‹ Correspondance littéraireChapitre 69 sur 179 · Publiées par Patte.) Avignon (Paris), 1759, in · texte numérisé non relu

Publiées par Patte.) Avignon (Paris), 1759, in

Ions et qui font un petit volume qu'on lit avec plaisir. Le cavalier Bernin, que Louis XIV fit venir de Rome, y est fort maltraité ; mais Perrault, frère de son émule, doit paraître suspect dans les anecdotes qu'il débite au sujet de ce fameux artiste. Lorsque Bernin fut de retour à Rome, il envoya par reconnaissance la statue de Louis XIV qu'on voit dans le parc de Versailles. Ce morceau est fort décrié, et avec raison. On croit communément que Bernin a voulu se venger de n'avoir pas été employé à la façade du Louvre. Mais ce n'est pas ainsi que les grands hommes se vengent. Bernin aurait plutôt tâché de faire un chef-d'œuvre sublime, pour apprendre à Louis XIV quel était l'homme dont il n'avait pas voulu employer le talent. Je croirais donc que Bernin, dont le mérite consiste surtout dans la correction et la grande pureté, ayant observé le goût du maniéré qui régnait dès lors en France, a voulu faire un morceau dans ce goût peu recommandable pour s'assurer les suffrages des Français. De cette manière on sent comment un grand homme, appelé par son génie au vrai beau , peut produire une mauvaise chose en quittant son faire pour s'abandonner à un goût factice et faux. — M. l'abbé Trublet vient de donner un quatrième volume fort gros de ses Essais sur divers sujets de littérature et de morale. C'est un faiseur d'esprk inépuisable. C'est dommage qu'il soit venu si tard. H y a trente ou quarante ans que son o.uvrage eût fait une grande fortune; mais, aujourd'hui, la philosophie nous a rendus insensibles à toutes ces minuties. M. de Voltaire disait autrefois de M. de Marivaux qu'il s'occupait à peser des riens dans des balances de toiles d'araignée. C'est à peu près le métier de M. l'abbé Trublet. Il ressemble encore à ces pauvres gens qui vont, de rue en rue, ramasser ce qu'on a jeté, pour en tirer quelque parti. C'est dans ce sens que M. l'abbé Trublet, se vantant un jour qu'en cas de besoin il donnerait tous les six mois un nouveau volume de ses essais, un homme de beaucoup d'esprit (M. l'abbé de Ganaye) lui dit : (( C'est en suivant les gens qu'on voit. » Maupertuis prétendait qu'oji ne pouvait voyager en Allemagne sans savoir son abbé Trublet par cœur, parce que tous les maîtres de poste l'avaient en grande vénération et le savaient au bout de leurs doigts, et qu'ils refusaient des chevaux à tous ceux qui n'en savaient pas autant.

— L'auteur de la Capitale des Gaules, ou la Nouvelle Babylone^ vient d'en publier une seconde partie dans laquelle il se défend, quelquefois assez plaisamment, contre ses censeurs et principalement contre son antagoniste, M. l'abbé de La Porte, auteur de la Feuille nécessaire ^ et d'autres ouvrages inutiles. Celui de la Nouvelle Bahylone s'appelle M. de Montbron. Il est connu par la Henriade travestie et autres mauvaises productions.

l*»- lévrier 1760.

L'abus de la critique n'a jamais été porté aussi loin qu'il l'est aujourd'hui par les journalistes. Un étranger d'un sens droit qui ne serait point au fait de leurs bassesses et voudrait former son jugement sur leurs décisions aurait bientôt un recueil d'idées les plus fausses et les plus absurdes. On ne peut se dissimuler que cette multiplicité de feuilles périodiques ne soit la ruine des lettres. Ceux d'entre nos faiseurs qui, pour se procurer des lecteurs et du pain, outragent les noms les plus célèbres ne sont pas les plus répréhensibles. Il est une sorte de louange, prodiguée sans pudeur aux talents médiocres, qui, à mon sens, fait bien plus de mal que les injures les plus déplacées. Rien n'éteint plus l'envie de bien faire que de voir les honneurs du mérite et du talent profanés et accordés à ceux qui en sont le moins dignes. A s'en rapporter à presque tous nos faiseurs de feuilles, la tragédie de Zulica ^ est un chefd'œuvre, et si Racine venait à reparaître parmi nous, je défie qu'on accordât à son début plus de louanges que ces messieurs

1. C'est à tort que Grimm attribue la Feuille nécessaire à l'abbé de La Porte. Ce journal, dont il parut un volume en 1759 (in^S"), était rédigé par Boudier de Villemert et Soret. Il fut continué depuis 1 700 jusqu'en 1773 sous le titre de V Avant-Coureur. Voir p. 83.

