‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 1 sur 17 · RUE CASSETTE · texte numérisé non relu

RUE CASSETTE

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PQ letf

'A M. i'Abbé Dupanloup (i)

ili janvier 1848.

Vous m'avez vu eu fonctions et vous pouvez comprendre comment je n'ai pas encore répondu à la bonne lettre que vous avez daigné m'écrire. J'en ai été touché et confus, point surpris, car j'ai pu me trouver en dissentiment avec vous, mais non me tromper sur vous.

Ce dissentiment, du reste, je 1 avais si parfaitement oublié que je ne me le suis rappelé qu'au plaisir tout particulier que j'ai trouvé à vous serrer la main. Si nous avions été seuls, j'aurais profité de l'occasion pour vous dire une chose que j'ai sur le cœur depuis bien longtemps : c'est qu'il ne faut pas croire certains propos que j'ai su que l'on vous a rapportés. Je ne les ai point tenus tels que l'on vous les a redits et je vous prie de me les pardonner tels que je les ai tenus dans le premier feu d'une mauvaise humeur qui n'a jamais pris garde aux indiscrets.

(1) Du cahier de Louis Veuillot.

6 CORRESPO^DA^CE

Mon petit bout de rôle va très probablement finir, grâce à Dieu. Je m'étais toujours promis de saisir ce moment pour régler le petit compte que je solde aujourd'hui quelques jours à l'avance, encore trop tard par ma faute ; mais il était naturel que vous fussiez plus généreux que moi.

Cette région oia vous dites qu'un bon prêtre et un bon chrétien peuvent toujours se rencontrer sera bientôt, je l'espère, la seule oii je devrai me mouvoir. Vous me faites dès à présent connaître le bonheur que je goûterai à ne plus risquer de blesser un ami dans la mêlée toujours un peu ténébreuse des opinions.

Je suis avec un profond respect votre très humble et très obéissant serviteur.

Louis Veuilloi .

A M. de Dumast

8 mars i8/i8.

Je n'ai pu mettre, malgié vos désirs et les miens, qu'une partie de votre article pour deux motifs : 1° sa longueur ; 2° sa physionomie un peu trop effrayée. Prêchons l'esprit de sacrifice, mais mettons du beurre sur la tartine ; autrement, l'aliment ne passera point. Nos gens sont devenus trop juifs pour qu'on leur montre purement et simplement le crucifix, et d'ailleurs on se choque dans le clergé lorsque

le surplis paraît trop sur l'habit bourgeois. Gela semble un empiétement. Il n'est pas bon non plus que le journal parle absolument comme la chaire. Votre article est meilleur comme sermon que comme article. Vous vous êtes soumis à la critique, la voilà. Montalembert qui est au mieux avec nous a fait votre commission. Lorsqu'il ma écrit, vous étiez déjà imprimé.

.le nai pas d'autres nouvelles politiques à vous donner que celles du journal. Je suis très sincèrement dans le mouvement. J'en espère quelque bien et j'en attends beaucoup de labeurs. Quant à nos révolutions intérieures, elles ont été trop longues et trop compliquées pour que je vous les décrive. Nous nous étions divisés, M. de Coux et moi, sur la question des Jésuites. Il voulait abandonner cette cause. La révolution aurait pu nous raccommoder, mais il s'est tenu à l'écart durant les événements d'une façon qui a changé la division en brouille. J'ai cru un moment que c'était moi qui allais sortir. Ensuite, nous avons cru que le journal serait vendu d'abord au P. Lacordaire, ensuite à l'abbé Dupanloup, puis à tous deux, puis à celui-ci, puis à celuilà. J'étais tantôt absolument écarté, tantôt à demi conservé. J'acceptais tout et je n'ai point fait de plus grand sacrifice que de rester. Combien de temps resterai-je ? Je n'en sais rien. Taconet est bien las de son affaire et bien effrayé. Je m'en remets à la Providence, déterminé depuis longtemps à ne point abandonner le poste, qu'on ne me chasse, et à le quitter à la première sommation.

Je me suis adjoint du Lac, j'ai gardé mon frère avec Gondon et Coquille. C'est le strict nécessaire. Tout le reste a été jeté à la mer, pour manœuvrer avec ensemble et économie. Les moutons enragés tels qu'Ozanam et quelques autres se sont mis sous la conduite du P. Lacordaire pour fonder un autre journal, car Montalembert et VUnivers ont trahi la cause de la liberté et ne sont plus bons à jeter aux chiens. Ce sentiment est si bien admis que dans le cas oii l'on aurait acheté l'Univers on se serait hâté d'en abolir le titre, afin d'effacer tout souvenir de celte oeuvre de honte. Croyez bien que toutes ces chaleurs me font rire et que je n'en ai pas la moindre rancune.

Personnellement, je me porte bien, aussi ma femme, aussi mes filles, grâce à Dieu. Pour le reste je suis ruiné !

Adieu mon cher ami, soumettons-nous le plus gaiement possible. A quoi bon murmurer ? Qui est innocent .►* Ce n'est pas moi. Nous voilà le mieux placés au monde pour faire un bon carême. Profitonsen. Dieu a déchiré nos vêtements, déchirons nos coeurs.

Tout à vous en N.-S.

Louis Veuillot.

DE LOUIS VELILLOT 9

.'l M. le Curé d'Hénin-Liétard (Pas-de-Calais) (i)

10 mars i848.

Monsieur l'Abbé,

J'ai lu aA'ec beaucoup d'attention la lettre que vous avez bien voulu m'écrire. Les réflexions qu'elle contient sur l'éventualité de la supression du traitement du clergé sont sérieuses et de nature à faire une profonde impression sur les personnes qui s'occupent de cette question si grave. Je les garde pour les consulter en temps opportun. Du reste VUnivers ne mettra jamais le premier cette question sur le tapis. Ecrit par des laïques, il se reconnaît incompétent ^n pareille matière, et vous avez pu remarquer qu'il demande justement que les évêques se réunissent en conciles provinciaux pour aviser d'avance aux graves complications qui vont surgir de tous côtés. Nous ne voulons point parler, nous demandons qu'on interroge le Saint-Esprit, lorsqu'on est sûr qu'il ne dédaignera point de répondre. Puissent nos Evêques comprendre assez la situation pour ne point refuser d'invoquer la lumière. Ils ont aujourd'hui la liberté de se réunir, r;uu'ont-ils demain ? Le vieil esprit parlementaire et gallican reparaîtra dans l'Assemblée nationale avec les Dupin, les Thiers etc.... Ce sera le moyen

fl Du cahier de Louis Veuillot.

lO CORRESPONDANCE

que ces hommes emploieront pour reconquérir leur popularité perdue. Il importe que les faits les devancent et qu'ils n'aient pas seulement à combattre l'espérance, mais la pratique de la liberté.

Pour en revenir au traitement du clergé, je doute qu'il puisse survivre dans sa forme actuelle à la révolution qui vient de s'opérer. Si on ne le supprime pas en masse et d'un seul coup, on procédera probablement par extinction graduelle, de manière à respecter toutes les positions faites et à laisser chacun tranquille jusqu'à sa mort. C'est une idée de M. de Lamartine, dit-on. Cette éventualité même est sans doute bien alarmante, et à Dieu ne plaise que je contiibue poiu^ ma part en quoi que ce soit à un si grand changement ; mais je ne me dissimule pas que, tant que les prêtres recevront un traitement de l'Etat, l'indépendance de l'Eglise sera bien contestée et bien précaire. N'y a-t-il pas lieu d'espérer que la liberté fera regagner à l'Eglise tout ce qu'elle perdra du côté des avantages matériels ? Partout où le peuple est bon, les prêtres sont nourris par lui. Là où il est mauvais, le passage momentané d'un missionnaire ferait plus de bien que n'en produit aujourd'hui la présence d'un curé. Les ordres religieux deviendront nécessaires plus que jamais, ils se recruteront de tant de bons prêtres qui languissent aujourd'hui presque inutilement dans ces paroisses mortes où beaucoup d'entre eux n'ont pas une confession à entendre par an. Peutêtre la suppression du traitement est-elle le seul moyen qu'ait l'Eglise de se refaire une fortune per-

sonnelle et indépendante. Nous sommes les pionnier» d'une civilisation nouvelle et d'un monde nouveau. Nous défricherons le sol à la sueur de notre front, mais nos enfants y circuleront à l'aise. La révolution de 89 et celle de i83o ont été plus favorables que nuisibles à la cause de l'Eglise. J'espère qu'il en sera de même de celle de 18 18 et c'est pourquoi j'ai salué sans alarme et même avec joie l'avènement de la République.

Ne perdez pas de vue que la suppression du traitement s'étendra aussi au protestantisme et tuera irrévocablement sa propagande. Il ne sera plus en force lorsqu'il faudra lutter de zèle, de vertu, de science et de désintéressement.

Tout cela ne me fait pas désirer que le traitement soit supprimé. Je veux dire seulement qu'une telle situation ne laisserait l'Eglise ni sans ressource ni sans espérance. Au lieu de donner un sou par semaine à la propagation de la foi, nous donnerons un franc et les autres charités n'en souffriront pas.

Quant aux élections, il est de la dernière importance que le clergé s'en mêle très activement. Tout est perdu s'il se tient à l'écart. Je compte qu'il peut disposer dans chaque diocèse l'un dans l'autre de dix mille voix, une coalition avec les hommes que les événements vont rapprocher de lui peut porter ce nombre de voix à vingt ou trente mille. En les réunissant en masse sur certains noms arrêtés d'accord on peut avoir partout un ou deux députés parfaitement catholiques et un ou deux autres qui n^ seront pas hostiles. Le plan que vous me proposez.

i:i COKRESPOISDANCE

est, comme vous le voyez, monsieur le Curé, celui auquel nous nous étions arrêtés nous-mêmes. Nos évêques voudront-ils y concourir ? C'est la question. Rien ne se peut sans eux et nous ferons tout pour l<^s décider. Pressez-les de votre côté. Nous ne savons pas encore oh nous porterons M. de Montalembert. Ce serait une honte pour nous qu'il ne Mt pas nommé. Est-ce que vous verriez des chances de le faire passer chez vous ? Pour moi, je ne vois pas davantage où je pourrais me présenter. J'aurais quelques voix partout, je n'en aurais assez nulle part. Mais les services que je puis rendre, je les rendrai aussi bien dans le journal et je n'ai nul désir de sortir de mon obscurité puisque l'intérêt de l'Eglise ne l'exige pas.

Je suis, monsieur le Curé, votre très humble et très respectueux serviteur.

Louis Veuillot.

A M. le Comte de M***, à Rome (i)

12 mars i848

Je pense que vous n'avez réfléchi ni sur le fond ni sur la forme du billet en date du 2 mars que je viens de recevoir. Etes-vous devenu vraiment assez

(Il Du (-ahier de Louis Veuillol. — Le C' de M... était, depuis un an, le correspondant de VUnivers à Rome (voir, au Tome P'' de la Correspondance, la lettre du 29 octobre 1847 le met déjà en garde contre le libéralisme). Il fut bientôt remplacé par M. l'abbé Bernier (voir le Tome V de la Correapondance).

DE LOUIS VELILLOT l3

libéral pour ne plus supporter qu'on pense autrement que vous et pour regarder comme indignes de votre amitié ceux qui vous contredisent ? Je le croirai quand vous me l'aurez dit de sang froid. En attendant, quoique vous me donniez la qualification de Monsieur doublement hostile et doublement méprisante en ce moment-ci, je persiste à vous appeler mon cher ami, et je vous dirai, mon cher ami, que vous avez grand tort d'être convaincu que ÏUnivcrs va attaquer la politique de Pie IX. L'Univers vous demande seulement la permission de ne pas suivre aveuglément votre politique et de ne pas se joindre tout à fait aux bons patriotes et aux bons chrétiens qui traitent les jésuites comme vous voyez qu'on le fait. Véritablement ces pauvres pères ont assez d'ennemis. L'abbé Gioberti doit être content, et ceux qui trouvent que ce digne homme rend de grands services à l'Eglise ne peuvent exiger que nous lui donnions un concours dont il n'a pas besoin. Quant à la politique de Pie IX, il n'en a été question entre M. de Coux et moi que d'une seule manière. Je voulais qu'on l'attendil, M. de Coux voulait qu'on la devançât. Quel est l'acte de Pie 1\ que ÏUnivers n'a pas approuvé ? Uniquement celui quil n'a encore ni fait ni annoncé devoir faire. Vous appelez politique de Pie IX la vôtre, nous appelons politique de Pie IX, la sienne, voilà tout.

Je ne veux pas insérer votie note avant que vous n'ayez lu ma lettre du 5 mars. Vous me ferez sans doute l'honneur de me répondre ; je me réglerai là-dessus. Si vous revenez sur votre détermination.

f/( CORRESPONDANCE

continuez de m'écrire. Si vous persistez, nous nous mettrons en quête d'un correspondant. Permettezmoi de vous dire en toute amitié que c'est un peu manquer de procédés que de nous planter là, comme vous le voudriez faire, en présence des graves événements qui éclatent de toutes parts. Quand nous avons été sur le point de quitter le journal, nous avions stipulé qu'on vous donnerait une indemnité assez forte pour vous laisser le temps de vous retourner. Reconnaissez à ce trait que les modérés ont encore du bon et ne vous fâchez point si je vous plaisante un peu. Vous me direz que ce n'est pas le moment de plaisanter, je le veux bien, mais ce n'est pas non plus pour des chrétiens le moment de se désunir.

