pied, il extermine toute la peuplade avec ses lois et son gouvernement. Un autre me fera voir les mœurs et les lois d'une basse-cour dont tous les peuples, par un instinct admirable, s'occupent sans cesse de la propagation et de la conservation de leur espèce. Mais je vois, sur la frontière de leur habitation, le renard, la fouine, dix autres animaux, aussi redoutables par la force que féconds en ruses, épier tous les moments favorables pour en tirer leur proie.
Que dirons-nous de l'homme? Son naturel meurtrier ne menace pas seulement toute la nature vivante; il s'acharne encore à la destruction de sa propre espèce, et il faut bien que ce soit son caractère puisque, depuis tant de siècles que nous connaissons son histoire, il ne l'a jamais démenti. A quoi bon donc tous ces soins, ces travaux, cette vigilance, ces inquiétudes, ce courage, cette prévoyance avec lesquels chaque espèce pourvoit à sa conservation? Pourquoi si peu de succès
pour de si grands efforts? Tous ceux qui ont péri depuis un mois dans les différents massacres qui ont dépeuplé la terre ont été élevés avec une peine infinie; ils étaient tous chers à leur mère; mille soins les ont enfin mis en état de pouvoir périr misérablement dans les horreurs des combats. L'homme le plus heureux, le plus précieux à l'humanité n'a pas été plus cher à sa mère que vraisemblablement le malheureux Damiens ne l'a été à la sienne. Combien d'inquiétudes et de larmes il peut lui avoir coûté dans son enfance ! avec quelle vigilance elle en écartait les dangers! Le moindre mal de son fils lui causait des insomnies. Tous ces soins l'ont conservé pour pouvoir expirer un tel jour sur la Grève, dans des supplices inexprimables. Convenons qu'il faudrait que le sort des êtres répondît parfaitement aux efforts que chaque espèce fait pour se conserver. Alors les décrets de la Providence ne seraient plus équivoques, et nous ne verrions plus tant de soins inutiles, tant de travaux perdus, tant de sagesse trompée. Convenons que nous ne pouvons avoir aucune idée distincte du bien et du mal que relativement à nous, et que, hors de cette application étroite et bornée, ce ne sont que deux mots vides de sens.
Yoilà mes très-humbles remontrances à nos philosophes dogmatiques. Celles que j'ai à présenter à M. de Buffon roulent sur l'engouement qu'il montre pour ses systèmes. Il est étonnant qu'un philosophe qui pardonne si difficilement aux autres cette faiblesse y soit si sujet lui-même. Sans rappeler ses systèmes généraux sur la formation de la terre, sur la génération, etc., auxquels il ne nous permettrait pas de refuser croyance, on le trouve dans le Discours sûr les animaux carnassiers à tout moment en faute à cet égard, u De quelque manière, dit-il, qu'un être soit organisé, s'il a du sentiment il ne peut manquer de le marquer au dehors par des mouvements extérieurs. » Cette proposition est vraisemblable, mais elle n'est rien moins que démontrée, et lorsqu'on en infère que la plante est un être insensible, il ne faut pas s'imaginer d'avoir prouvé cette proposition sans réplique. Dans un autre endroit, M. de Buffon prétend que le cerveau est aux nerfs ce que la terre est aux plantes; il en conclut qu'il n'est ni le siège des sensations ni le centre du sentiment : « C'est, dit-il, un organe desécrétion et dénutrition. » Cette hypothèse peut être ingénieuse, mais il ne faut pas oublier
qu'elle est fondée sur une comparaison, et qu'elle ne peut avoir force de preuve. Quoique les systèmes et les hypothèses soient rarement utiles à la découverte de la vérité, je les pardonne volontiers à nos philosophes; ce sont les enfants de leur imagination. Mais quand ils les ont bien parés, bien attifés, ils doivent être les premiers à s'en jouer. Le morceau le plus philosophique du discours de M. de Buffon est la réfutation de cet état de nature chimérique que M. Rousseau a voulu établir dans son livre sur l'inégalité des conditions.