2. Représentée le 7 janvier 1760, et reprise le 12 après corrections, Zulica eut « sept représentations et beaucoup de succès », dit Mouhy. Dorât reprit en 1779 le même sujet sous le titre de Pierre le Grand.

n'en ont donné à M. Dorât, Ce jeune homme peut mériter quelques encouragements pour sa versification; mais il n'a certainement montré aucun talent comme poëte dramatique, et s'il réussit jamais à ire de bonnes tragédies on sera obligé de convenir que son coup d'essai ne le donnait pas à deviner.

Zulica était tombée à la première représentation , le dénoùment en avait paru absurde ; à la seconde, le poëte en substitua un autre bien plus absurde, et fut applaudi à tout rompre. Lorsque [^Zéangir à la tête des rebelles s'élançait sur Thimir pour le poignarder, il était arrêté et poignardé lui-même par Zulica. Ce n'est plus cela. Zulica se contente de désarmer le furieux Zéangir. Alors Thimir se met à le prêcher. Il lui montre moins l'infamie que l'injustice et l'absurdité de ses projets, et après ce beau sermon il prend son propre poignard, le remet à Zéangir, et lui dit : « Frappe, si tu te trouves plus digne de l'empire que moi! » A ces mots, Zéangir, confondu, tombe aux pieds de Thimir, et est pardonné. Ceux qui ont pu supporter un tel changement sont, à coup sûr, des gens de peu de jugement : car, sans compter la puérilité de toute la machine, il est constant que les préjugés et le caractère de Zéangir ne lui devaient pas permettre de balancer un instant pour enfoncer le poignard dans le cœur de Thimir. Zéangir n'avait pas été à l'école avec M. Dorât ; il n'y avait pas puisé ces idées de générosité, de magnanimité, que les écoliers sont si pressés de porter au sortir de l'école sur nos théâtres. Un barbare peut avoir une âme élevée et généreuse , mais il n'aura certainement pas la forfanterie d'un écolier de la rue Saint-Jacques. Le premier dénoûment, quoique faiblement traité, était dans l'ordre des choses, et a été siftlé. Le second n'a pas le sens commun, et a été applaudi. Zéangir y fait le rôle d'un fou furieux, mais sans avoir de but, et Thimir est le plus grand sot de son vaste empire.

Mais il est temps de laisser là les puérilités de M. Dorât, et de voir comment on pourrait traiter le sujet du czar Pierre le Grand sur la scène et devant un peuple éclairé. Ce sujet pourrait devenir un des plus beaux et des plus dignes d'exercer un génie de la première force. Le czar serait dans cette pièce ce qu'il est dans l'histoire, le créateur d'un nouveau peuple, d'un nouvel empire. Il aurait établi la disciphne et la police ; il

aurait fait connaître les arts les plus utiles à des peuples barbares ; avec des peines incroyables il serait parvenu à déraciner les préjugés les plus funestes à la prospérité d'un nouvel État. La vie d'un homme, le règne d'un souverain ne suffit pas pour fonder solidement tant de réformes et tant de nouveaux établissements. Le czar aurait fait cette réflexion, et aurait pensé que si son successeur ne continuait pas sur le plan qu'il avait tracé tous ses travaux seraient inutiles et vains. C'est ici que le poëte se serait servi de l'histoire du fils de Pierre, et que la fiction aurait pu ajouter à la force théâtrale. Au lieu de faire du supplice que le père fit souffrir à son fils une action domestique d'un barbare dénaturé, il en aurait fait une action de la plus profonde et plus sublime politique. Le poëte aurait fait le czar père de deux fils : l'aîné, stupide, vicieux, incapable d'aucun effort salutaire à l'État nouvellement créé, indigne, en un mot, de régner et de commander, aurait menacé l'empire de plus de malheurs qu'il n'en avait éprouvé dans la barbarie et dans l'ignorance; le cadet, en revanche, animé du même génie qui inspirait son père, capable des plus grandes choses, doué des talents les plus heureux, digne d'achever tout ce que son père avait commencé, aurait promis à l'empire les plus beaux jours, la prospérité et la gloire les plus solides. Le père, considérant le caractère de ses deux fils, aurait résolu de faire mourir l'aîné pour assurer au cadet l'empire, et à l'empire, un successeur digne de lui. Yoilà le fond d'une tragédie que le peuple romain aurait pu honorer de son suffrage, mais qui ne peut être traitée que par le génie le plus élevé et le plus sublime. Vous voyez aisément quelle multitude de scènes de la plus grande force ce sujet aurait fournie. Ce qu'il y a de féroce aurait ajouté à la majesté et à la solennité du genre. Ne faut-il pas avoir pitié de ceux qui s'imaginent que tout est épuisé dans les beaux-arts? Combien de trésors encore ouverts à un homme de génie î