Tout à vous en J.-C.

Louis Veuillot.

A M. VAbbé Boucheny (i)

i4 mars i848.

Je vous remercie infiniment du soin avec lequel vous vous occupez de moi. Vous vous y prenez d'une façon et vous me parlez avec une franchise qui me charment également. Qu'on me prenne parce qu'on me trouve moins mauvais qu'un autre, ou qu'on me repousse parce qu'on en trouvera un meilleur, je n'y tiens pas. Ce que je demande,

(1) Du cahier de Louis Veuillot.

DE LOUIS VEUILLOT l5

€e n'est pas qu'on me choisisse, c'est qu'on ne prenne pas le pire parti qui serait de ne rien faire ou de faire servilement et sottement un mauvais choix. Nous n'avons qu'une classe de gens à redouter, ce sont ceux qui haïssent Dieu et la liberté. De ceux-là, il y en a beaucoup, même dans les rangs républicains. Au nom de la France, au nom de l'humaniié, il faut les combattre, quel que soit leur parti. S'il y a des gens sans religion qui aiment fermement la liberté, je n'en désespère point. La religion libre fera de si belles et si grandes choses qu'ils lui rendront les armes ; ne les repoussez point. Préférez-les même à des dévots étroits et craintifs qui croient que l'Eglise ne vit que de la faveur des gouvernements. Je dirai plus, préférezles à des catholiques trop hardis et trop avérés comme moi, si leurs préjugés s'en épouvantent. Mais alors, qu'ils aiment la liberté franchement, sérieusement, qu'ils l'aiment tout entière, qu'ils prennent l'engagement solennel de la défendre et qu'ils soient gens à tenir leur promesse.

Si ma candidature prenait quelque consistance dans le Loiret, je serais curieux d'entendre en face ce qu'on me reproche. Sans présomption, je crois qu'il y a beaucoup de malentendus dans ces griefs qui me sont imputés de toutes parts et qu'une courte explication apprendrait à beaucoup de gens bien des choses dont ils ne se doutent pas. Que peut surtout sérieusement me reprocher le clergé ? Depuis deux ans je ne crois pas avoir passé un jour sans écrire quelque chose en faveur de la religion

l6 CORRESPOMJANCE

et de la liberté, qui ne peuvent selon moi se défendre et se maintenir en France que l'une par l'autre. D'un autre côté, je ne suis pas un conservateur dans le vieux sens du mot, c'est vrai, mais je suis grand ami de l'ordre. Je ne suis pas légitimiste, mais je suis grand défenseur de la propriété. Enfant du plus pauvre peuple par ma naissance, ouvrier puisque je vis de mon travail, bourgeois par mes relations, propriétaire en expectative, je tiens par les liens les plus forts, par les liens du sang, par ceux du cœur, par ceux de l'intérêt, à toutes les classes sociales. Je sais quelque chose par mon expérience personnelle de tous les problèmes qu'on agite en ce temps. Ajoutez-y les lumières que la foi seule peut donner et vous comprendrez que peu d'hommes sont mieux placés pour rassurei tout le monde.

Voilà, cher Abbé, tout ce que l'on peut répondre à mes adversaires. Inutile de vous dire que les jugements les plus divers sur mon compte ne m'étonnent ni ne m'émeuvent. J'y suis fait depuis longtemps et je n'y songe pas plus, mes explications une fois données, que s'il s'agissait d'un atitre. Pour la marche à prendre, je m'en rapporte parfaitement à vous et je me tiendrai fort tranquille jusqu'à ce que vous me fassiez signe. Il en sera de cette candidature ce que Dieu voudra. Je crois que c'est un devoir de chrétien et de citoyen, dans les circonstances actuelles, de s'offrir ; ce n'est pas un devoir d'être accepté, et je me verrai refuser sans la moindre peine. Comme rédacteur en chef d'un journal, j'ai une part d'action et des responsabilités plus

DE LOUIS VEUILLOT l'y

que suffisantes. Si j'échoue aux élections, je croirai que Dieu ne me connaît pas assez fort pour porter double fardeau. Je le remercierai de me traiter selon ma faiblesse comme je le remercie déjà de me donner en vous un si bon ami.

A Mgr Rendu, évêque d'Annecy (i) à avril i848.

Dans ma pensée, Ledru-Rollin doit fatalement aboutir à Louis Blanc, comme Danton devait aboutir à Robespierre. On dit que le communisme n'est encoie qu'une faction ; c'est vrai ; cependant j'ai peine à croire que nous ne tombions pas sous ce dernier joug, parce que la faction est organisée el forte et parce que nous ne nous arrêtons jamais en France qu'au delà du but. Nous essaierons du communisme et cet essai achèvera de briser et de détruire les fortunes. Après quoi, nous essaierons de réorganiser la société, probablement au moyen d'une dictature militaire. Tout est terrible, injuste par ceux qui le font, mais juste dans la volonté suprême qui les pousse. Cette bourgeoisie avait comblé la mesure. En soixante ans de règne, elle en a fait autant pour irriter Dieu que la royauté et l'aristocratie (2) durant leurs siècles d'empire. Elle a voulu obstinément arracher Dieu du cœui" des

(1) Dti caliier de Louis Veuillot.

(2) La copie de Louis Veuillot, répète Ici, par une évidente distraction, le mot de « bourgeoisie ».

COHRESPONDANCE. — IX. — 2

peuples, elle y a réussi et maintenant elle se voit en face de ces foules —

Et l'Eglise ? L'Eglise sera persécutée malgré les respects qu'on affecte pour elle. Elle sera persécutée non par le peuple qui n'y songerait pas de luimême, mais par cette partie de la classe bourgeoise qui s'est mise à la tête de la démagogie. Le peuple de Paris n'est qu'incrédule, ces quelques bourgeois qui le dirigent sont anti-chrétiens. Us voudronï mettre la main sur le clergé, il y aura résistance et persécution.

.4 M. l'Abbé Chassay (i)

à avril i8/i8.

...J'en suis d'autant plus fâché (2) que le sujet de ce nouveau travail me plaît tout à fait ; je le regarde comme parfaitement de circonstance. C'est en un temps comme celui-ci qu'il faut étudier la morale de l'Evangile et surtout l'histoire des combats qu'elle a subis. Nous retrouverons là le passé des mauvaises doctrines actuelles et il est bon de fixer l'état-civil de tous ces systèmes, déjà repris de justice et condamnés sous d'autres noms par le genre humain qui finit toujours par ratifier les sentences de l'Eglise. Je suis persuadé que vous

(1) Du cahier de Louis Veuillot.

(2) De n'avoir pas reçu un livre récent de cet ecclésiastique.

n'avez pas moins réussi à cette besogne qu'à toutes vos autres savantes et pieuses entreprises...

Qui nous eut dit, lorsque nous nous sommes rencontrés, il y a si peu de temps, que des choses si étonnantes allaient se passer ! Nous disions bien que l'humanité était mûre pour des catastrophes immenses, mais nous ne pensions pas dire si vrai. Dieu soit béni de tout ! Voilà la grande charrue qui passe, renversant nos petits édifices. Mais elle creuse d'immenses sillons pour la vie éternelle.

A M. Vabbé Curique

5 avril 18/18.

Mon frère inconnu, l'auteui- de Rome et Lorette a lu avec beaucoup d'humiliation et de plaisir la lettre que vous lui avez adressée. Avec beaucoup d'humiliation, parce qu'il n'est point sûr d'être innocent du jugement trop favorable que portent sur lui ceux qui le lisent. Il s'est flatté, il s'est étrangement flatté, il s'en aperçoit tous les jours en se regardant au miroir de l'examen de conscience ; et s'il ne s'est pas flatté, alors il a beaucoup enlaidi depuis l'époque, déjà éloignée, où il a cru se peindre. Hélas ! il aurait besoin de faire maintenant un portrait tout différent et qui n'édifierait personne. Cependant votre lettre, en même temps, lui a fait grand plaisir parce qu'il a vu que de bonnes jeunes âmes priaient pour lui. C'est ce secours qui lui est le plus nécessaire. Si

•20 COBREi^PONDANCE

donc, VOUS croyez qu'il vous a été utile, continuez de le secourir ainsi. Priez, priez, demandez des prièdes à tous ceux de vos amis qui se sentent un peu de charité pour les pécheurs. Tous ensemble, suppliez Dieu de l'assister en tous ses combats, mais surtout en ceux qu'il lui faut sans cesse livrer contre luimême. C'est là que sont le labeur et le péril ; le reste n'est rien. Quand nous nous serons vaincus, ce ne sera rien de vaincre le monde. Mais comment nous vaincrons-nous ? Par la force que nous donnera la prière de nos frères. Priez donc, vous qui gardez le sanctuaire, vous qui êtes les soldats de l'esprit ; en vous est la force des soldats de la chair qui vont sur le champ de bataille. Et moi, tout indigne que je suis, par reconnaissance, je prierai aussi pour vous, afin que Dieu conserve et féconde en vous la vocation sublime de l'apostolat. Que cette vocation toujours si belle paraît vraiment divine en un temps comme celui-ci ! Voilà la grande charrue qui passe sur le monde. Vous ploierez sous le poids des gerbes ou vous mourrez martyrs de l'ennemi qui viendra pour essayer de ravager ces richesses du ciel.

Je vous embrasse fraternellement en N.-S. J.-C.

Louis Veuillot.

A Madame Louis VeuiUot

2 3 avril i848.

Il fait très froid et très triste ici, et je m'arrangerais assez d'avoir du feu. Mon sergent-major m'a invité à me réchauffer en allant monter la garde, mais je m'en dispense ; c'est bien assez d'avoir froid, sans se mouiller par-dessus le marché à la porte de M. Arago. Je ne veux plus monter la garde que quand il fera beau temps. Lundi soir cependant, j'ai prouvé mon zèle. Lorsque je suis rentré à lo heuies, le portier m'a averti que le tambour était venu demander des hommes de bonne volonté. J'ai pris mon fusil, mon sabre, des capsules et me voilà en patrouille jusqu'à minuit, après quoi je suis venu me coucher mourant de faim. J'ai cherché à mange/r et je n'ai rien trouvé que des figues. Fi?hu souper.

Le pauvre Eugène aussi est de garde, mais à un autre poste que le mien. Je ne sais pas encore s'il aura pris son parti de s'enharnacher. J'en doute, voyant le temps qu'il fait.

Ecris-moi bien vite, ma bonne Mathilde, ou tu recevras un poulet qui te pincera de la belle manière. Embrasse tout le monde : i° papa, 2° maman, 3° Tutur, et puis les fillettes. J'attends que tu m'aies donné des nouvelles pour aller voir Mme Andry.

Tout à toi.

Louis.

3 2 COBRESPOADANCE

A M. de Dumast

26 avril ^8.

Que voulez-vous que je vous écrive, cher ami. Ce serait toujours la même chose. Incipit lainenlatio Jeremiœ propheiœ. Les chrétiens se sont écrit tous ces jours-ci les plus belles choses du monde, rien qu'en lisant leur Quinzaine de Pâques. L'espoir est très grand et très beau, la France sortira de l'abîme, j'en suis sûr, mais il faut qu'elle y passe, et rien n'est moins égayant que de l'y voir descendre comme elle fait à pas précipités. Elle l'a bien mérité sans doute. Tout est juste. La foudre atteint tout le monde et n'atteint que des coupables. Seulement on ne peut sans douleur voir souffrir même un coupable. J'éprouve maintenant pour cette pauvre classe moyenne une nitié qu'elle ne m'inspira jamais. Les exécuteurs sont si affreux !

Ce qui est plus triste, c'est que nous nous perdons avec tous les moyens de nous sauver. La modération est le sentiment presqu'unanime ; tout le monde est prêt aux sacrifices, et tout le monde a horreur des niveleurs et des révolutionnaires. Néanmoins, les révolutionnaires l'emportent, non par le courage, les modérés n'en manquent pas, mais par l'audace et l'organisation. Ils ne sont pas dix mille dans Paris, mais eux seuls se tiennent et savent ce qu'ils veulent faire. Nous, nous ne sommes qu'une

DE [.ouïs VEUILLOT 23

multitude d'individus isolés. Nous nous réunissons pour empêcher de piller une boutique, nous ne savons rien faire contre un décret qui détruit quelqu'arc-boutant de Tédifice social. J'espère peu de l'assemblée. La folie logique de cette Révolution est le communisme, nous en essaierons.

Vous me paraissez vous exagérer infiniment la portée de votre manifestation polonaise aux Irlandais. Quand deux ou trois journalistes de Dublin auront lu cette pièce dans un journal français, que voulez-vous qui en résulte P Si l'on peut recruter en Irlande quelques soldats pour la Pologne, c'est avec une prédication orale et surtout avec de l'argent. Encore ces moyens mêmes ne réussiraient-ils guère. Un peupîn en révolution ne quitte pas son sol. 11 y trouve quelque chose qu'il prise au-dessus de tout ; l'espoir de la vengeance et du pillage.