— M. Le Franc de Pompignan, ci-devant premier président de la cour des aides à Montauban, auteur de la tragédie de Bidon, a été nommé par l'Académie française pour remplir la place vacante par la mort de M. de Maupertuis.
— M. Melot, de l'Académie royale des inscriptions et belleslettres, garde des manuscrits de la Bibliothèque du roi, vient de mourir à l'âge de soixante ans ^ La littérature perd un homme savant, et la société un fort honnête homme. M. l'abbé Velly vient aussi de mourir. 11 était l'auteur d'une Histoire de France qui reste imparfaite par sa mort. 11 ne l'a point poussée au delà du règne de saint Louis. On dit que les libraires pourront encore donner deux nouveaux volumes, et qu'ils cherchent un homme de lettres qui veuille se charger d'achever cette Histoire^.
— L'Académie française avait proposé, pour le prix d'éloquence de cette année, V Éloge de Maurice^ comte de Saxe. A en juger par la conduite de nos généraux depuis le commencement de cette guerre, on pourrait croire qu'ils ont tous concouru pour ce prix; mais c'est M. Thomas, professeur de l'Université de Paris, qui l'a remporté. Ce M. Thomas vous est connu par son poëme sur le meurtre de M. de Jumonville; son discours sur le maréchal de Saxe a été fort vanté. J'avoue que je n'y ai trouvé que du verbiage, et si c'est là la véritable éloquence, il faut convenir que Cicéron et Démosthène ne la connaissaient guère. Il est vrai aussi que le panégyrique d'un grand homme ne peut être fait que par un faiseur de phrases, ramasseur de lieux communs, entortilleur, etc. Ainsi l'Académie a donné à ses clients une mauvaise commission en ordonnant celui du maré-
i. Melot, né en 1697, est mort le 20 septembre 1759. 2. Voir la note de la page 476 du tome II.
UO CORRESPONDANCr: LITTÉRAIRE.
chai de Saxe. L'éloge des héros et des hommes de génie est dans leur histoire, qui doit être écrite avec simplicité et avec gravité. Toujours vraie et équitable, elle ne cache point leurs défauts. C'est ce mélange de talents et de défauts, de grandes qualités et de misères, qui excite l'attention du philosophe. Le maréchal de Saxe est un des hommes les plus extraordinaires qui aient paru dans ce siècle. Celui qui saurait peindre son caractère rendrait sa vie privée aussi intéressante que sa vie publique. L'homme ordinaire n'y verrait que le bâtard d'un roi, qui vivait à Paris avec des filles; mais le philosophe découvrirait partout l'homme de génie.
15 septembre 1759.
Un mémoire de M. de Guignes^ lu dans une séance publique de l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres, et imprimé ensuite, a fait beaucoup de bruit *. Cet académicien a entrepris de prouver que les Chinois étaient une colonie égyptienne. Aussitôt on a crié au miracle ; tous les journalistes ont certifié que M. de Guignes venait de faire la découverte la plus importante, et M. de Mairan, vieux académicien, physicien^ cartésien, littérateur, en a voulu partager la gloire. 11 avait fait imprimer autrefois des Lettres au R. P. Parremn, contencmt diverses questions sur la Chine. Dans ces Lettres, M. de Mairan a un petit soupçon que les Chinois pourraient bien être d'origine égyptienne. Un autre littérateur, tout à fait inconnu, nommé M. Deshautesrayes, a pris le parti de douter. Il a communiqué, au moyen de l'impression, ses Boutes sur la dissertation de M. de Guignes^ au nombre de je ne sais combien de douzaines -. Enfin, grâce aux recherches de ces messieurs et à leur esprit communicatif, nous en savons aujourd'hui sur l'origine des Chinois plus que sur la nôtre. Voyons cependant en quoi consistent toutes ces merveilleuses découvertes.