15 février 1760.

On vient d'ôter le Mercure à M. Marmontel pour une aventure fort singulière. La Comédie-Française est, d'institution, sous la direction des quatre premiers gentilshommes de la

chambre. Celui qui est d'année et en exercice auprès du roi est le supérieur des comédiens. Depuis quelques années, M. le duc d'Aumont s'est emparé de la direction de la Comédie, à l'exclusion des trois autres premiers gentilshommes de la chambre, qui ont bien voulu consentir à cette usurpation; mais ni le public ni les Comédiens n'en ont été contents. On a renversé toute la police intérieure de la Comédie, qui s'était gouvernée jusqu'à ce moment en république, que son intérêt et l'envie de plaire au public guidaient mieux que des règlements despotiques. Le public a vu avec chagrin des retraites forcées, des réceptions de sujets sans talents et sans espérance; tout a paru se régler suivant le caprice d'un despote sans goût et sans lumière.

Il est triste de voir porter l'usage du despotisme au milieu de nos spectacles, et d'en empoisonner jusqu'à nos amusements. Si le règne de M. d'Aumont dure, il est à craindre que nous n'ayons bientôt plus de Comédie-Française. Les anciens acteurs, les sujets les plus agréables au public, révoltés d'une tyrannie à laquelle ils n'étaient point accoutumés, se sont retirés ou vont se retirer incessamment. Nous avons déjà perdu Sarrazin, le plus excellent acteur que la Comédie ait eu. On a fait retirer M^^" de La Mothe malgré elle, quoiqu'elle fût fort agréable au public. M"® Grandval, actrice charmante, va quitter dans un mois, à la clôture ; sa retraite sera suivie dans peu de celle de M'^*^ Dumesnil, de Grandval et de W^" Dangeville. Après quoi on n'aura plus qu'à mettre la clef à la porte de la Comédie, car tous les sujets qu'on a reçus depuis deux ou trois ans sont détestables. Toutes ces innovations ont produit des contes fort ridicules et des tracasseries sans fin. Mais ce qui a fait le plus de bruit cet hiver, c'est la parodie de la célèbre scène du grand Corneille, où Auguste délibère avec Cinna et Maxime s'il doit conserver ou abdiquer l'empire. Je vous l'envoie telle qu'elle a couru dans le public. On la dit l'ouvrage d'une coterie; on prétend qu'elle a été faite de gaieté et de folie dans un souper ; M. Marmontel en était. 11 est inutile d'entrer dans tous les détails de cette tracasserie, il suffit de dire que M. Marmontel a été mis à la Bastille pendant quinze jours, et qu'au sortir de la prison on lui a déclaré que le roi lui ôtait le brevet du Mercure, Cet écrivain proteste, de son côté, n'être point auteur de la parodie, et il prétend en avoir convaincu M"" de

m CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.

Pompaclour, M. le duc de Choiseul et M. le comte de Saint- Florentin. S'il n'était, en elTet, coupable que d'imprudence, il faudrait convenir que sa punition est bien sévère*. Quoi qu'il en soit, on a donné le Mercure à M. de La Place , traducteur du théâtre anglais et de quelques romans du même idiome, en réservant néanmoins une pension de mille écus à M. Marmontel. Le public regrettera ce dernier; il paraissait tout à fait propre à cette sorte de travail qu'exige le Mercure. 11 a supérieurement l'esprit de discussion : ses extraits étaient très-bien faits, et celui du livre de M. Piousseau contre la comédie peut être regardé comme un modèle en ce genre. M. de La Place n'a point de style, et je ne crois pas que dans aucun point il puisse soutenir le parallèle avec son prédécesseur.

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