Je vous remercie de l'avis que vous me donnez de la tranquillité de votre Lorraine. Je me suis déjà beaucoup demandé oià j'enverrais ma femme et mes filles si Paris devenait trop dangereux, et j'avais songé à Nancy. Pour moi, je resterai jusqu'à ce qu'on me jette par les fenêtres. J'espère que je poui rai trouver de quoi faire vivre ces pauvres créatures pendant l'orage. Du reste je suis parfaitement ruiné et réduit à mes appointements tout secs. Nous n'a\ons gardé qu'une domestique, ma femme fait la cuisine et je pense que je ne tarderai guère à décrotter moi-même mes souliers. C'est le moindre de mes soucis. Je sens l'avantage d'être né et d'avoir vécu

longtemps dans l'indigence. Cette déconfiture me rajeunit.

Adieu cher ami. Je vous embrasse. Présentez mes très humbles respects à Mme de Dumast.

Louis Veuillot.

A Madame Louis Veuillot

Il mai i848.

Ma chère amie,

Voici neuf heures et demie ; il faut que j'entende un bout de messe et que je déjeune avant d'aller à la Chambre oii il faut être à onze heures. J'ai travaillé non pas comme un ouvrier, car les ouvriers ne font plus rien, mais comme un bourgeois, et je suis venu à bout de tout mettre en ordre. Il n'y a plus qu'un petit coup de lime à donner ; quand pourrai-je le donner, Dieu le sait. Nous allons savoir bientôt, aujourd'hui peut-être, si nous aurons la paix ou la guerre. Si c'est la guerre, il ne faut que préparer son âme, si c'est la paix, mon livre sera prêt en un clin d'œil. Je ne pense pas qu'il y ait de troubles aujourd'hui. On voudra dans tous les partis voir un peu la physionomie de l'Assemblée nationale et savoir pour qui elle est. J'entends battre le rappel ; toute la légion se met sous les armes, mais c'est pour faire honneur aux représentants et garder la porte. J'ai fraternisé mardi : on s'est mis à table vers six

DE LOUIS VEUIIXOT 20

heures, à neuf heures le rôti n'avait pas encore paru. Moi j'ai disparu. Tout allait très bien du reste. Les meilleures et les plus pacifiques intentions animent les honnêtes gens ; et il n'y aura de bataille que si les méchants le veulent à toute force. Prions Dieu qu'ils en viennent aux bons sentiments de la majorité.

Il me sera impossible, ma chère Mathikie, daller vous chercher demain, ni samedi. La Chambre va peut-être se mettre en permanence, c'est-à-dire que la séance ne finira pas d'un ou deux jours ; il y faudra être sans cesse. Si tu veux rester encore à Versailles jusqu'à Dimanche, je ne m'y oppose pas et même j'aimerai un peu mieux te voir là qu'ici, non pour moi, j'en ai assez de ma solitude, mais pour toi.

Je te laisse libre de décider songe à tes petites

qu'il ne sera pas facile de promener (peut-être) ces jours-ci. Dans le cas oii cet exil te pèserait trop, viens ; tu sera reçue par un cœur qui souffre singulièrement de ton absence et qui ne s'en console qu'en pensant que tu t'en trouves bien ainsi que tes enfants. Ecris-moi tout de suite ; donne-moi de bonnes nouvelles de M. Murcier. Je vous embrasse tendrement.

Tout à toi.

Louis .

■26 CORRESPO^DANCE

A M. de Dumast

Juillet 48.

Mon bon ami, ma femme va partir pour les Oiseaux avec la petite note que vous m'avez envoyée. Tenez pour certain que ces dames ne refuseront pas à vos recommandés le secours très précieux de leurs prières. Je ne vais point leur porter moi-même cette requête, le temps me manque et j'aime mieux employer à vous écrire une demi-heure environ que j'ai devant moi par fortune. Si je ne saisissais pas cette occasion rare, elle passerait, et bonsoir : toutes mes tendresses s'évanouiraient en projets. Votre lettre m'a presque fait pleurer. Hélas cher ami, si je ne vous écris plus, croyez-vous que je ne le sache point •et que mon cœur n'en souffre pas ? Je vous ai trop ouvert mon cœur pour n'y avoir pas pris un plaisir infini. Cette consolation a disparu comme tant d'autres. Je suis maintenant dans l'action, dans le devoir, dans la vie à deux. Autrefois je formais des projets, je ne parlerai plus qu'à l'âge des souvenirs. Mon cœur est comme ces coffres à deux serrures où l'on renferme des choses qui sont à deux individus. De ces deux serrures je n'en puis ouvrir qu'une.

Que ceci ne vous effraye pas. Je ne suis point malheureux, j'ai seulement un autre bonheur et d'autres inquiétudes qu'autrefois. Tout ce qu'un homme coupable et pécheur peut demander d'allé-

DE LOUIS VELILLOT 2 7

genient dans la peine de son péché, je le possède et Dieu m'a fait large mesure. Ma femme est parfaitement bonne, mes filles sont charmantes par leur gentillesse et surtout par leur santé. Marie a vingt-six mois et on lui donnerait trois ans sous tous les rapports ; Agnès aura huit mois tout à l'heure et si elle continue elle marchera aux vendanges. Nous sommes ruinés, mais nous vivons et nous ne songeons pas à notre ruine. Mathilde a pris l'aventure en matrone des premiers siècles. Pour moi je n'ai jamais fait à la pauvreté que des infidélités passagères et je suis toujovus revenu à la regarder comme ma bonne et féconde nourrice et ma meilleure amie. En me mariant, j'avais seulement calculé une chose : que ma fejnme et mes enfants, venant à n:c pcudre, ne fussent pas réduits à la misère. C'était encore trop, je le vois ; ainsi soit-il ! Ou ces pauvres créatures ne nîe perdont pas, ou Dieu saura se charger d'elles comme il a su se charger de moi. Je les lui laisserais sans inquiétudes. Ainsi donc, vous le voyez^ ce n'est pas le cas de gémir sur moi. Après cela, j'ai ma maladie comme vous avez la vôtre, comme tout homme a la sienne. Je connais mon mal, je sais que je guérirai, au moment et par le remède qui nous guérira tous.

Ma grande douleur, c'est la France. J'éprouve cette commotion profonde qu'on ressent lorsque l'on voit un criminel aller à la mort. La bourgeoisie ne veut pas être sauvée, elle ne se sauvera pas. Nous la verrons périr, et comme nos intérêts matériels sont mêlés aux siens, quel que soit notre détachement in-

sensible à notre propre ruine, nous aurons du moins la douleur de contempler celle de beaucoup de nos amis. Ce que nous pouvons espérer de mieux, c'est d'être bien portants dans un hôpital. La perspective est triste pour des gens qui ont vécu comme nous dans la mollese de la paix, des arts et des vains discours.

Vous me demandez des nouvelles du journal. Il va fort bien. Nous sommes à huit mille abonnés et nous irions rapidement plus loin, si Taconet savait faire marcher son affaire ou seulement voulait qu'on la fît marcher ; mais il est faible et ne sait point tirer le service qui lui est dû des gens qu'il paie pour le servir.

Tous les représentants dont vous me parlez, Parisis, Cazalès, etc., sont avec nous ou du moins trouvent plus à reprendre dans VEre nouvelle. Du reste, je les vois peu. Je n'ai le temps de voir personne. Le matin, j'ai les journaux à lire ; le soir, j'ai des articles à faire. Dans le jour, ils sont à la Chambre et moi aussi.

Demandez donc à Foblant s'il a parlé à Vagner du bouquin que je voudrais faire imprimer. C'est un livre contre la bourgeoisie, (i) Je me persuade que la publication n'en serait pas inopportune, ni peutêtre inutile. Je voudrais que Vagner l'imprimât à ses risques, n'importe en quelle forme. Ce serait une quinzaine de feuilles in-i8 ou in-12. Je pense que nous ferions nos frais.

(1) Les Libres-Penseurs.

Adieu cher ami. Il faut que j'aille à la boutique. Mille respects à Mme de Dumast, mille tendresses à vous.

Louis Veuillot.

Au Même

19 août 48.

Mon cher ami,

Je viens de sortir de ma chambre j)Our la première fois, après dix ou, douze jours de lit et de diète. Le grand air m'a ranimé et je commence à croire que je ne suis pas mort, en foi de quoi, je vous écris pour que vous demandiez au bon Dieu de me rendre bien vite ma tête, mes jambes, mon estomac dans leur perfection première. On dit que j'ai fait un essai- de fièvre typhoïde, avec bifurcations de diverses natures, tantôt cérébrales et tantôt autre chose, en somme rien de bon ; mais tout est bien, et cette échappée sétant terminée par de grands désirs de mener une vie plus chrétienne, il n'y a qu'à bénir Dieu qui tire si bon parti de tout.

Pendant que j'étais dans mon lit, j'ai reçu un numéro de VEspérance où se trouve un très bon fragment de votre façon ; je viens de le lire tout à l'heure. Vous ne serez pas surpris de ne point le retrouver dans VUnivers ; il n'y a de place que pour la commission d'enquête. Tout intérêt pâlit devant celui de ces documents qui contiennent de si jolis ta-

bleaux d'intérieur. Voilà de jolies choses que nous allons montrer à l'Europe. Mais quoi ! c'est la suite toute naturelle des fameux procès qui ont signalé la dernière année de la monarchie et toutes les révélations nouvelles ne surprendront que ceux qui ont regardé depuis deux ans ans voir. Toute la bourgeoisie y passera de la sorte, depuis Praslin, Teste et Cubière, jusqu'à Louis Blanc, Ledru-RoUin, Caussidière et Sobrier qui sont aussi des bourgeois. Après quoi et la cause bien instruite, quelque formidable arrêt, déjà rendu dans la pensée divine, sera promulgué et exécuté au bruit du tonnerre. Je suis de ceux qui croient que tout ce qui s'est passé n'est encore rien.

Cher ami, n'avez-vous pas reçu une lettre très tendre et assez longue que je vous ai écrite le 12 juillet, en réponse à quelques mots de vous qui m'avaient extrêmement touché ? Comme vous n'avez pas l'habitude d'empocher les écritures de vos amis sans donner signe qu'elles soient arrivées à leur adresse, je crains que cette lettre n'ait fait fausse route. J'en serais fâché, parce que justement je m'y lavais du reproche de tiédeur que j'ai encouru à votre égard, et que la chaleur de mes protestations vous aurait fait plaisir, en vous montrant mon cœur tel qu'il n'a pas cessé d'être. Je vous disais aussi qu'on s'était mis en prières aux Oiseaux, suivant vos bonnes et pieuses intentions pour deux membres de la famille Fourier.

Mon médecin me défend de reprendre le travail au moins d'ici à quelques jours. Si Nancy était plus près

DE LOUIS VELILLOT 3l

de Paris, ou si nous avions un chemin de fer, j'irai& me réfugier chez vous. Cette ressource me manquant, je vais me sauver à Dieppe ; j'y resterai une semaine à humer l'air marin, après quoi je reviendrai prendre mon poste. Adieu, je vous fais à tous mes tendres compliments. l/Vnivers va très bien. Nous tirons à 9.000 et nous serons à 10.000 dans deux mois, si nous sommes. Mes enfants et ma femme prospèrent. Rien n'est plus gai, plus frais, mieux poussant que mes filles. L'aînée passe pour une curiosité par sa force et par son intelligence également précoces. Mathilde est enceinte, et nous espérons que c'est enfin Pierre qui va venir. A la

grâce de Dieu !

Louis Velillot.

A Madame Louis Veuilloi

23 août 1848.

Ma chère amie,

Je suis arrivé hier soir à Tours, sans autre accident qu'un peu de retard qui n'a pas empêché mon voyage d'être fort agréable. J'ai éprouvé un plaisir infini à regarder la campagne que je n'avais pas vue depuis un an. La pluie, les nuages, le brouillard n'ôtaient rien au charme de ces tableaux qui me sont si chers et que je vois si peu. Aucun gendarme n'a eu l'indiscrétion de me demander mon vieux passeport. Je m'en procurerai ici un tout neuf, sans peine et sans ennui.

Mon wagon de seconde classe était fort bien composé. J'ai eu la joie d'y trouver un jeune homme très distingué, bon catholique avec qui j'ai causé de façon à ne pas m'apercevoir de la paresse de notre locomotive. La place jusqu'à Tours m'a coûté 17 fr. 25. Aux premières, c'est 25 francs, en sorte que j'ai gagné mes huit francs et je n'en suis pas médiocrement fier. Ici, à Tours, je ne dépenserai pas un sou. Je suis logé, nourri, et même blanchi par l'abbé Morisseau. Cet excellent homme a témoigné une joie extravagante en me voyant ; il ne s'y attendait guère. Tu sais qu'il a deux voix ; il les parlait toutes les deux à la fois, il riait et il pleurait un peu. Qui ne serait heureux d'un pareil accueil ? Il m'a demandé de tes nouvelles et de celles des fanfans avec un empressement tout fraternel. Je lui ai annoncé Pierre, et il va commencer à prier pour lui.

Ce soir nous prenons un omnibus qui n'est point méchant, dit l'abbé Morisseau, et nous nous rendons à six lieues d'ici, à la campagne de Madame de Lavalette, la vénérable dame chez qui l'Abbé Morisseau demeure. Nous y restons jusqu'à vendredi, occupés à traire les vaches. Ensuite nous reviendrons à Tours et samedi matin, je partirai pour Nantes, et le Groisic av(>c Aubineau qui s'est d'autant plus volontiers laissé débaucher qu'une petite indisposition le retient au lit et qu'il se croit comme moi obligé de changer d'air.

