‹ Correspondance littéraireChapitre 76 sur 179 · Amsterdam, ]7j9, 2 vol. in · texte numérisé non relu

Amsterdam, ]7j9, 2 vol. in

peaux , fit trembler la capitale du monde pendant trois ans de suite. Rien ne prouve mieux ce que peut le génie d'un seul homme. Spartacus fut grand en tout. Né en Thrace, il avait fait la guerre, et, devenu prisonnier, il fut vendu comme esclave et destiné à la profession infâme de gladiateur. Son courage généreux le fit triompher du sort. Il fut l'âme de la conspiration, et s'il n'avait été obligé de partager son autorité avec des hommes sans talent et sans tête, s'il était toujours resté maître des opérations, et surtout s'il eût réussi à faire respecter la discipline et la subordination parmi ce vil ramas d'esclaves enflés de leurs succès, il n'est point douteux qu'il n'eût fait la guerre heureusement. Spartacus fut défait par Crassus, et resta sur le champ de bataille.

Le caractère d'un homme qui avait tant de tête, tant de génie et tant de vertus, intrépide dans les dangers, fécond en ressources dans les disgrâces, sage et modéré dans la prospérité, grand capitaine, grand politique, a paru à M. Saurin propre à intéresser sur le théâtre. 11 en a fait un sujet de tragédie qu'il vient de donner à la Comédie-Française ^ Il faut d'abord oublier toute l'histoire de la guerre de Spartacus quand on veut voir la pièce de M. Saurin. Il n'a conservé que le caractère et la catastrophe du héros. D'ailleurs, tous les faits sont altérés. Ainsi, suivant l'histoire, c'est Crassus qui était parvenu à enfermer Spartacus et son armée. Dans la tragédie, c'est au contraire celui-ci qui tient son ennemi bloqué. On ne sait rien de la naissance de Spartacus, sinon qu'il était Thrace. M. Saurin en a fait le fils de je ne sais quel Argentorix, chef des Germains. C'est, dit-on, pour donner plus de consistance à son personnage : comme si un simple prisonnier de guerre, réduit à l'esclavage et brisant ses fers par un généreux eiTort, et se vengeant de ses tyrans à force de grandes actions, n'était pas assez intéressant sans avoir recours aux distinctions vulgaires de sang et de naissance! Mais voyons la manière dont M. Saurin a traité son sujet.

Mœricus, chef des Gaulois, du parti de Spartacus, ouvre lascène avec son confident. Les Romains lui ont enlevé jadis un

1. Le '23 février 17G0; elle eut neuf représentations, et fut reprise le mois suivant.

fils et l'ont fait périr. Voilà la raison de sa haine contre eux. 11 admire les grandes qualités de Spartacus, et il en est jaloux. Il ne sait ce qu'il est; mais, ce qui pis est, le poëte n'en sait pas davantage, ni les spectateurs non plus» Pour le confident, je crois qu'il est gagné par les Romains, et qu'il travaille à détacher son maître du parti de Spartacus. Je n'en suis pourtant pas bien sur. Cette première scène est longue, froide, obscure, et, quelque effort qu'on fasse, on ne peut se résoudre à écouter. Spartacus arrive. Il parle un peu de ses affaires, et beaucoup de l'amour qu'il a conçu, au sac de la ville de Tarente, pour une jeune Romaine à qui il a sauvé l'honneur et la vie. Un de ses lieutenants survient, et lui annonce la mort de sa mère. Elle était prisonnière parmi les Romains, et, pour échapper à un supplice honteux, elle s'est donné la mort volontairement. On présente à son fils le poignard teint du sang de sa mère. Elle lui fait ce présent en expirant, afin de l'exciter à venger sa mort. Cette scène ne fait point d'effet, parce que tout y est froid et sans âme. On apprend encore à Spartacus que la fille de Crassus, chef de l'armée romaine, vient d'être enlevée par un de ses détachements. On la désigne comme la première victime qu'il faut immoler aux mânes de sa mère. Mais Spartacus ne veut point entendre parler de semblables vengeances, et l'acte finit. Tout cet acte est froid et obscur, farci de récits qui n'intéres^nt en aucune manière et qui ne font aucun effet. Et, pour juger de la conduite et de l'enchaînement des faits, on peut voir combien tout est précaire, puisqu'on renversant l'ordre des faits et commençant la pièce par la prise de la fille de Grassus, et remontant en sens inverse jusqu'à la mort du fils de Mœricus, tout marche également.

