SECOND CHANT
De la Couleur,
Si ce poëme m'appartenait, je couperais toutes les vignettes, j« les mettrais sous des glaces, et je jetterais le reste au feu. Le premier chant commençait par : Je chante Vart de peindi^e; le second commence par ces mots ridicules : J'ai chanté le dessin. Ma foi, je ne sais pas où.
On dit que le poëte a vaincu du moins la difficulté du sujet; mais la difficulté ne consistait pas à mettre en vers les préceptes de la peinture; c'est en vers clairs. Or il y en a une quantité qui sont presque inintelligibles. Le poëte est à côté de la pensée ; son expression est vague. Exemple :
Des objets éloignés considérez la teinte; L'ombre en est adoucie et la lumière éteinte. Vous rassemblez en vain tous vos rayons épars, Le but trop indécis échappe à vos regards. Le terme qui les fixe a-t-il moins d'étendue? Chaque nuance alors un peu moins confondue Développe à vos yeux, qui percent le lointain, D'un clair-obscur plus net l'effet moins incertain. D'un point plus rapproché vous distinguez des masses. Votre œil plus satisfait mesure des surfaces. Déjà, près du foyer, les ombres et les jours Se soumettent au trait, décident les contours; Enfin, plus diaphane, en un court intervalle. L'air n'altère plus rien de la couleur locale.
Si tout cela n'est pas du galimatias, il ne s'en manque guère, et il faut avoir bien de la pénétration pour y trouver quelque pensée nette et précise. Le poëte s'entendait apparemment, mais il manque d'imagination et d'expression dans les endroits même d'où un homme ordinaire se serait tiré. Exemple :
C'est ainsi que formant l'ordre de ses ouvrages, La nature a tout joint par les plus fins passages; Toujours d'un genre à l'autre on la sent parvenir, Sans jamais en voir un commencer ou finir; Le terme est incertain, le progrès insensible; Nous voyons le tissu, la trame est invisible.
En bonne foi, est-ce ainsi qu'il est permis de s'exprimer sur l'harmonie universelle des êtres? et quand on ne sait pas répandre le charme de la poésie sur un aussi beau sujet, que sait-on ?
La lumière, docile à la loi oui l'entraîne, D'une distance à l'autre établit une chaîne.
Qu'est-ce que cela signifie?
S'il y a quelques comparaisons heureuses, il n'en sait tirer aucun parti; s'il touche une fleur du bout du doigt, elle meurt. Ah ! si Voltaire avait eu à me montrer le saule éclairé de la lumière des eaux, et les eaux teintes de sa verdure ; le pourpre se détachant des rideaux, et sa nuance allant animer l'albâtre des membres d'une femme nue!
La matière de ce chant n'est pas moins féconde que celle du chant précédent. Il s'agit de la dégradation de la lumière, du choix des bonnes couleurs, de l'art des reflets, de l'ombre, des oppositions et des différents points du jour dans la nature.
Il y a quelque génie à avoir assigné à chacun de ces points une scène qui lui fût propre; mais le talent d'Homère n'aurait pas été de trop pour se tirer de là. Il fallait fondre ensemble et les beautés propres à l'action décrite, et les beautés propres à l'art; il est vrai que si l'exécution eût répondu aux sujets, ce morceau serait devenu d'un charme inconcevable; au lieu qu'il est froid, sans force, sans couleur, et qu'on regrette partout une main habile.