Ma santé est bonne, qiioi(|ue je me sente toujours un peu faible et que je ne puisse faire de longues courses sens éprouver une sorte d'épuisement. L'air

de la franche cam[)agne et celui de la mér achèveront de me rétablir. Ce qui est déjà parfaitement rétabli, c'est mon appétit, je dévore et j'ai besoin de faire appel à ma raison pour modérer cette voracité qui veut tout engloutir.

Tu peux m'écrire à Tours, chez l'abbé Morisseau, rue Racine, 2, si tu penses que ta lettre ait le temps d'arriver vendredi ; sinon, écris-moi à Nantes poste restante. J'y serai dimanche prochain.

Adieu, chère amie, je me trouverais admirablement bien de ce voyage, si mon bonheur pouvait être complet là 011 tu n'es pas avec nos chères enfants. Je n'ai pas besoin de te dire combien je pense à vous : comme je suis dans ton cœur, ainsi tu es dans le mien. Ma plus grande joie est de chanter tes louanges et sous ce rapport, je suis un autre Lafon. .le t'envoie cent baisers, donnes-en quelques-uns à la famille et garde le reste pour toi.

Ton mari très dévoué.

A la Même

Nantes, 29 août i848.

Ma chère femme,

Nous sommes arrivés ici hier soir à onze heures. Une journée si rude pour des convalescents, le désir de voir N'antes et surtout l'impérieux besoin d'avoir de tes nouvelles m'ont empêché de repartir ce matin à 6 heures pour le Croisic. Nous n'y arri-

3/i CORRESPONDANCE

verons que demain et nous coucherons ce soir à Saint-Nazaire, probablement après avoir vomi noire déjeuner, car à Paimbœuf où nous serons dans quelques heures, c'est déjà la mer. Je commence à aller bien. Je n'ai plus du tout mal à la tête et mes jambes ont fait aujourd'hui un service qu'il n'aurait pas fallu leur demander il y a deux jours. Cependant, j'ai toujours des sueurs. Elles passeront sur le bord de la mer. Nous avons enfin beau temps et trop beau temps ; la chaleur est étouffante.

Je ne te donne pas aujourd'hui d'autres détails. J'ai besoin d'écrire un mot à Eugène et il ne me reste que quelques minutes. Je n'ai pas besoin de te dire quel plaisir ta chère lettre m'a procuré ; tu devines avec quelle impatience je l'attendais. Je remercie Dieu du soin qu'il met à nous garder tous ; nous ne serons jamais assez reconnaissants de tant de bontés. Il faut lui dire ce que saint Augustin lui .disait : Vulnera tua, mérita mea ; Seigneur, vos j)laies sont mes mérites. Ta bonne mère aimera cette parole. Adieu, adieu, je vous embrasse tous. A bien- {tôt. Ecris-moi maintenant à Tours. Peut-être trouverai-je une lettre au Croisic.

Ton mari.

A M. Vabbé Morisseau

i5 septembre i848 Très cher ami.

Me revoici, comme vous l'avez pu voir dans tout mon tracas, au régime de quinze à seize heures de travail par jour, sauf une demi-heure pour l'unique repas que je fais avant d'aller à la Chambre. L'article que je prépare le matin et que j'achève le soir ne me laisse ni le temps, ni l'envie de me livrer davantage à ma gourmandise. Je m'en suis donné à Tours pour le reste de la session. Gens de province vous ne connaissez pas votre bonheur. Tout irait bien cependant sans mes malheureux yeux qui me font plus de mal et qui m'inquiètent plus que jamais. Je les ai trop abreuvés de soleil et de poussière. Si Dieu vous laisse le choix de vos maladies, mon bon abbé, ne prenez celle-là que pour montrer votre vertu. 11 n'en est point de plus triste. Elle est dure au corps et elle accable l'esprit. Dites à Mlle de Lavalette que je me recommande tout spécialement à ses prières sur ce point là. Par la même occasion ne manquez pas de présenter mes respects à Mme de Lavalette et aux bons châtelains de Neuillé. Faites-leur dire que ma femme prend la liberté de les remercier du bon accueil que j'ai reçu chez eux.

Vous direz au cher Aubineau que je voudrais avoir le temps de lui écrire. Toute réflexion faite et tous

inconvénients balancés, je déclare qu'on ne peut avoir de plus charmant compagnon de voyage et je suis très décidé à l'employer encore dès que je le pourrai. Demandez-lui donc s'il a envoyé nos lettres à notre ami de St-Nazaire au Croisic.

Cher ami, vous n'oublierez pas non plus de me rappeler au souvenir de l'excellent et saint Monsieur Dupont. Quant à moi, je suis très sûr de ne pas l'oublier. De tels hommes n'ont pas besoin de passer deux fois devant mon esprit.

Toute ma maisonnée va le mieux du monde, Marie, Agnes, et l'autre poussent à l'envi. Mathilde prospère comme une reine-marguerite au milieu de sa touffe d'herbe. Eugène et Elise vous font leurs compliments et moi je vous embrasse.

Tout à vous en N. .S.

Louis Velu^loï.

A M. de Dumast

Paris, 10 septembre i848.

Mon cher ami, quel que soit mon amour-propre, je ne serai jamais humilié d'être battu par vous et je ne demanderai jamais qujà proclamer moi-même ma défaite. Ce n'est pas moi qui suis renversé, c'est la vérité qui triomphe. Si donc vous avez poli et affilé quelque nouvel argument en faveur de la vérité, mettez-le en évidence, je ne demande pas mieux que d'allumer des chandelles autour. J'essaierai

même de ne pas vous faire attendre. Il faut espérer que cette Constitution se fera, vaille que vaille, et qu'elle ne me forcera pas éternellement à consacrer quinze ou seize heures par jour au triste plaisir d'en suivre la fabrication.

Je suis revenu bien portant de ma courte excursion non pas en Normandie, mais en Touraine et en Bretagne. Cédant à la facilité des chemins de fer et des bateaux à vapeur, j'ai poussé jusqu'au Croisic. Malheureusement, le soleil m'a grandement fatigué les yeux et, l'excès de travail survenant, j'en souffre plus que jamais. Que n'ai-je su que vous étiez dans les bois, j'aurais peut-être pris mon parti d'affronter les vingt-six heures de diligence qui me séparaient de vous. Mais je ne puis manquer de retomber au printemps et je vous donnerai la préférence avec un plaisir que vous pouvez imaginer.

Je suis bien aise que vous voyiez l'abbé Gratry, vous parviendrez peut-être à mettre un peu de bon sens dans cette tète universitaire, philosophique, démocratique, évangélique, etc. Vous a-t-il fait lire son dialogue sur les Choses du temps ? C'est loin de Platon. Je n'ai jamais vu dhomme grave qui le fut moins que ce bon petit abbé, ni de philosophe plus enchevêtré (|u'il ne l'est dans la billevesée. Âimez-le, j'en fais autant ; mais si vous trouvez que ce soit là un des nôtres, je n'y comprends rien.

Adieu, mon bon ami, vous ne me dites rien de votre santé, mais vous faites l'effet d'être plus solide sur vos jambes que moi sur mes yeux. Comment donc, des parties de campagne ? Oh ! que vous êtes

heureux de voir clair et de n'habiter point Paris I Présentez mes respects très humbles et très dévots à Mme Louise. Dites-lui que Marie en est aux questions comme Christine il y a un an, et qu'Agnès commence à se tenir debout. Elle appréciera l'importance de ces nouvelles. Pour vous, vous êtes trop perdu dans la métaphysique.

Tout à vous en N.-S.

Voyez-vous l'abbé Rohrbacher ? Faites-lui donc entendre qu'il cède trop à l'envie de finir, son dernier volume est d'une effroyable pauvreté. Il suit aveuglément Gabourd qui n'y voit pas clair. Voilà comme nous nous faisons tort.

A Madame Louis Veuillot

lo octobre iS^^S.

Ça va bien, Madame, et vous ? Je vois que tu ne serais pas fâchée de rester à Versailles jusqu'à jeudi soir ou vendredi matin. Restes-y donc, ma bien chère, puisque tes parents sont assez bons pour ne point s'apercevoir que tu es assez gênante avec ta couvée. Le petit désagrément que j'éprouve d'être ici seul et sans vous n'est rien en comparaison de la joie de vous savoir contentes et au grand air. D'ailleurs je m'accommode assez mal des services de Colas. L'autre jour, mon bain de pied était presque

DE LOUIS VEUILLOT Sq

chaud, et il m'a acheté ce matin du raisin presque mûr. Quant à ses discours, je continue à n'y rien entendre ; mais il n'est pas chez nous pour y faire la conversation.

Mes yeux vont un petit peu mieux. J'ai pu écrire hier près d'une heure sans trop de fatigue. J'irai, jeudi matin, voir M. Sichel et ensuite, s'il fait beau temps, je pourrais bien m'embarquer pour Versailles. Demain, je vais à la Chambre.

Les Libres Penseurs cuisent tout doucement. Cela pourra être servi le i" novembre. Les personnes à qui j'en ai montré quelque chose, augurent assez bien du succès. A la grâce de Dieu. Je crois que c'était un devoir de publier cet ouvrage.

Les Lafon sont de retour, très contents de leur campagne. Ils t'embrassent. Eugène, Elise et les Desquers en font autant. Rien de nouveau pour V Assemblée nationale.

Adieu, chère femme et chères lilles. Je vous embrasse en époux et en père. Il n'y a point d'embrassement plus tendre en ce monde, car cet amour a quelque chose de celui du bon Dieu pour ses créatures. Amusez-vous bien. Bonjour papa, bonjour maman, boniour Tutur.

4o CORRESPONDANCE

A Mgr Rendu, évêque d'Annecy

Novembre iS/lS.

Monseigneur,

Je profite d'un quart d'heure de loisir pour écrire bien vite à Votre Grandeur, afin que les Libres-penseurs ne se présentent point à elle sans une petite lettre d'introduction. Je suis si pressé et mes malheureux yeux me rognent encore le temps d'une façon si cruelle qu'il n'y a pas de jours où je ne sois condamné à faire les impolitesses les plus dures pour mon cœur. Si je ne saisissais pas l'occasion au vol je risquerais de vous avoir envoyé mon livre comme au premier venu. Son mérite, hélas 1 n'autorise point ces façons cavalières. Je supplie donc Votre Grandeur de le recevoir avec bonté, à titre d'hommage très respectueux, quoique très indigne de vous être offert. Le pauvret n'a même pas du tout ce qu'aurait pu lui donner son père indigent en des temps moins troublés et moins durs. Jai du retrancher bien des chapitres qui peut-être n'auraient pas paru les plus mauvais ; l'imprimeur a composé comme j'avais écrit, à la diable ; et les épreuves ont été relues à peu près comme la Constitution française de ïS^8.

Vous avouerai-je. Monseigneur, que je n'ai pas encore lu les Lettres d'un Savoisien ? Mes veux ne

DE LOUIS VEUILLOT 4l

voient qu'au grand jour et le journal alors les occupe. Pour lire le soir, il faut que j'attende ceux de ma femme et elle achève en ce moment des robes d'hiver pour ses filles. Ce soir cependant nous commencerons cette lecture. Je suis d'avance assuré que les lecteurs de l'Univers y prendront autant de plaisir que moi. Néanmoins pour commander davantage leur attention, mon frère et moi sommes d'avis de changer le titre et de mettre tout simplement Lettres d'un évêqiie.

Je ne sais point où prendre l'abbé Martinet. Je ne le crois point dans son aire. S'il était sous votre main, soyez assez bon, Monseigneur, pour lui commander de m'en donner avis afin que je lui inflige aussi les Libres-penseurs. Je ne puis m'empêcher •de penser que je suis bien mal reconnaissant des bontés qu'on a eues pour moi ; mais, ce que j'ai, je le donne. Je ne demanderais pas mieux que de faire des miracles.

Oserais-je enfin vous prier. Monseigneur, de vouloir bien transmettre mes compliments au bon abbé Sallavuard ?

Ma femme est avec moi à vos pieds, et elle implore votre bénédiction sur nous, sur les deux berceaux pleins et sur le troisième qui ne sera pas longtemps vide.

Je suis, Monseigneur, avec le plus profond et le plus filial respect, de Votre Grandeur,

Le très humble et très obéissant serviteur.

Louis Veiillot.

l\-2 CORRESPONDANCE

A M. l'Abbé Maret (i)

3 novembre I8!^8.

Monsieur l'Abbé,

Wnivers s'occupera probablement comme vous

paraissez le désirer des articles de VEre Nouvelle en

réponse à M. de Montalembert, et nous aurons alors

l'occasion d'en citer quelques passages. Quant à les

reproduire intégralement, ce qui tiendrait beaucoup

de place, vous ne jugerez pas sans doute que notre

loyauté y soit plus engagée que ne le fut jadis la

vôtre à faire même une simple mention des réponses

de ['Univers à certaines assertions de VEre Nouvelle

qui ne se bornaient pas à attaquer nos opinions.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Louis Veuillot.

Au même {-ï)

!\ novembre i848.

