Le 10 mars
du temps des Newton, des Locke et des Pope. Je ne sais si ce début de M. Le Franc est d'un très-grand homme, mais à coup sûr il n'était pas d'un homme sage. Il était aisé de prévoir que, quand même les philosophes n'iraient pas à la messe ni à confesse, cela ne les empêchait pas d'avoir une plume à la main, et qu'ils pourraient bien être tentés de s'en servir contre un grand homme qui les insultait gratuitement; il fallait considérer encore qu'en mettant les philosophes, par un excès de générosité, dans le cas de ne pouvoir répondre aux imputations sans se rendre odieux aux sots et à la populace, on les invitait, pour ainsi dire, à se servir du ridicule, et si par hasard l'agresseur avait fait sa sortie contre eux dans le dessein de devenir sous-gouverneur des Enfants de France, rien n'éloignait plus de cette place que d'être le plastron de cinquante plaisanteries amères. Ces réflexions ne se sont pas offertes à M. Le Franc de Pompignan, ou sont venues trop tard. Un certain M. Glodoré, dont la plume ressemble infiniment à celle de M. de Voltaire, a fait des Quand^ notes utiles sur le discours du nouvel académicien*. Un anonyme, dont la plume vaut bien celle de M. d'Alembert, a ajouté à ces Quand des Si et des Pourquoi^-. On a recherché les droits de M. Le Franc au titre de grand homme, et l'on a trouvé que sa tragédie de Didon était une assez mauvaise pièce, qu'il avait mis à contribution Métastase et Virgile, et qu'il les avait travestis en vers froids et maussades. On a jugé encore que tous les autres ouvrages de M. Le Franc ne pouvaient guère se lire, et lui assuraient une place assez mince parmi les gens de lettres : personne ne lui a fait l'injustice de le compter au nombre des philosophes. Enfin, par une révolution assez étrange, il est arrivé que M. Le Franc,
1. Les Quand sont effectivement de Voltaire. Nous n'en connaissons pas d'édition portant le nom de Clodoré; mais alors on faisait quelquefois avant l'impression courir ces petits pamphlets manuscrits, et signés de noms imaginaires; Grimm en aura peut-être vu une copie portant cette signature pseudonyme. (T.)
2. Les Si, les Pourquoi (1760, in-12) sont de l'abbc Morellet. Ce pamphlet de Morellet, celui de Voltaire, et quelques autres de ces auteurs et d'autres écrivains philosophes, composés vers cette même époque, ont été réunis et publiés par Voltaire sous le titre de Recueil des Facéties parisiemies pour les six premiers mois de l'année 1760 (Genève), in-8". Ce Recueil a été imprimé presque en entier dans le VhUaire de Beaumarchais, dans celui de Lequien, etc., et l'on trouve la liste des vingt-quatre écrits qu'il renferme au mot Recueil de la troisième édition de Barbier ^
après avoir été regardé pendant quarante ans, sur sa parole, comme un homme fait pour être de l'Académie française, n'y est pas sitôt entré qu'on lui a disputé ses titres d'éligibilité, tant il est vrai que les gens trop pénétrés de leur mérite n'invitent pas les autres à leur rendre justice! \ous jugez bien que cette querelle a déjà fait éclore des brochures et des feuilles de toute espèce. M. Le Franc a cru devoir répondre aux Quand par un Mémoire présenté cm roi. M. Glodoré et tous les auteurs des Quand et des Si ne pouvaient assurément rien faire de plus sanglant contre lui que cette absurde et ridicule apologie qui n'a pas mis les rieurs de son côté. Je joins à cette feuille la Prière universelle de Pope, traduite par M. Le Franc \ L'auteur des Quand lui reproche, ce me semble, mal à propos, de l'avoir envenimée] il eût dit avec plus de raison que M. Le Franc a défiguré un très-beau morceau par une traduction plate et froide.
l*^*- juin 1760.
Vous voulez sans doute que je vous parle de la fameuse comédie des Philosophes^ qui a tant occupé le public depuis six semaines ^ Rien ne peint mieux le caractère de cette nation que ce qui vient de se passer sous nos yeux. On sait que nous avons quelques affaires en Europe. Les mauvais succès que la France a éprouvés de tous côtés, la nécessité de rétablir notre considération, notre crédit, la réputation de nos armes, le grand ouvrage de la pacification générale si indispensable et si désirée, on croirait que voilà des objets assez importants pour occuper tous les esprits. Quel serait l'étonnement d'un étranger
1. On pourrait ajouter que Morellet a joint des notes critiques à cette traduction de la Prière universelle de Pope. (B.)— Elle se trouve avec les notes dans le Recueil des Facéties parisiennes, et dans les Voltaire de Beaumarchais et de Lequien. (T.)
2. Les Philosophes furent représentés pour la première fois le 2 mai 1760.
qui, arrivant à Paris clans ces circonstances, n'y entendrait parler que de Ramponeau\ Pompignao et Palissot? Voilà cependant où nous en sommes, et si la nouvelle d'une bataille gagnée était arrivée le jour de la première représentation des Philosophes^ c'était une bataille perdue pour la gloire de M. de Broglie, car personne n'en aurait parlé. Les triumvirs de la nation, heureusement, nous ont fait oublier que nous étions impliqués dans d'assez mauvaises affaires. Ramponeau, de simple cabaretier de la Gourtille, est devenu un des plus célèbres personnages de la France. Pour avoir vendu son vin un peu meilleur marché que ses confrères, pour avoir donné à boire à tous les laquais de Paris, Ramponeau est devenu l'unique objet d'attention et d'entretien et de la cour et de la ville. Maître Le Franc de Pompignan, pour avoir prononcé un plat et impertinent discours à l'Académie française, et pour en avoir été châtié par toutes sortes de particules, a bientôt partagé la célébrité de Ramponeau, et Palissot, jusqu'alors faiseur de petits libelles obscurs, s'est associé à ce couple fameux par son immortelle comédie des Philosophes.
