‹ Correspondance littéraireChapitre 81 sur 179 · Diderot · texte numérisé non relu

Diderot

en tumulte, comme les enfants d'Éole sous le rocher qui les contient, font effort pour sortir. 11 voit l'étendue de son sujet; il appelle à son secours quelque divinité qui le soutienne : il voit cette divinité; elle lui tend la main, il marche.

L'invocation de ce poëme n'a aucun de ces caractères. Il a bien pensé, comme Lucrèce, à inviter Vénus à assoupir à jamais le terrible dieu de la guerre lorsqu'elle le tiendrait dans ses bras; mais quelle comparaison entre ces vers-ci, qui ne sont pourtant pas les plus mauvais de l'invocation !

Qu'aux charmes de ta voix, qu'aux accords de ta lyre, La paix, l'heureuse paix reprenne son empire, Enchaîne la Discorde, et qu'au fond des enfers Le démon des combats gémisse dans les fers. Calme les dieux armés et la foudre qui gronde; D'un seul de tes regards fais le bonheur du monde: Et, s'il est un séjour digne de tes bienfaits. Daigne sur ma patrie en verser les effets.

Point d'images; point de tableaux. Je ne vois ni le front serein de la Paix, ni la bouche écumante et les yeux effarés de la Discorde, ni les chaînes de fer qui tiennent les bras du démon de la guerre retournés sur son dos. Rien ne vit là-dedans, rien ne se meut; ce sont des idées communes, froides et mortes.

Quelle comparaison, dis-je, entre ces vers et ceux de Lucrèce!

Nam tu sola potes tranquilla pace juvare Mortales : quoniam belli fera mœnera Mavors Armipotens gerit, in gremium qui saepe tuum se Rejicit 99terno devinctus volnere amoris; Atque ita suspiciens tereti cervice reposta Pascit amore avidos, inhians in te, dea, visus, Eque tuo pendet resupini spiritus ore : Hune tu, diva, tuo recubantem corpore sancto Circumfusa super, suaves ex ore loquelas Funde

« 0 Vénus ! ô mère des dieux et des hommes ! toi qui présidas à la formation des êtres, et qui veille à leur conservation et à leur bonheur, écoute-moi : lorsque le terrible dieu des combats, couvert de sang et de poussière, viendra déposer à tes

pieds ses lauriers et ses armes, et perdre entre tes bras les restes de sa fureur, lorsque ses yeux, attachés sur les tiens, y puiseront les désirs et l'ivresse ; lorsque la tête renversée sur tes genoux, il sera comme suspendu par la douceur de ton haleine ; penche-toi : qu'il entende ta voix enchanteresse. Fais couler dans ses veines ce charme auquel rien ne résiste. Amollis son cœur ; assoupis-le, et que l'univers te doive une paix éternelle. »

Au reste, jamais nos invocations n'auront à la tête de nos poëmes la grâce qu'elles ont à la tête des poëmes anciens. On avait appris au poëte, quand il était jeune, à adorer Jupiter, Pallas, ou Vénus; sa mère l'avait pris par la main et l'avait conduit au temple. Il avait entendu les hymnes et vu fumer l'encens, tandis que le sang des victimes égorgées teignait les mains du prêtre et les pieds du dieu. Cette croyance était réelle pour lui, au lieu que nous n'avons qu'un culte simulé pour ces divinités passées.

Notre poëte invite sa divinité à briser le joug de la Mode. Je demande s'il était possible d'avoir un peu de verve, et de rencontrer la Mode sans la peindre, et si cette image ne pouvait pas être aussi agréable que celle de la Renommée dans Virgile? 11 ne fallait pas la nommer, mais employer vingt vers à me la montrer. Un des caractères auxquels on voit que la nature a signé un homme poëte, c'est la nécessité qui l'attache à certaines idées, si par hasard il passe à côté d'elles. Moins notre auteur se proposait d'être poëte dans le cours de son ouvrage, plus il devait l'être dans son exorde.

Il parle ensuite du trait, de l'imitation de l'antique, des proportions, du raccourci, de l'étude de l'anatomie, de la perspective et des lumières. Le champ, ce me semble, était vaste. Il y avait là de quoi montrer des idées, quand on en a; mais point d'idées, point de préceptes frappants, point d'exemples; rien, rien du tout. Ce chant est détestable, soit qu'on le considère du côté de l'art de peindre, soit qu'on le considère comme morceau de poésie. L'auteur esquive son sujet en se jetant dans une longue digression sur l'extinction et le renouvellement des beaux-arts. On y parle bien de l'imitation de la nature et de l'imitation de la belle nature ; mais pas un mot sur la nature, pas un mot sur l'imitation, pas un mot sur ce que c'est que la belle nature. 0 le pauvre poëte I

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