Monsieur l'Abbé,

J'ignore absolument quelle menace vous avez pu voir dans la réponse que j'ai eu l'honneur de vous adresser ce matin ; je m'empresse en tout cas de vous déclarer qu'il n'y en a aucune. Je n'ai fait allu-

(1) M. ]'abbé MarcT, directeur de VEre Nouvelle, avait invité Louis Veuillot à reproduire un article de ce journal qui répondait à une lettre de Montalembert insérée dans VUnivers.

2) L'abbé Maret avait réclamé contre la lettre précédente.

DE LOIÎIS VEUILLOT 43

sion ni à votre nouveau prospectus ni à l'article qu'il m'a dicté ; je n'y pensais pas. C'est dans une autre occasion plus grave que l'Ere Nouvelle a passé scu& silence des explications qui avaient leur importance, surtout à cause de la manière dont elles étaient demandées. J'aiderai sans doute assez votre mémoire en vous rappelant nos premières polémiques sur les affaires de Rome. Sommés par VEre Nouvelle d'insérer un de ses articles sous peine de passer à ses yeux et à ceux de ses lecteurs pour obéir à de viles combinaisons d'intérêt, nous reproduisîmes cet article en entier. L'Ere Nouvelle, malgré nos invitations, n'en dit rien et laissa croire qu'elle ne nous avait pas accusés sans raison. Voilà, Monsieur l'Abbé, permettez-moi de le dire, ce que je n'aurais pas fait et ce que je ne ferai jamais, et j'avoue que si mon refus ne vous étonne pas, le vôtre m'étonne encore. J'ai l'honneur d'être, Monsieur l'Abbé,

Votre très humble serviteur,

Louis Velillot.

A M. de Dumasi

9 novembre i8/i8.

Mon cher ami, je suis paresseux à écrire par la meilleure et la plus triste des raisons. Mes yeux ne peuvent guère me servir que pendant qu'il fait jour, c'est-à-dire depuis sept heures du matin jusqu'à quatre heures du soir. Sur ce temps borné, il faut pren-

h^ CORRESPONDANCE

die la toilette, les repas, les courses ; je n'ai pas trop du reste pour le journal.

UUnivers au surplus vous a porté tout ce que nous avons à dire sur la grande affaire du moment (i). Nous attendons des programmes qui ne viennent pas. Le maréchal Bugeaud en aurait volontiers signé un dont j'aurais rédigé moi-même la partie relative à nos affaires, mais le maréchal se retire. Nous voici en présence de Cavaignac qui refuse tout, nettement, et de Louis-Napoléon qui a donné d'assez bonnes paroles ; mais ce ne sont que des paroles et nous voulons des écrits. En attendant, et quoique décidés à prendre franchement quiconque promettra franchement, nous sommes un peu divisés, comme tout le monde. Ceux-ci ne veulent point de Cavaignac, parce que c'est le connu, ceux-là point de Napoléon parce que c'est l'inconnu. Les partisans de Cavaignac comme Gazalès et Roux-Lavergne disent : « Essayons ; ne coulons pas le radeau ! » Les partisans ■de Bonajjarte, comme Montalembert, répondent : (( L'essai se poursuit depuis cinq mois, il suffit ; ce que vous appelez un radeau n'est qu'une planche pourrie sur le torrent qui porte irrésistiblement et manifestement à l'abîme ». J'aimerais assez l'essai, comme ceux-ci, mais je crois comme ceux-là que la planche est pourrie. J'avais proposé une autre combinaison. Dans l'impossibilité d'avoir un homme je voudrais que nous comptassions nos voix sur une idée, et que tous les catholiques fussent engagés à

{]) L'Election Présidentielle.

DE LOUIS VEUILLOT /j5

porter Montalembert. Alontalembert s'y est refusé le premier, et je crois qu'il a bien fait, vu les dispositions de quelques bonnets très gros et très carrés. J'en dirais plus, mais je ne veux pas en écrire davantage pour abréger les explications et le tenijis.

Maintenant cher ami, qui vaut mieux de Cavaignac ou de Loms-N?i\)o\éon'? De iu nés si tu peux et choisis si ta l'oses. Mais le torrent populaire nou& évitera de choisir. A moins de quelque gros événement, de quelque orage mêlé de grêle et de coups de sabre qui fassent enfin sortir le président de la gueule d'un canon, le suffrage universel nous jettera le Bonaparte avec une majorité qui fera tout plier. Il se peut que nous n'ayons pas à nous en plaindre. Montalembert a causé trois quarts d'heure avec le prince et n'en a pas été mécontent. Il ne le trouve même pas sot.

Je vous ai fait envoyer les Libres-penseurs. Je serais aise que l'Espérance put recommander ce livre. J'ai besoin qu'il se vende assez vite pour acheter des couches à un personnage qui doit faire son entrée sur la scène du monde un ou deux mois après le premier président de la République. La mère est plus honnête et plus saine que la Constitution ; plaise à Dieu que l'enfant ait plus longue et meilleure vie.

Tout à vous en N.-S.

Louis Veuillot.

Au même

(Vers le 20 novembre 4S.)

Mon cher ami, on vient de me remettre une carte de Mme de Dumast qui, j'en ai bien peur, a stationné dans plus d'un endroit 011 elle n'avait que faire avant d'arriver à moi, et, à mon tour, j'arriverai trop tard à l'hôtel du Levant. Priez-la de m'excuser si elle est déjà de retour à Nancy. Vous lui direz en ma faveur que je suis à la fois médecin de ma bonne d'enfants malade, et bonne de mes enfants. J'ai autour de moi un tas de petits embarras qui ne laissent pas de me faire quelques grosses difficultés. Décidément je suis un sot de m'être marié homme de lettres, ou d'être homme de lettres marié.

Je suis très fier de l'accueil que ï Espérance a fait à l'Introduction des Libres-penseurs et très fâché de ne vous en avoir pas communiqué l'épreuve. Votre critique est excellente. Que feriez-vous si je vous envoyais un exemplaire sur papier collé ?

Dites, s'il vous plaît, à Maurice de Foblant que je le remercie tendrement. Dans le fond, ce livre est son neveu ; mais si rares sont les parents qui remplissent leurs devoirs ! Pour un rien j'écrirais à ce cher Maurice ; mais je n'ai qu'un quart d'heure et je vous le dois. Hélas ! pauvre ami, vous revoilà dans le fauteuil. Mais nous sommes des moisson-

DE LOLIS \ELILLOT ty']

neurs qui faisons mieux notre moisson dans les chaînes que dans la liberté, et la façon dont vous me parlez de vos épreuves est d'un homme qui entasse les gerbes et remplit sa grange. Ce fauteuil où vous restez quasi immobile sera pourtant le remorqueur qui tirera le vaisseau de vos enfants sur le grand océan de la vie. Cette comparaison se présente bien naturellement à propos de vous.

Nous avions remjarqué l'article de l'Espérance que vous me signalez, et il était déjà à l'imprimerie lorsque votre lettre est venue. Les circonstances l'ont un peu retardé. Dites à l'auteur, si vous le voyez, que l'évêque de Langres m'en a fait grand éloge, et louons Dieu. Puisqu'il nous envoie des plumes, c'est qu'il veut que nous volions.

J'espère, à propos de plumes, que nos comptes sont réglés avec VEre nouvelle. Tous les journaux catholiques dînent ce soir à l'archevêché, et sans doute qu'on s'embrassera. Voici, en deux mots, l'arrangement que je veux proposer : la paix tant qu'on voudra, la guerre tant qu'on voudra. Je vous dirai le résultat de cette fraternisation, sur laquelle, je vous^ l'avoue, je ne compte guère. L'abbé Maret est sourd, et Ozanam très passionné. En somme, ils sont dans une mauvaise voie, et c'est leur raison d'être. S'ils quittent cette voie, que font-ils ? Ils se mettent à la queue de ÏUnivers, et alors qui prendra soin des besoins nouveaux .•*

Adieu, cher malade, aimez-moi comme je vous aime.

Tout à vous en N.-S. Louis Vei u^lot.

ffS CORRESPONDANCE

A M. Léon Aubineau

22 novembre 18/I8.

Aubineau et vous l'Abbé Morisseau, je vous trouve singuliers. Comment ! dès les premiers jours que les Libres Penseurs ont paru, je vous envoie à chacun un exemplaire, et ni vous Aubineau, ni vous l'Abbé Morisseau, ne me rendez un grand merci. Qu'est-ce que cela veut dire ? L'un de vous enterret-il l'autre, ou vous enterrez-vous tous deux réciproquement ? Est-ce que mon livre vous paraîtrait bête, par hasard ? Cela serait bien curieux ! Mais au moins on le dit. On ne laisse pas un ami dans la position absurde où vous me plantez. Peut-être vous occupez-vous à me tresser une couronne -d'or ? J'y verrais un témoignage de votre délicatesse, mais encore dirais-je que vous ne connaissez pas mon cœur. VuzMtablement, l'un et l'autre, vous m'étonnez. Vous m'étonnez tant que je force mes yeux à vous écrire, et à la lumière artificielle encore, ce qui leur est sérieusement défendu. Jugsz par ce seul trait de l'état ou vous me mettez. Allez ! vous n'êtes que

des bourgeois !

Loris.

A M. de Dumast

Paris, 26 novembre 48.

Mon cher ami, j'ai eu le plaisir de voir Mme de Dumast, cette semaine, et je lui ai donné une lettre pour vous qui répond par avance à celle que je viens de recevoir. Je lui ai, de plus, remis un exemplaire collé des Libres-penseurs. Vous devinez à quelle intention. Je n'ai pas oublié nos premières séances, d'oii sortit nette et pimpante la seconde édition de Rome et Lorette. Au train dont vont les Libres-penseurs, il est fort possible qu'on les réimprime. Faites donc pour ce livre ce que vous avez fait pour ses aînés. Tous mes livres sont vos neveux.

J'aime bien que vous ayez pris la résolution de m'examiner dans VEspérance. Il m'est infiniment plus agréable d'être morigéné par vous que loué par d'autres. Ceci soit dit sans faire fi du pauvre Carrière, envers qui je ne crois pas avoir les torts que vous m'attribuez. Il n'y a jamais eu de contestations entre lui et moi que pour ses diables de vers, dont il voulait nourrir le journal. En bonne conscience pouvez-vous me blâmer de ne pas avoir inséré dans le temps des odes à Marie-Amélie et des épîtres à Lamennais, qui n'avaient aucune valeur, et <[ui, par surcroît, dans le peu de caractère qu'on y pouvait trouver, s'éloignaient de la ligne du journal ? Je regretterais bien qu'il sortît de notre sphère, parce

5o CORRESPONDANCE

que c'est un bon garçon et que personne n'a trop d'honnêtes gens pour amis, mais puis-je changer mes plans et ma tactique pour donner çà et là satisfaction à quelques goûts ou à quelques volontés privées ? Songez donc que j'ai su, au besoin, (et que j'ai bien fait) fâcher Montalembert, Lacordaire, Ravignan, Dupanloup, tous les amis les plus précieux, tous les ennemis les plus redoutables. Ils se sont éloignés, ils sont revenus, sans que je les ai jamais poussés ni repoussés. Ils ont pu avoir à me pardonner des erreurs, jamais un mauvais procédé. Aujourd'hui le P. Lacordaire est seul absent. Il reviendra, j'en suis sûr. Pourquoi ? parce que je suis dans le vrai, et j'y suis non parce que je suis le plus sage, Dieu sait si telle est ma pensée ! mais parce que j'ai le bonheur de n'avoir aucune importance personnelle, parce que je n'ai jamais rien à faire en mon nom, parce qu'enfin je ne suis pas un individu, mais une chose. Il y a un chapitre du manuscrit des Libres-penseurs que je n'ai pas voulu imprimer, mais que je vous ferai lire quelque jour : c'est le portrait du vrai journaliste, de celui qui se donne à la cause pour l'amour d'elle. Vous aurez le secret de l'importance réelle d'un rédacteur en chef et des inimitiés qu'il s'attire. Elles sont en raison des services qu'il rend, et plus il est dévoué, plus il est utile, plus il a d'ennemis dans son parti même. Mais, soyez tranquille, s'il ne s'agit que d'aimer ces ennemis-là, et d'être prêt à leur être agréable (l'intérêt public réservé) je n'ai pour cela nul effort à

DE LOUIS VEl ILLOT 5l

faire, si ce n'est pour rabattre en moi la vanité de me sentir généreux.

J'espère que vous ne serez point mécontent de mon dernier article à l'Ere nouvelle, surtout si vous avez lu celui auquel je réponds. Entre l'attaque de l'abbé Maret et ma réponse, nous avons eu une entrevue chez le bon archevêque de Paris, qui nous a fait embrasser. Tout en embrassant, j'ai fait mes réserves. Nous nous reverrons ce soir, et tout sera, je pense, fini.

Adieu, cher ami, je n'avais pas grand besoin de

griffonner tout ce papier. Mais quand j'ai reçu une

lettre de vous et que je puis à la rigueur trouver le

temps d'y répondre, c'est un plaisir dont je ne sais

pas me sevrer.

Tout à vous en N.-S.

Louis Veuh^lot.

Croyez que Cavaignac est un Gascon de première force et un très grand orateur sans paraître y toucher. Il a démonté hier tous les adversaires et fait reculer Lamartine. Je n'en ai pas plus de confiance en lui, et au contraire.

Au même

1 décombie '18.