Lorsqu'on juge cette pièce à cinquante lieues de Paris, on doit être étonné du bruit qu'elle a fait. On n'y trouve ni plan^ ni intrigue, ni conduite, ni caractère, ni plaisanterie, ni force, ni légèreté, ni rien de ce qu'on est en droit d'exiger d'une pièce de théâtre. On n'y voit qu'une copie misérable des situations de la comédie du Méchant et des Feinmes savantes. Pas une scène; rien qui montre d'autre talent que celui de la méchanceté et de la fureur de nuire. Le seul trait théâtral, le moment où le valet vole son maître en conséquence de sa morale, ce trait est tiré de Timon le misanthrope. Toute la finesse et tout le sel de
1. Ramponeau, cabaretier de la Gourtille, vendait, en 17G0, de très-mauvais vin, à très-bon marché. Le peuple y courait en foule; cette afïlaence extraordinaire excita la curiosité des oisifs de la bonne compagnie. Ramponeau devint célèbre. Il avait la complaisance de se laisser voir chez lui aux grandes dames et aux seigneurs que la curiosité y attirait. Gaudon, entrepreneur de spectacles, s'imagina qu'il ferait fortune s'il pouvait montrer Ramponeau sur son théâtre. Le marché se conclut : mais Ramponeau, s'apercevant qu'il lui était désavantageux, refusa de tenir ses engagements. Le procès produisit quelques facéties, ne fut point jugé, et Ramponeau fut oublié pour jamais avant la fin de l'année. On trouve dans le Recueil des Facéties parisiennes ; L Mémoire pour Gaudon, entrepreneur de spectacles, contre Bamponeau (par Élic de Beaumont, avocat); IL Plaidoyer de Ramponeau, prononcé par lui-même devant ses juges (par Voltaire). (T.)
la comédie des Philosophes consistent à dire que philosophe et fripon sont synonymes; à attaquer les mœurs de M. Diderot, de M. ïlelvétius et d'autres personnes, à les traduire sur la scène comme des scélérats et de mauvais citoyens, et à faire marcher Jean- Jacques Rousseau sur quatre pattes. Quelque pitoyable que soit cette pièce en elle-même, elle fera époque dans l'histoire de France, et prouvera la justesse de l'observation que les événements les plus extraordinaires tiennent souvent aux causes les plus méprisables. C'est en effet une chose assez indifférente que Palissot ait fait une mauvaise comédie contre des gens respectables par leurs mœurs et par leurs talents : mais que cette farce ait été jouée sur le théâtre des Corneille, sous l'autorité du gouvernement; que la police, qui poursuit en ce pays-ci avec tant de sévérité tous les ouvrages satiriques, se soit écartée de ses principes, et ait permis que plusieurs citoyens fussent insultés publiquement par une satire atroce, voilà ce qui n'est point indifférent et ce qui marque, outre un renversement de tout ordre et de toute justice^ la faveur et la protection que les lettres et la philosophie ont à attendre désormais de la part du gouvernement. Il est aisé de prévoir ce qui en résultera. La philosophie n'a pas sitôt montré sa lumière parmi nous que la sottise et la superstition se sont élevées de toutes parts pour conspirer à sa perte. Elles ont employé tous les artifices de la méchanceté, si connus, si décriés, et cependant si sûrs de leur effet. Le mensonge le plus grossier, la calomnie la plus atroce, la persécution la plus injuste, tout a été mis en usage pour arrêter les progrès de la raison et de la vérité. Les choses ont été poussées au point qu'il n'y a point d'homme en place aujourd'hui qui ne regarde les progrès de la philosophie parmi nous comme la source de tous nos maux et comme la cause de la plus grande partie des malheurs qui ont accablé la France depuis quelques années. On croirait que les causes qui nous ont fait perdre les batailles de Rosbach et de Minden^ qui ont opéré la destruction et la perte de nos flottes, sont assez immédiates et assez manifestes. Mais si vous consultez l'esprit de la cour, on vous dira que c'est à la nouvelle philosophie qu'il faut attribuer ces malheurs; et que c'est elle qui a éteint l'esprit militaire, la soumission aveugle, et tout ce qui produisait jadis dé grands hommes et des actions glorieuses à
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la France. En vain dirait-on que lorsque la loi est en vigueur, que la justice préside au choix des ministres de l'Etat, que le mérite est récompensé, que la médiocrité et l'intrigue n'obtiennent pas les honneurs de la vertu et des talents, l'esprit de la nation, le goût de la gloire et des grandes choses, se conservent et se perpétuent de siècle en siècle. En vain observerait-on qu'il y a plus de cent ans que le peuple anglais est plus éclairé que nous ne le serons jamais; que, quoiqu'il ait eu des Hobbes, des Collins, des Locke, et qu'il ait encore aujourd'hui des Hume et des Johnson, cela n'a pourtant pas empêché l'infanterie anglaise de tenir, à la journée de Minden, contre les efforts de la meilleure cavalerie de France, et de remporter une victoire mémorable. Le préjugé contre la philosophie est trop bien établi pour céder à des remarques si sensées, et ne peut manquer de produire ses effets ordinaires. La lumière qui commençait à se répandre sera bientôt éteinte, la barbarie et la superstition auront bientôt recouvré leurs droits; deux ou trois hommes de génie qui nous restent seront bientôt ou étouffés ou dispersés^ et le temps ne paraît pas éloigné où l'on regardera comme un bonheur pour la France de les avoir perdus.