Le second acte commence par une scène mortelle entre Emilie, fille de Crassus, et sa confidente. Elle vient d'être enlevée, elle se trouve dans le camp de son ennemi et de son amant. Elle aime Spartacus depuis qu'elle l'a vu combattre et vaincre dans l'arène en gladiateur. Cet amour a pris de nouvelles forces au sac de Tarente. Tout cela occasionne des récits éternels bien placés, comme vous voyez: car la fille d'un consul qui se trouve tout à coup dans le^camp des esclaves, où elle a tout à craindre pour sa vie et pour son honneur, n'a rien de mieux à faire que d'instruire sa confidente de ce qui s'est passé

il y a trois ou quatre ans. Il faut bien passer son temps à quelque chose. Enfin Spartacus arrive, et interrompt ces tristes récits. Il reconnaît Emilie pour cette jeune Romaine qu'il a vue à Tarente, et qu'il aime depuis ce temps-là. Cette scène est encore trèsfroide et très-longue; mais je ne sais plus ce qu'on y dit. Rien ne tient dans cette tragédie. Les personnes pourraient dire tout autre chose, et la pièce n'en marcherait pas moins bien. A la fin arrivent des soldats attroupés et des chefs de l'armée, qui demandent tout le sang d'Emilie. Spartacus dit quelques maximes, dissipe ces soldats d'un coup d'œil, renvoie ces officiers, et fait entrer Emilie dans sa tente. C'est où finit le second acte.

Au commencement du troisième, on voit paraître Crassus lui-même dans le camp de son ennemi. Il bavarde un peu avec son confident; ensuite il obtient audience de Spartacus. Il vient, dit-il, en père et non en ennemi. Cette scène est encore mortelle pour la longueur, et je n'en ai pu rien retenir. Crassus est congédié et retourne dans son camp sans avoir vu sa fille. Le poëte n'y a pas seulement pensé. Après son départ, Spartacus fait venir Emilie et lui annonce qu'elle est libre et qu'elle peut s'en retourner au camp de son père. Une conduite si généreuse touche sensiblement Emilie, qui déclare à Spartacus l'amour qu'elle sent pour lui. Cet amour est grand, froid, décent ; il ne nuira en rien awx devoirs de fille et de Romaine : Spartacus n'est pas plus amoureux ni moins stoïque qu'elle. Tout cela se passe en beaux sentiments, et l'acte finit par le départ d'Emilie.

Dans l'entr'acte il se livre un combat entre les Romains et les esclaves. Mœricus y est maltraité; Spartacuè accourt et rétablit les affaires. Les Romains sont battus. Dans la première chaleur, il dit quelques mots piquants pour Mœricus. Celui-ci ouvre le quatrième acte, grièvement blessé de l'humiliation qu'il vient d'éprouver. Spartacus survient et demande pardon à Mœricus, en présence des chefs de l'armée, de l'affront qu'il a pensé lui faire dans la chaleur du combat. Il lui en fait la réparation la plus éclatante. Cette scène a été fortement applaudie, et l'eût été bien davantage si elle avait été préparée et qu'elle tînt au sujet; mais elle est absolument isolée, et le combat s*e donne à l'improviste sans avoir été annoncé. A la suite de cette scène, Crassus reparaît une seconde fois. Cette fois-ci, il vient en consul. II

est supposé enfermé avec son armée. Il offre à Spartacus les honneurs et la dignité de sénateur. Tous ses soldats seront reçus citoyens, et auront des biens et des champs; tous les officiers de son armée auront les honneurs de l'ordre équestre. Spartacus rejette ces propositions, sans orgueil et sans dédain pour ses ennemis; mais il parle en maître.

Mais dans Rome, demain, sénateurs, citoyens, Seront en mon pouvoir ainsi que tous vos biens. J'ordonnerai du sort de ces maîtres du monde, Et verrai sur quel droit ce grand titre se fonde. Et si, soumettant tout aux lois du consulat, Il faut que Rome soit et qu'elle ait un sénat.

11 y a des bouts de dialogue bien faits dans cette scène ; mais elle ne marche point, et la fm en est traînante comme le reste. Crassus, voyant qu'il ne peut fléchir Spartacus, nous apprend par un aparté qu'il va corrompre Novicus et l'engager à trahir l'autre. Une scène inutile entre Spartacus et INovicus termine l'acte.