Mon cher ami, l'abondance de ma copie dans ri/nivers tous ces jours-ci vous a certainement fait

comprendre pourquoi j'ai encore l'air de n'avoir pas lu votre article ou de n'en être pas reconnaissant. Je travaille comme un débutant, en amoureux de la plume et de l'écritoirc, qui croit avoir le monde à sauver. Je lâche colonnes sur colonnes, et vous ne voyez que la moitié de mes herculeries, car en même temps je desserre volume sur volume. Lecoffre publiera d'ici à peu, car j'aurai bientôt fini, une bamboche de cent cinquante pages, oii il ne sera question, grâce à Dieu, ni de politiques ni de librespenseurs et qui s'en ira tout droit nicher dans les couvents do petites filles. (li Je me repose le cœur en même temps que je me fatigue les yeux à cet ouvrage. Mais surtout ce qui m'anime, hélas, c'est l'espoir de trouver de quoi pourvoir aux étrennes.

Jusqu'à présent les Libres-penseurs ne m'ont pas enrichi. J'en tirerai cinq cents francs quand Lecoffre en aura vendu deux mille exemplaires et nous ne :sommes encore qu'à douze cents. C'est assez vous -dire combien je suis physiquement sensible à votre article, très bien fait pour pousser à la vente.

Je l'ai lu deux ou trois fois, ce bel article. Il est bon, mais je ne le laisserais point passer sans remarques dans une autre saison. J'y trouve de l'excès dans l'éloge et dans la critique. Pouvez-vous m'aijîier assez violemment pour nommer La Bruyère à propos de ces pochades improvisées. J'ai rougi jusqu'au blanc des yeux en lisant cette première partie. Si La Bruyère pouvait figurer dans un article sur

(1) Il s'agissait de la Petite Philosophie qui se fondit plus tard, avec les \' ni les, dans Historiettes et Faiitaisies.

DE LOLIS VELILLOT 53

mon livre, c'était pour donner à ce livre le seul mérite d'une foi plus franche et par suite d'un jugement plus vrai. Quant au travail de la main, c'est le dessin charbonné sur un mur à côté de la perfection du meilleur pinceau flamand.

Je suis de votre avis sur les longueurs. 11 y en a ailleurs que dans le livre des Journalistes.

Pour le titre je n'en suis pas aussi ennemi que vous. Je devais d'abord écrire : Esquisses du temps pj'ésent ; la révolution ne l'a pas voulu. Faux libéraux ne rendrait pas mon idée ; impie est sacristain. Je n'avais hors de là que des phrases, ou libres-penseurs que jai pris pour être court. C'est un peu patois, mais il y a un usage de soixante ou soixante-dix ans qui est une consécration suffisante, et chacim sait ce que le mot veut dire.

Quant à la charité, je ne nomme que des auteurs de livres à propos de leurs livres et des gens officiels à propos de leurs actes. C'est la polémique la plus loyale.

Sur les crudités j'attends vos remarques spéciales. Je ne demande pas mieux que de remplacer le cru par du cuit, si le cuit est aussi clair. Mais savezvous ce que me demandent de bonnes gens ? D'effacer partout bâtards. Veulent-ils que je mette enfants naturels ou enfants de la Patrie ? D'autres ont peur de cuistre.

Permettez-moi de vous faire remarquer que votre observation sin- l'avènement de la démocratie, à propos de la bonne écriture des fils de tonnelier et

5/| CORBESPONDANCE

des fils de tailleur, n'est pas juste. Le mérite littéraire a toujours été un mérite de vilains. Amyot, Marot, Rabelais, Molière, Bossuet, Bourdaloiie, Voiture, Rousseau, Voltaire, etc., etc., etc. Est-ce que Boileau, Lafontaine, Racine descendaient de la cuisse de Jupiter ?

Adieu, mon cher ami, je ne croyais pas vous en écrire si long, et j'ai honte de ces quatre pages de littérature en présence des choses qui se passent dans le monde. C'est pourquoi je coupe court et je ne vous dis rien du ferme et beau style de votre ar ticle, qui ne prouve pas que les fils de baron soient si fort au-dessous des lils de tonnelier.

Tout à vous en N.-S.

A M. G.,àB.

4 décembre i8/i8.

Monsieur,

Ma femme avait par bonheur chez elle quelques fioles d'eau de la Salette. J'ai l'honneur de vous en envoyer deux. Ces fioles sont prises d'un envoi fait au confesseur de Mme Veuillot, par l'évêque de Grenoble. Je désire très ardemment, Monsieur, que la Sainte Vierge veuille par ce moyen secourir votre ami, et je vous remercie de vous être adressé à moi dans cette occasion. Je n'ai pas oublié une longue lettre que vous m'avez écrite un jour et qui ma

laissé un vif désir d'entretenir de plus fréquentes relations avec un homme qui voit si juste et qui dit si bien.

Croyez à mes sentiments fraternels.

Louis Veuillot.

A M. de Diiîïiast

(Vers le i6 décembre i8â8.)

Mon cher ami, j'ai fait votre commission auprès de Romain Cornut, et il ne demande pas mieux que de se livrer à une sérieuse étude de vos bons et beaux livres. 11 paraît même assez disposé à se hâter ; mais il a pour principe de se hâter lentement. Je crois qu'il fera bien, priez Dieu qu'il fasse vite. Ce malheureux m'a semblé s'occuper du Président de la République un peu plus que de vous et de moi, car mon second article est encore au fond de son écritoire. A présent que les affaires vont reprendre, il reprendra peut-être sa loupe et son scalpel et il décrira nos beautés.

Comment trouvez-vous que va le Bonaparte ? Tout le monde ici crie ou se prépare à crier : « Vive l'Empereur ! » Tout le monde, sauf nous, bien entendu, qui persistons à crier purement et simplement : (( Vive Jésus ! » Ah ! que je suis content de ma petite conduite et que je me sais gré d'avoir tenu bon entre Roux-Lavergne et Montalembert qui me tiraient à quatre chevaux, qui pour Cavaignac,

56 CORRESPO^DA^CE

qui pour Bonaparte, sous prétexte que je n'étais pas assez impartial. J'ai fini pourtant par voter pour Bonaparte, parce que c'est en lui que j'ai trouvé le plus de garanties pour la chose. Un de ses émissaires les plus affiliés que j'ai reçu quelquefois m'a fait lire des lettres écrites de Ham de i84i et i8/i2, qui sont d'un homme de bon sens et d'un honnête garçon. J'ai été enlevé par un post-scriptum oij il s'accuse naïvement de dire tous les soirs quelques Ave Maria pour une quinzaine de personnes. Voilà les réclames électorales qu'il me faut.

L'abbé Dupanloup vous bat très bien à mon avis sur le domaine temporel. Que Dieu tire un grand bien de ce que les bandits ont fait, je n'en doute nullement ; mais le plus grand bien qu'il en tirera, ce sera de rendre au Saint-Siège sa souveraineté temporelle plus entière et mieux assise, et c'est en quoi je pense que nous devons l'aider selon notre petit pouvoir, malgré tous les scélérats de la terre. Je n'abandonnerai quant à moi le pouvoir temporel que quand le Pape me dira : h Décidément j'en ai assez, je n'en veux plus ». Si le Pape n"a pas besoin de Rome, pourquoi le bon Dieu a-t-il besoin de temples et pourquoi un corps autour de nos Ames ? Je vous embrasse.

Louis Veuillot.

DR LOUIS VELILLOT 57

A Mlle Affre

J'ai souvent remarqué, que les femmes lorsqu'elles n'écrivent pas pour écrire, mais seulement pour laisser parler leur cœvu- ou leur esprit, ont inliniment plus de cœur et d'esprit que tous les écrivains possibles. 11 leur échappe mille traits charmants de piété, de bonté, de finesse. Elles ont une manière de s'exprimer pleine de netteté, de grâce et de force, qui est inimitable. C'est la nature même dans ses meilleurs moments. Un recueil de lettres ainsi écrites sous la dictée de l'àme, sans déguisement et sans vaine parure, ferait comprendre mieux que tous les livres (je parle des bons), ce que c'est qu'une femme chrétienne. On verrait quels nobles sentiments, quelle charité, quelle douceur, quelle vertu la religion inspire ; de ({uels saints désirs, de quelle paix, de quel courage elle remplit le cœur et par là nous vengerions la religion, au moyen de preuves irrécusables, des abominables calomnies dont elle a été l'objel de la paît de certains philosophes de ces temps-ci.

Mademoiselle votre tante semble avoir eu tout exprès pour mon dessein la bonne pensée de conserver les lettres de ses amies. Il faut qu'elle y fasse un petit choix à mon intention. Qu'elle ne craigne pasd'être indiscrète. Le public et moi n'avons besoin

que des sentiments et pas du tout des noms. Qu'elle preime ce qui la touchera davantage, les plus calmes dans la joie, les plus résignées dans le malheur, les plus ardentes dans la charité. Nul secret ne sera violé, et les personnes mêmes qui auront écrit ces lettres les reliront sans se souvenir qu'elles ont écrit cela....

Louis Velh^lot.

A M. Léon Aubineaa

Mon frère Aubineau, je vous fais adresser le volumineux rapport de Thiers. L'Univers ne saurait dire un mot sur ces choses-là (pii ne fût de vous. Donc, mettez-vous à l'œuvre et faites vite et ne vous débridez point que vous n'ayez fini. Votre copie ne languira pas sur le fumier, (vous savez que c'est le tas des articles qui attendent de naître et qui souvent attendent jusqu'à mourir). Bien entendu que vous êtes libre comme la cavale du désert. Si on vous a livré Melun qui était presquun frère, que reiiendrat-on de Thiers qui est un amalécite. Il est daiis ta main.

Dame ! je n'ai pas pu être plus long sur les Jésuites au bagne, 011 il aurait fallu remettre et jusqu'à quand ? Et si on avait été long, quand aurait-on trouvé de la place ? On est étouffé de copie : il \ a des princes sur le fumier.

Mon affaire en cent volumes va bien. Je vais tout

DE LOUIS VELILLOT

à l'heure vous sommer de faire vos choix et de dégainer.

Tout à vous.

LoLis.

A M. de Dumast

12 janvier Zip.

Mon cher ami, j'attends avec grande impatience l'exemplaire corrigé des Libres penseurs, surtout si c'est Foblant qui me l'apporte. Merci d'avance du soin que vous avez pris de lécher cet ours. Les oncles sont quelquefois plus tendres, et souvent mieux tendres que les pères. Je vais trouver à votre nourrisson des grâces nouvelles. Je serai comme ces rustres dont les enfants deviennent des Monsieurs. Tartiguienne que te v'ià beau, mon fiston ! tourne-toi, fais-toi voir. Ah ! par ma fine que gentil gas ! C'est-y ben moi qu'a fait çà ?

Du reste ce pataud fait son chemin. Lecoffre en a vendu déjà quelque chose comme deux mille exemplaires. Il sera bon d'en donner une seconde édition corrigée, mais peut-être ai-je été plus habile que je ne pensais en en donnant une première inculte. Bien des gens le lisent à cause de ses défauts. On cherche les endroits révoltants, les coups de poing, etc., vous verrez que la seconde édition attrapera bien du monde et qu'on me trouvera honnête mais fade. Ce sera bien fait.

6n CORRESPONDANCE

Je remplirai Foblant de nouvelles et de considérations politiques, il est donc inutile que j'en mette ici. En voici pourtant une petite (nouvelle). Poussé par un ami commun, j'ai envoyé les Libres penseurs à M. Guizot, avec qui je désirais d'ailleurs beaucoup me rapatrier. Je lui explique dans ma lettre d'envoi pourquoi je l'avais quitté si brusquement, me réservant d'aller le voir quand il ne serait plus ministre pour lui dire qu'au moins je n'avais jamais cessé de le tenir en grande admiration et en grande tendresse. Voici ce qu'il m'a répondu :

(( Je reçois votre lettre avant votre livre. Je lirai le livre avec grand plaisir. Certainement pas avec plus de plaisir que la lettre. Je crois au sentiment que vous voulez bien m'exprimer. J'y croyais avant que vous me l'eussiez exprimé. Il me semblait que cela devait être. Je suis charmé de tenir de vous que cela est. Nos esprits se tiennent par trop de liens pour ne pas se comprendre même quand ils se séparent. Nous nous reverrons, et en nous revoyant, nous trouverons, j'espère, que malgré notre séparation, nous nous sommes rapprochés.

(( Je vous envoie aussi un livre. Vous recevrez aussi dans peu de jours cent pages de la Démocratie en France. Avant de rentrer dans notre pays et dans son bruit, j'ai tenu à lui dire un peu, du fond de mon repos, ce que je pense de son mal. Je serais surpris si vous ne trouviez pas que j'ai raison. Je n'ai jamais eu plus de confiance en la vérité que depuis que j'ai succombé pour elle, etc. »

Et je ne vous cache pas que cette lettre m'a fait

DE LOUIS VEUILLOT 6l

plaisir par plus d'une raison. Quant au livre luimême, il est loin de me déplaire quoique je le trouve incomplet.