Un académicien (M. l'abbé Barthélémy) prétend avoir trouvé
\. Paris, 1759, in-12; réimprimé en 1760. L'auteur, ne en 1721, mourut en 1800. (T.)
2. Doutes sur la dissertation de M. de Guignes qui a pour titre : Mémoire, etc., proposés à MM. de V Académie des belles-lettres, Paris, 1759, in-12. Deshautesrayes mourut en 179j ; il était né en 1724. De Guignes publia une Réponse aux doutes proposés par M. Deshautesrayes, etc. Paris, 1759, in-12. (T.)
SEPTEMBRE 1759. Ul
depuis deux ou trois ans un alphabet phénicien, sur le mérite duquel je n'ai garde de prononcer. Cette découverte a mis M. de Guignes en état de trouver de la ressemblance entre les langues phénicienne et égyptienne d'un côté, et la chinoise de l'autre. Donc il est évident, moyennant la méthode de l'induction, qu'on devrait appeler une méthode d'or, que les Chinois doivent leur origine aux anciens Égyptiens, liem^ les caractères chinois sont comme des espèces de monogrammes formés de trois lettres phéniciennes, et la lecture qui en résulte produit des sons phéniciens ou égyptiens : car M. de Guignes sait apparemment à merveille comment les anciens Phéniciens et Égyptiens formaient leurs sons, d'où il s'ensuit que les Chinois descendent des Égyptiens. Item, un tel, empereur de la Chine, a un nom qui ressemble à peu près au nom d'un tel, roi d'Egypte, d'où l'on peut conclure que ces deux souverains sont le même personnage, et les deux royaumes le même empire. 11 me vient une idée : ne pourrait-on pas présumer que l'Egypte était autrefois à la place de la Chine? C'est une découverte qui m'appartiendra, à moins que M. de Mairan n'en ait eu quelque soupçon dans ses Lettres an R, P. Parrenin, que sur mon honneur je n'ai jamais lues, malgré la nouvelle édition qu'on vient d'en faire. Voilà le caractère des preuves sur lesquelles M. de Guignes fonde sa découverte. Un homme d'esprit de la Chine n'aurait-il pas beau jeu de se moquer de ces platitudes si elles pouvaient mériter son attention, et ne trouverait-il pas notre grave Académie bien ridicule, de statuer sur l'origine d'un peuple dont elle ne peut avoir que des connaissances trèssuperficielles ? Mais c'est notre fureur en ce pays-ci de décider en dernier ressort sur des choses dont nous n'avons aucune idée, avec une hardiesse digne de notre ignorance. Comment ne réglerait-on pas à Paris les annales de la Chine? On y parle bien de l'Angleterre, de l'Italie, de l'Allemagne, sans en avoir des notions plus exactes, malgré la facilité qu'on aurait de s'iastruire à cet égard et d'éviter les absurdités ? Mais puisque M. de Guignes veut absolument qu'il y ait une affinité entre les Chinois et les Égyptiens, pourquoi ne regarderait-il pas l'ancien royaume d'Egypte comme une colonie de la Chine? Il ne s'agit que de retourner sa proposition ; c'est un accommodement à lui proposer. Les Chinois ont fait leurs preuves de durée, les Égyp-
IVl CORRESPONDANCE LITTERAIRE.
tiens ont passé comme les autres peuples. S'il est des gens de difficile croyance qui s'imaginent que cette importante découverte de notre académicien ne fera aucune révolution dans le globe terrestre, elle pourra servir du moins à leur rappeler deux vérités qui, pour n'être pas neuves, ne laissent pas que d'être utiles : la première, qu'un voile impénétrable couvre l'origine des peuples et du genre humain : tout ce que nos recherches nous mettent en droit de conclure avec quelque certitude, c'est la haute antiquité du monde, sur laquelle tous les monuments physiques et politiques déposent également : la seconde vérité est que nos journalistes, gens fort absurdes, sont en possession, depuis un temps immémorial, de louer et de blâmer à tort et à travers en dépit du bon sens, et que s'il y a des gens plus sots qu'eux, ce sont ceux qui jugent sur leur parole. M. de Guignes, au reste, est l'auteur d'une Histoire des Huns, en plusieurs volumes S qui ne lui vaudra pas une place parmi les historiens de génie.