Au commencement du cinquième, tout se dispose à la bataille qui doit décider la querelle. Emilie, inspirée par la passion, quitte le camp de son père et reparaît dans celui de son amant pour le porter à accepter les propositions de Rome. Spartacus est inflexible; mais cela n'empêche pas que la scène ne soit très-longue et qu'elle n'occasionne la perte de Spartacus. Car, pendant qu'il est là à discourir, Novicus a le temps de le trahir et d'engager avec les Romains le combat qui doit les rendre victorieux. Bonne satire, comme vous voyez, de nos héros de théâtre qui bavardent lorsqu'il faudrait agir. A la fin cependant Spartacus court aux armes. Emilie reste seule; son amant est bientôt vaincu et pris. Crassus paraît victorieux. Il est un peu surpris de trouver sa fille dans le camp des esclaves : (( Cependant, dit-il, je savais bien ce que vous vous proposiez en venant ici à mon insu, et voilà pourquoi je vous ai laissée faire. » Spartacus est amené prisonnier, il brave son vainqueur. Crassus, pour le consoler, lui apprend la perfidie de Novicus : « C'est par ces moyens que j'ai triomphé de vous. Ainsi votre gloire est entière, quoique le sort se soit déclaré contre vous. »

A la fin de cette scène on vient dire à Crassus qu'une troupe d*esclaves s'est ralliée pour délivrer leur chef. Il court dissiper ce reste d'ennemis. Spartacus et Emilie occupent seuls la scène. Elle fait d'abord retirer la garde. De quel droit? je n'en sais rien; mais elle est obéie. Spartacus ne la croit point capable d'avoir trempé dans la trahison. Elle ne s'en justifie pas non plus. Cette justification serait au-dessous d'elle. Bavardages de part et d'autre qui ne finissent point. A la fin cependant Spartacus, pour preuve d'amour, exige d'elle un poignard avec lequel il puisse terminer sa vie et ses malheurs. Emilie y consent ; mais avant de livrer le poignard elle s'en frappe ellemême, et tombe dans les bras de son amant, qui suit son exemple au moment où Crassus reparaît sur la scène. La pièce finit avec cette catastrophe. Cette dernière scène, manquée comme les autres, pouvait être belle, abstraction faite de l'absurdité de la situation. Pour cela il fallait qu'Emilie, aussitôt après le départ de Crassus, donnât son poignard à Spartacus en lui disant : (( Tu n'as plus d'autre moyen de prévenir ta honte. » Spartacus se serait frappé, et Emilie aurait suivi son exemple.

La tragédie de M. Saurin est tombée à la première représentation. L'auteur en a retranché beaucoup de choses qui avaient déplu, et, à la seconde représentation, sa pièce a eu beaucoup de succès. 11 se propose cependant de la retirer après la septième, et de la faire reparaître l'hiver prochain avec des changements considérables. M. Saurin est un homme d'esprit et de mérite au succès duquel tous les honnêtes gens se sont intéressés. Mais la vérité, qui a seule droit de dicter ces feuilles, m'oblige de juger la pièce sans me souvenir de l'auteur. Vous avez pu remarquer d'abord, par l'analyse que vous venez de lire, que c'est le plan le plus mal conçu et le plus mal exécuté qu'on puisse porter sur la scène. Aucune des scènes de cette pièce n'est essentielle à la marche de l'action. L'auteur a pris à tâche de nous montrer Spartacus dans différentes situations, toujours grand, toujours généreux et admirable. Mais comme dans le fond aucune de ces situations ne tient au sujet, les choses les plus propres à frapper^ et que nos poètes ont mises si souvent à l'épreuve, ne font ici qu'un effet très-médiocre ; tant il est vrai que la convenance et la bienséance décident seules du caractère d'un incident, et que la même chose, suivant qu'elle IV. 13

a été mise en œuvre, peut arracher des cris ou faire bâiller d'ennui. Le style de cette tragédie ne m'a pas paru mériter plus d'éloges que son tissu, et je doute que l'impression en fasse juger favorablement. L'auteur rend ses idées avec peine, et cela fait que l'expression est souvent à côté de l'idée, et presque toujours sans élégance.