Chapitre II. — Ma victime le Professeur Lherminier m'est tout à fait inconnue. Te ne l'ai jamais vu. Je ne connais de lui que ses livres et je ne sais du tout pourquoi vous trouvez mauvais que je le nomme en parlant de ses livres, qu'il signe. Les dits livres sont d'un fat, la pire espèce d'incrédule qui soit, et la plus digne du sifflet. Conuiient ! mon cher ami, je n'aurais pas dû nommer ce malheureux, lorsqu'il se pose lui-même en héraut de la guerre indigne que nous fait son espèce ! Et pourquoi ? Parce que deux de vos amis le connaissent. Eh bien, que ces deux amis-là lisent les Libres-penseurs, et ils le connaîtront encore mieux. Faites-moi l'amilié de me dire de qui 1 on parlerait si 1 on ne parlait que des gens qui ne sont connus de personne ? Et alors pourquoi s'attaquer à ceux-là ?

Je ne sais ce que pense aujourd'hui Lherminier. Falloux l'a réintégré par respect, je crois, pour la légalité et afin de faire un peu la belle jambe. Peutêtre s'est-il converti à ses appointements, je doute qu'il se convertisse jamais au bon Dieu. Il est très, très, très mal famé.

De Troplong, je ne sais rien du tout, sinon que ce galant écrit sur le droit, du style de M. d'Arlincourt dans Ipsi boé. Pour universitaire, il doit l'être. Si vous en voulez faire un député, vous pourrez vous éclaircir de cela. Mais il y a aujourd'hui universitaire et universitaire.

Thieis l'est encore et ne l'est plus. Il dit hautement que le clergé est le dernier rempart de la société, qu'il faut lui livrer le peuple, et que le curé de campagne seul nous préservera de l'apostolat communiste. Ce n'est plus seulement M. de Montalembert qui rend bon témoignage de Thiers, c'est M. Mole, (aujourd'hui pratiquant) c'est Roux-Lavergne qui le détestait. Thiers publie qu'il s'est trompé^ qu'il met sa gloire à reconnaître son erreur. Il a dit cela si chaudement, chez le président de la République, que M. Mole, qui le raconte, prétend avoir eu envie de se lever pour aller l'embrasser. Si Troplong en est là, je lui pardonne sa perruque de fleurs, et je lui permets de caresser les muses dans, l'antre de Thémis.

Adieu, mon cher ami.

Mme votre sœur m'a apporté une lettre de vous que j'ai perdue et qui renfermait son adresse. Du reste je n'aurais pu en rien lui être utile auprès du maréchal Bugeaud. J'ai vu le maréchal une fois, il m'a fort bien reçu. Mais je me suis interdit de jamais lui demander autre chose que d'aller se confesser. Il est bon qu'au moins un des chrétiens qu'il voit se distingue de cette foule où depuis dix-huit ans le pauvre homme n'a jamais reconnu que des. solliciteurs.

A M. VAbbéX.... (i)

i3 janvier 1849.

Monsieur lAbbé,

J'ai lu les observations que vous avez bien voulu ni'adresser. J'apprécie le sentiment qui vous les a dictées. Vous ne trouverez pas mauvais que je vous dise avec la même franchise que je ne puis m'y rendre. L'Univers a deux rôles à remplir. C'est à la fois un journal religieux et un journal politique. Il ne nous reste ni assez de place ni assez de loisir pour en faire un journal amusant. MM. les ecclésiastiques qui lui souhaiteraient ce troisième mérite nous presseraient en vain d'y travailler. Aucun de nous ne sait faire des feuilletons et nous n'avons nul désir de nous en approvisionner auprès des fournisseurs en titre. Nous ne sommes pas assez riches pour eux, ils sont un peu trop divertissants pour nous. Le feuilleton d'ailleurs tiendrait la place ou de& articles politiques ou des articles religieux ; je n'ai nulle envie de la lui donner. Ceux qui désirent des historiettes se trompent en s'abonnant à VUnivers. Ce n'est point là le journal qu'il leur faut. Qu'ils prennent la Presse ou le Constitutionnel. Ils y trouveront de quoi se reposer agréablement des ennuisde notre polémique.

(1) D11 cahier de Louis Veuillot.

Quant aux personnes du monde, je crois, je vous l'avoue, que le véritable antidote des mauvais romans, ne sont pas les bons romans. Il n'y a point de bons romans. Ceux qu'on appelle ainsi ne valent rien. Je le sais, puisque j'en ai fait. Et ils servent à donner le goût d'en lire de pires. Dites aux personnes du monde de fuir ces détestables délassements et d'ouvrir des livres véritablement sérieux €t chrétiens. Après la prière, les bonnes œuvres, les devoirs remplis, je ne connais point d'autres remèdes, et les malades à qui ces remèdes là ne suffisent point, sont bien près de périr.

A M. de Dumast (i)

i3 janvier 18/19.

Maurice m'a remis vos corrections sur les Libres penseurs. J'y ai déjà jeté les yeux au risque de laisser refroidir mon déjeuner. Je vous remercie. Je vois que je vous obéirai presque en tout. Je vous sacrifierai les noms propres, du moins pour la plupart. Mustelier, Bergounioux, Houssaye ; et je pense que, pour être sublime, j'effacerai également les autres. Après cela, vous saurez que Bergounioux est

(Ij Du cahier de Lo'uis Veuillot. — Comme on le verra par la suivante, cette lettre, ayant été confiée à un ami (Maurice de Foblant) fut perdue en route et ne parvint pas à son destinataire. Mais il se trouve précisémenl que c'est une des quelques lettres à M. de Dumast dont Louis Veuillot avait pris copie. Je la reproduis, d"après le cahier.

le propre auteur de l'histoire du marquis de St-Pol, l'amoureux de la fille publique ramassée chez les cosaques (page 35) et que c'est de lui, de vous et des Bénédictins qu'il s'agit page 57. Cuviller-Fleury écrivait dans le Journal des Débats que les jésuites nous apportent la peste, et il signait de son double nom, le double sot. Quant à Houssaye, le pauvre oison, c'est vraiment lui faire trop d'honneur que de le nommer et, par cette considération, puisque vous vous intéressez à lui, je le raye. Mais vous saurez qu'il n'y a sottises, saletés, lâchetés et impiétés qu'il ne verse à la pelle dans son Artiste. Je sais qu'il me hait et me calomnie ; soyez sûr que c'est comme s'il m'aimait. Pour Madame de Staël, non, je ne vous en ferai point cadeau. J'ai horreur de cette hermaphrodite et de son sentiment. Toute femme philosophe est un monstre à mes yeux, même lorsqu'elle se tait ; jugez ce que c'est, si elle se répand en écritures. Je veux que l'on déteste ces créatures là et que, de la quenouille sainte que leurs mains délaissent, on leur caresse les épaules jusqu'à la casser. Comment, mon cher ami, vous ne trouvez pas cela hideux qu'une femme, une femme, nous conte des histoires d'alcôve ! Voilà une belle affaire qu'elle ait été moins impie que tous les polissons qu'elle fréquentait à tort et à travers.

La femme que j'ôterai de mon livre, c'est la Reine d'Espagne, à cause de sa belle conduite envers le Pape et je regrette de l'y avoir mise.

Adieu, mon cher Ami, vous n'êtes pas assez sévère ni pour mes héros ni pour moi. Je trouverai bien

quelques pages à faire sauter et je ne conserverai pas le gros Polygamon. Ce portrait quoique très vrai a trop l'air d'une charge. J'enlèverai aussi la femme surengorgée qui chante l'amour (page 3io). Tout le monde s'est récrié contre cette exhibition d'hémisphères glanduleux (j'ai vu ce drôle de mot dans un livre de médecine). J'admire qu'on montre et qu'on regarde si complaisamment ces viandes dans un salon et qu'ensuite on fasse la moue si elles paraissent dans un livre. O Bégueule, je vous garde une préface 1

Je vous embrasse, excellent homme. Si je vivais près de vous, je ne ferais plus de livres et je deviendrais meilleur. Ah ! quel bien vous me feriez si vous me pouviez délivrer de la rage que m'inspirent ces ennemis de Dieu, ces assassins de la sainte charité, ces bourreaux de la sainte pudeur. Race idiote de Gain ! Ce n'est pas sur du papier qu'il faudrait écrire, c'est sur leurs fronts avec du vitriol et du fer. Une main viendra, je l'espère bien, plus robuste que la mienne, une main emmanchée à un cœur qui les détestera moins et qui les méprisera davantage. Elle les saisira par la nuque et leur écrasera le nez dans leurs ordures. C'est à ce prix qu'ils cesseront de faire tant de mal aux autres et à eux-mêmes. Ne vous souvient-il pas de ce propos du bon Joinville qui, voyant les Musulmans insulter le camp chrétien, disait à uîi sien compagnon, quoique ce fut dimanche : « Mon ami fonçons un peu sur cette chiennaille. » Mais qu'étaient ces Musulmans en comparaison de l'infâme bande pour la-

quelle vous criez merci ! Point de merci, jour de Dieu ! Je sens les éperons qui me poussent d'euxmêmes aux talons, mon cheval hennit, mon sabre frémit dans le fourreau. Fonçons sur la chiennaille ! Mieux vaut périr que de voir sans la souffleter la face insolente de l'impudique et du menteur.

Bonsoir, je suis furieux et je m'arrête, car je finirais par me tourner contre vous, l'homme aux miséricordes. Je vais vous envoyer ces jours-ci je ne sais quoi de doux et de tendre. Vous verrez comme c'est bète. Ce sera vote punition.

Au même

3i janvier 1849.

Mon cher ami, aussitôt que j'ai reçu vos remarques, je les ai lues avec l'intérêt et la reconnaissance que vous pouvez imaginer, et je vous en ai écrit immédiatement une très longue lettre. Cette lettre a été remise à Maurice. Demandez-lui ce qu'elle est devenue. Elle contenait mes remerciements très sincères et mes défenses. Vous y verrez, si elle se retrouve, comme quoi je vous donne raison, sur presque tous les points quant à la forme. Mais je bataille terriblement sur le fonds.

Ce pauvre Lherminier vous tient bien au cœur. Malheureusement pour lui, il mérite plus de pitié encore que vous ne lui en montrez. Il a une repu-

tation .détestable, immonde. Les raisons pour lesquelles on l'a suspendu de nouveau, sont personnelles. En dehors de cela, je persiste à dire que j'avais le droit, cent fois le droit, de le nommer dans les Libres penseurs ; le même droit qu'ont eu les catholiques de tous les temps de nommer leurs adversaires. En quoi donc l'ai-je plus maltraité que Bossuet ne maltraite Jurieu, et Guénée, Voltaire, pour ne citer que ces exemples ? Quoi ! ces gens-là signent de plates et abominables injures contre tout ce que nous vénérons, contre tout ce qui est auguste et sacré, et nous n'aurions pas le droit d'écrire. M. Un tel dit cela, et il a tort, et c'est une fausseté, et c'est une sottise. Mais, si nous ne les nommons pas, par quel moyen mettrons-nous en garde, contre eux, nos frères qui ne les connaissent point encore ? Véritablement votre théorie de la charité ne peut m'entrer dans la tête. Pourquoi voulez-vous qu'ils croient que nous n'osons point les combattre, ou qu'ils disent que nous les combattons sournoisement.

On vous a rapporté qu'il a pris mes attaques avec un grand calme. Je le crois bien ; il n'est pas habitué à ce qu'on le traite avec tant de ménagements. Mais s'il dit que je m'en prends à des écrits de sa jeunesse, il a tort. L'article auquel j'ai fait allusion n'a point cinq années de date.

Adieu, c'en est trop sur cette question et je suis bien pressé. Vous aurez dans quelques jours un nouveau petit volume. Envoyez-moi votre manuscrit. J'en parlerai à Lecoffre et j'aurai, je l'espère, de

bonnes conditions. S'il ne veut rien entendre, que

faudra-t-il faire ?

Votre tout dévoué.

Louis.

Priez le bon Dieu pour ma femme qui doit accoucher d'ici à quinze jours.

A M. Foisset

1^^ février 1849.

Mon bon ami,

Je m'attendais tous les jours à vous voir à Paris. Mais Mme Foisset vous retient sans doute et vous ne viendrez pas.

Je voudrais oser dire qu'elle a tort.

Elle n'a qu'à prier le bon Dieu pour que je ne prenne pas un de ces jours l'Hôtel de Ville, car je lui promets qu'une fois que je serais là, j'allongerai mon bras puissant sur Beaune et que vous n'y resterez pas longtemps. En attendant, je vous envoie mes vœux de bonne année. Plus tard serait trop tard. Que Dieu soit avec vous jusqu'au i^'" janvier i85o ; voilà ce que je vous souhaite. Nous verrons après. Répondez-moi vite par des souhaits semblables, afin qu'au moins je voie votre écriture. Si vous étiez ici, je vous accablerais de la mienne. J'aurais une masse de papiers à mettre sous vos yeux. Je suis dans une rage de littérature qui n'a

pas le sens commun et vous allez recevoir un nouveau volume que Lecoffre ne confiera pas cette fois à M. l'abbé Chicot. Cela s'appelle la Petite Philosophie, faute d'avoir trouvé un autre titre, et ne vous semblera pas fort. Ne vous en prenez point à moi, mais à ma femme qui m'apporte des enfants lorsque la République emporte mes rentes. J'ai fait cette babiole pour acheter des langes. Les langes sont prêts, maintenant il faut des prières. Vous ne trouverez pas mauvais que je m'adresse pour en avoir à vous et aux vôtres.