Au moment même qu'il a publié ses découvertes sur les Chinois, il s'est trouvé un homme à Nîmes qui en a fait une dans ce goùt-là, mais d'un autre genre. Vous savez que dans les monuments d'architecture qui nous restent des Romains, il se trouve quelquefois tout le long des corniches des trous en forme ovale ou ronde. Vous savez encore que les antiquaires, après s'être longtemps donné la torture sur l'usage et la signification de ces trous, ont enfm décidé qu'ils contenaient des lettres et formaient des inscriptions. Or dans la Maison carrée de Nîmes, un des beaux monuments antiques qu'il y ait en France, il se trouve de ces trous, et M. Séguier, de l'Académie royale de Nîmes, prétend avoir vu dans ces trous l'inscription qu'ils contenaient. Voilà le sujet de sa Dissertation sur Vancienne imcription de la Maison carrée de M}nes - ; elle a paru presque en même temps que le Mémoire de M. de Guignes. C'est à la postérité à décider lequel de ces deux grands hommes a le mieux mérité du genre humain.
1. Histoire générale des Hun^^ des Turcs, des Mongols et des autres Tartares occidentaux, avant et depuis Jesus-Christ jusqu'à présent. Paris, 5 volumes iu-4°, 1756-58.
2. Cette Dissertation a eu deux éditions, en 1750 et 1778, in-8°. Né en 1703, S^uier mourut en 1784. (T.^
— M. Sedaine, qui exerce ici le métier de maître maçon ou d'architecture subalterne, est d'ailleurs connu par un recueil de poésies qu'il a donné, il y a plusieurs années, et qui a fait dans le temps une espèce de fortune ^ Ce poëte a du naturel et des saillies. Il a fait, ce carnaval, un opéra-comique intitulé Biaise le Savetier % qui a été mis en musique par M. Philidor, fameux joueur d'échecs. Cette musique est monotone parce qu'elle manque d'idées. Ce n'est pourtant pas la faute du poëte, qui a fourni à son musicien des situations très-plaisantes. M. Philidor a, je crois, plus de génie aux échecs qu'en musique. Quand on louait, l'année dernière, la belle campagne que M. le prince Ferdinand de Brunswick avait faite en deçà du Rhin, Philidor disait avec un air certain de satisfaction : « Il est vrai... je lui donne la tour. » Je ne sais ce qu'il en dit aujourd'hui. — Abrégé de l' Histoire universelle de 31. de TkoUy par M. Rémond de Saint-Albine. Dix volumes in-12. Nouvel exemple de notre fureur d'abréger. M. Rémond est l'auteur d'un livre intitulé le Comédien, qui a eu une réputation éphémère. II a aussi fait le Mercure de France pendant quelque temps, avant que M. l'abbé Raynal n'en ait été chargé.
— On vient de publier un ouvrage posthume de feu M'"* la marquise du Ghâtelet, intitulé Principes mathématiques de la philosophie naturelle de Newton. Deux volumes in-Zi°. Un des principaux mérites de cet ouvrage est la clarté. Ceux pour qui Newton serait trop profond pourront s'instruire avec succès dans la traduction de M'"^ du Ghâtelet. C'est un vrai phénomène dans la littérature que Newton traduit et commenté par une femme. L'envie, qui poursuit les vivants et fait grâce aux morts, n'a pu s'empêcher de rendre à M""" du Ghâtelet la justice qui lui était due.
— Système nouveau par lequel on peut devenir savant sans maître, sans étude et sans peine^ » Et c'est M. Leroux, principal du collège de Nogent-sur-Seine, qui a trouvé ce merveilleux système, découverte dont personne ne voudra partager la gloire avec lui.
— Julie^ fille d'Auguste^ à Ovide, nouvelle héroïde, par