Le vers

Spartacus ne fait point de la guerre un commerce

a été fortement applaudi à cause de l'application maligne que le parterre a faite sur-le-champ à certains ministres ou généraux de nos jours; mais, dans le fond, on voit aisément que ce vers ne vaut rien, et ne rend pas même l'idée avec justesse. Il fallait dire du moins :

Spartacus fait la guerre, et non pas le commerce,

et encore cela n'aurait-il pas été merveilleux. Mais ce qui me rend cette pièce et ses semblables absolument insupportables, c'est la fausseté du genre. Quel tissu d'absurdités et d'extravagances! Spartacus occupé de je ne sais quelle passion le jour qui doit décider sa querelle avec les maîtres du monde ! Parlant à ses chefs d'armée d'amour lorsqu'il s'agit de combattre! Et l'objet de cet amour se trouve être la fdle du consul de Rome! Quand cette circonstance serait consacrée par l'histoire, un poëte, obligé de traiter ce sujet, la supprimerait peut-être ou emploierait du moins avec regret un fait si vrai et si peu vraisemblable. Que penser du génie d'un poëte qui ose l'imaginer et le supposer? Cette fille de Grassus se trouve deux fois dans le camp de son amant, et n'y fait qu'ennuyer le spectateur. Grassus vient lui-même, contre toute vraisemblance, deux fois aussi. On a honte de relever de pareilles absurdités. Le rôle de Spartacus, auquel on a prétendu que l'auteur avait sacrifié tous les autres, est pour un homme de sens et de goût le plus absurde de tous. Que de puérilités, de bavardages, de discours froids et déplacés! J'étais à côté de M. Diderot à la première représentation. Nous avions apporté la disposition la plus favorable pour la pièce; mais nous ne pûmes joindre nos applaudis-

sements à ceux du public dans les endroits qui eurent le plus de succès : « Est-ce là, lui dis-je, une journée de Spartacus? Et quelle journée encore! celle qui doit décider sa querelle avec Rome; nous parler d'un amour ridicule, faire le discoureur devant sa tente, débiter des maximes ! Le rôle du roi de Presse est assurément beaucoup plus aisé que celui de Spartacus. Ce monarque, sans parler de toutes les ressources d'un Etat depuis si longtemps bien gouverné, est le chef d'une armée formée et disciplinée de longue main. Spartacus s'échappe avec une poignée d'esclaves, il en crée une armée grossie par tout ce qui paraît le moins propre à combattre les vainqueurs de l'univers. Eh bien! si le roi de Prusse passait dans son camp une journée semblable à celle de Spartacus dans notre tragédie, il vaudrait autant qu'il fut noyé au fond de l'Elbe, il serait indigne de défendre son empire contre l'effort de ses ennemis. Comment se fait-il donc que ce qui nous paraîtrait absurde et indigne d'un héros dans le fait, puisse obtenir nos applaudissements dans la représentation théâtrale? Verrons-nous le goût, le génie, la vérité, se perdre parmi nous sans aucune espérance de retour? » Cette réflexion nous affligea; nous pensâmes encore que si M. Saurin eût voulu faire simplement une tragédie telle qu'elle est établie sur notre théâtre et non telle qu'un homme de génie pourrait la créer, il aurait fallu absolument refondre son plan : 1° en supprimant tous les détails historiques et faisant de son Spartacus un sujet d'invention dont il aurait placé les personnages dans le pays et dans le siècle où il aurait voulu; 2^ ayant trouvé l'incident de la mère, c'est une grande maladresse à lui de ne s'en être pas mieux servi. 11 falla qïe ^ette mère jouât un principal rôle dans la pièce, qu'ainsi que Régulus elle vînt au camp de son fils le dissuader d'accepter les conditions que les Romains l'avaient chargée de proposer ; qu'elle s'en retournât ensuite parmi les Romains se donner la mort volontairement, et consacrer ainsi sa vengeance par son sang. Quel terrible effet aurait fait alors ce poignard remis à Spartacus, non au premier acte, mais à la fin du quatrième, après tant de scènes pathétiques! 3° avec cette machine, on aurait pu se passer d'un amour aussi déplacé. Du moins l'arrivée d'Emilie dans le camp de son amant, avec sa mère, serait devenue décente et naturelle, et cette passion aurait pu exposer Spartacus

aux combats les plus terribles entre sa piété envers sa mère et son amour pour sa maîtresse.

— Les gazettes et papiers publics vous auront sans doute appris l'arrivée d'un petit nain, gentilhomme polonais, âgé de vingt-deux ans, haut de vingt-huit pouces, fort gai et fort aimable. C'est M'"^ la comtesse Humieska qui l'a amené en ce pays-ci, où on l'appelle le comte Joseph. On lui a fait adresser la chanson suivante à M"*" de Nevers, qui vient d'épouser M. le duc de Cessé, avec la lettre qui précède. M'^^ de Nevers a vu au concert de M. le comte Oginski et le petit nain et l'époux qu'on lui destinait, et cette double entrevue a donné lieu à la chanson.

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