Pierre, mon premier garçon, ou Gertrude, ma troisième fille, arrivera du lo au i5 février. Demandez à Dieu que tout se passe bien et que jusqu'à la fin de ce mois on ne batte pas le rappel. Me voyezvous avec une femme en mal d'enfants, obligé de prendre mon fusil et d'enlever des barricades !

Tout à vous cher ami.

Louis Yeuillot.

A M. Guizot (i)

12 février iS/jg.

XJUnivers d'aujourd'hui contient un second article sur La démocratie en France. Quelques préoccupations m'ont empêché d'y mettre autant de soin que je l'aurais voulu. Prenez-le seulement comme un témoignage de cette lespectueuse et profonde

(1) Du cahier de Louis Veuillot.

DE LOUIS VEUILLOT -yi

sympathie dont vous voulez bien me dire que vous êtes touché. Elle est humble et de peu de secours, mais elle est aussi de celles, je l'ose dire, qui ne s'en vont pas avec la fortune et qui ne vous manqueront jamais.

Je ne saurais vous écrire, monsieur, sans vous remercier des deux lettres que vous avez daigné m'adresser. J'en suis plus heureux et je m'en tiens plus honoré que je ne puis l'exprimer, et je doute que vous ayez jamais accordé une grâce qui ait été reçue d'un cœur plus reconnaissant. On ne vous a pas ôté le pouvoir autant qu'on le pense. Pour moi je me sens au plus haut degré l'ambition d'avancer dans les places que vous donnez maintenant.

Je prends la liberté de vous offrir encore un livre. J'ai destiné celui-ci à nos petites bibliothèques paroissiales. Peut-être à ce titre, mérite-t-il que vous y jetiez les yeux si vous avez un moment de loisir.

A M. le Rédacteur en chef de la Liberté de penser

i5 février 18/19.

Monsieur,

Vous commencez un compte rendu de l'ouvrage intitulé les Libres -Penseurs, en m'appelant ex-pensionnaire des fonds secrets, et vous renvoyez le lecteur à la Revue rétrospective, pages h\2 et suivantes.

72 CORBESPOINDANCE

J'ai puisé trop de rensei^^nements sur les Libres-penseurs dans la Liberté de penser pour vous contester le droit d'aller chercher des arguments contre moi dans les archives de M. Taschereau. Le fait est exact ; la façon dont vous l'annoncez et le parti que vous voulez en tirer sont une calomnie. Pensionnaire des fends secrets, cela signifie quelqu'un qui reçoit un salaire honteux pour des services inavouables, et certainement vous l'entendez ainsi. Vous me forcez de vous adresser une explication dont je n'ai pas cru nécessaire d'honorer l'entreprise de M. Taschereau.

En i8/io, j'étais sous-chef de bureau au Ministère de l'intérieur. Après la formation du Ministère du 29 octobre, je fus tiré de mon bureau et attaché au cabinet du ministre, pour dépouiller la correspondance des préfets et rédiger une partie des lettres qu'il fallait répondre à la foule des solliciteurs. Comme je ne touchais plus mon traitement de souschef, et qu'il n'y avait pas de fonds affecté à mon nouvel emploi, j'étais payé, ainsi que beaucoup d'autres employés très honorables, sur les fonds secrets. Je m'inquiétais peu, je l'avoue, que mon salaire fût occulte, mes services ne l'étant point.

Je gardai cette position deux ans, sur lesquels je passai six mois en Algérie, chargé d'une mission auprès du gouverneur général.

Au commencement de i8/i3, la querelle devint plus vive entre les catholiques et l'Université. Je m'interrogeai sur mon devoir. Je ne me sentis point la vertu de ces philosophes qui se partagent à tous

les drapeaux, ayant ici leurs sympathies et là-bas leur cuisine. Il me parut que ma place était au milieu de mes amis et de mes frères. En conséquence, sans réprimande ni avis de personne, sans demander ni recevoir aucune indemnité, je me démis à la fois de mes fonctions au cabinet et de mon titre de sous-chef ; et je me consacrai exclusivement à la rédaction de VUnivers, où les ouvriers manquaient un peu. J'y entrai non pour attaquer le Gouvernement et les ministres que j'avais servis, mais pour défendre contre eux et surtout, Monsieur, contre vos amis, la liberté religieuse.

Depuis cette époque (avril i8/i3) je n'ai eu aucune relation d'aucune espèce avec aucun ministre ou fonctionnaire du Gouvernement, sauf en i844, avec M. le procureur général Hébert, qui me fît condamner à la prison et à l'amende, pour le plus grand bien de l'Université. En vertu de cet arrêt, j'ai restitué à l'Etat ce que j'en avais reçu.

Voilà, Monsieur, comment je suis ex-pensionnaire des fonds secrets. Je compte que vous voudrez bien en informer vos lecteurs, et je vous prie d'agréer mes salutations.

Louis Veuillot.

Rédacteur en chef de l'Univers.

A M. Guizot (i)

17 février iS/jg.

L'Evêque d'Annecy, savant et d'une grande vertu, avait adressé un mémoire au Roi de Prusse pour faire comprendre à ce prince, alors puissant, ou qui du moins paraissait l'être, à quel point il importe aux conservateurs en Europe de ne plus faire deux Eglises. Les Révolutions sont arrivées, et ces pièces justificatives ont empêché de lire le mémoire. L'Evêque d'Annecy ne pense pas que le Roi de Prusse y jette jamais les yeux, et en tout cas ce serait maintenant sans grande utilité qu'il lirait cet ouvrage. A son avis et au mien, la puissance aujourd'hui, c'est vous. En conséquence, il vous adresse son livre. Je vous le transmets. Le bon Evêque, sachant, comme tous mes amis, que vous m'honorez de quelque bienveillance, m'avait chargé de vous remettre son ouvrage et sa lettre, lorsque j'aurais l'honneur de vous voir à Paris. J'aime mieux vous les envoyer en Angleterre. Quoique vous soyez bien occupé partout, vous avez encore à Londres quelque loisir que vous n'aurez plus ici.

J'ajoute, au livre de l'Evêque le livre d'un chanoine savoyard sur les affaires de l'Italie et l'avenir probable de l'Europe. M. Martinet, auteur de cet ouvrage, est un écrivain énergique, et ce qui n'est

(1) Du cahier de Louis Veuillot.

pas sans prix, un théologien distingué ; de plus, très homme de bien. J'ose vous engager très particulièrement à lire cet écrit oii les affaires de la Révolution sont envisagées à un point de vue tout catholique. Vous ne trouveriez nulle part mieux résumées, les idées qui se forment et qui mûrissent dans les têtes du clergé. M. Martinet, quoique fort peu célèbre, est certainement aujourd'hui un des éclaireurs du grand corps catholique.

Enfin, monsieur, je glisse dans mon paquet, en rougissant un peu, un pamphlet de ma façon (i) oii j'ai essayé de peindre le peuple socialiste, tel qu'il se montre dans ses clubs et dans ses journaux. Vous allez trouver que je suis bien fécond et que je vous accable de mes œuvres. Je vous prie de considérer que cela ne vous engage à rien, tandis que moi je suis engagé par votre bonté à vous faire hommage de ce qui pousse chez moi. C'est une marque de mon respect et du dévouement que etc.

A M. Léon Aubineaii

17 février 1849.

Mon cher ami,

L'autre jour, chez Montalembert, M. de Falloux vint à moi et s'excusa très courtoisement de n'avoir pas fait droit à mes réclamations en votre faveur. Je ne lui cachai point que j'en étais très fâché et

{1) L'Escldve \'lndex.

que je m'expliquais mal ses préférences. Il m'exposa la misère de V...., qu'il était obligé de nourrir et, touchant à d'autres endroits du personnage, il me dit qu'il avait réparé ses erreurs et s'en était repenti. Suivez son exemple, lui dis-je, et réparez les vôtres. Il m'assura qu'il n'y manquerait point, que vous étiez en bonne place, en bonne note, qu'il connaissait votre mérite, vos titres, l'utilité pour nous qu'il y aurait de vous avoir à Paris. Je lui demandai si c'était de l'eau bénite. Il m'assura que non. Cependant j'en ai peur, mais enfin c'est une porte qu'il ouvre à lui parler de vous. Croyez que je ne le verrai pas une fois sans le mettre sur ce chapitre, et que si je n'ai pas le plaisir de vous voir placé, j'aurai du moins celui de remb...nuyer.

Mais vous, vous me faites ennuyer par Denain translateur de S. Anselme. Je l'aperçus l'autre jour et je manœuvrai en vain pour l'éviter ; il vint à moi et me demanda son article. Il me le fait demander aussi par Taconet, et Taconet, pas bête, dit qu'il ne veut pas un article de vous parce qu'il faudrait le payer. Je vous en prie, mon cher ami, délivrez-moi par une réclame de quarante lignes. Laissez-là St Anselme, occupez-vous du traducteur, lequel me conjure de parler de lui avant le carême. C'est un service d'ami que je vous demande. J'attends deux ou trois pages pour les premiers jours de la semaine prochaine.

Ma femme n'a pas encore fait son enfant et Didot n'a pas encore fini Vindex. L'un et l'autre ne peuvent tarder. Ils paraîtront en pleins jours gras.

DE LOUIS VEUILLOT 'j'y

Faites mes amitiés au bon abbé Morisseau. 11 m'a écrit l'autre jour une lettre charmante, la lettre d'un quelqu'un dont le cœur ne s'est pas encore racorni sous l'effort des ans. Dites-lui que je lui demande un souvenir, à la prochaine messe, pour Mathilde et les trois poupons.

Tout à vous.

Louis Veuillot.

.4 M. de Diimast

(Vers le 17 février 49.)

Mon excellent ami, j'attends toujours votre manuscrit, je tremble qu'on ne me l'apporte pendant que Mathilde fera ses couches, ce qui m'empêchera pendant un jour et peut-être deux d'en prendre lecture. Soyez assuré que je perdrai aussi peu de temps que possible.

Vous allez recevoir avec là Petite philosophie que je croyais déjà dans vos mains, l'Esclave Vindex, pamphlet en quatre feuilles, de ma façon. Voilà bien de la fécondité, n'est-ce pas ? Mais je suis aussi fatigué pour le moins que le public, et j'enrage après ce dernier enfantement. J'entreprendrai volontiers, pour me reposer, un roman que j'ai depuis fort longtemps en tête. Je n'ose y mettre la plume. Quand je me fourre dans un travail, c'est un engrenage d'où je ne puis plus me tirer et qui m'absorbe aux dépens de toute autre besogne.

J'ai reçu d'aimables lettres de M. Guizot. Je voudrais être auprès de vous pour vous les lire. 11 va bien. Il faudrait beaucoup prier pour lui. Je ne m'étonnerais pas que Dieu lui fit de grandes grâces.

Nous allons dans un mois commencer )a réimpression des Libres penseurs. Je regrette que Maurice ait perdu ma lettre et je serais un peu fâché qu'elle tombât en mauvaises mains, à cause de l'énergie de mes défenses contre quelques-uns de vos protégés. A la grâce de Dieu ! Pour en finir avec Mustelier, je vous dirai que j'ai pris des renseignements auprès de quelques personnes bien informées. Positivement on l'a engagé à donner sa démission ; les libres-penseurs eux-mêmes ne voulaient point de lui ; il ne s'agissait point de tergiversations politiques, mais de rapports de police. Voilà sa position.

Je vous répondrai tout de suite après avoir vu Lecoffre. Je dois vous dire que je n'espère pas grand chose de lui. L'abbé Martinet, homme de mérite et dont les livres seront bien vendus, n'a pu obtenir qu'il prît un manuscrit de sa façon. Le pauvre homme a été obligé de le faire imprimer à ses frais.

La duchesse de Montmorency-Laval, fille de Joseph de Maistre, me demande pour son frère la date précise d'un article de V Espérance de Nancy sur la Belgique, du mois de septembre i848, ou à peu près. Vous devez savoir cela, car l'article je crois, est de vous. « Ce morceau très remarquable, dit la duchesse, nous montre la cause de la chute de tous les trônes, dans cette guerre presque séculaire que

DE LOUIS VEUILLOT ■yg

les souverains catholiques, sans exception, ont faite à leur mère la sainte Eglise romaine. Si l'auteur de cet article connaissait comme moi l'histoire de la maison de Savoie depuis que ces princes ont pris le titre de rois, il aurait eu un beau paragraphe à ajouter aux autres, et non moins concluant. »

Adieu, mon cher ami. Faites-moi l'amitié de demander à Mme de Dumast la manière de me servir de l'eau pour les yeux qu'elle a bien voulu m'apporter. Avez-vous des nouvelles de votre fils ? Tenez moi aussi au courant de vos jambes, que je voudrais bien voir courir.

Votre tout dévoué. Louis Veuillot.

Au Même

23 février 18/19.

Mon cher ami, votre manuscrit m'a été enfin remis hier soir. Je viens de le lire, et je vais en parler à Lecoffre, mais je veux d'abord vous en dire mon avis.

Premièrement, je le trouve très bon et très éloquent ; il était grandement nécessaire de remettre en lumière cette vieille nécessité du célibat, trop méconnue ou trop ignorée des plus sages. Rubichon l'avait fait dans un excellent livre qu'on ne lit plus. Vous y ajoutez des vues nouvelles. On ne peut être plus clair, et plus convaincant. Voilà l'éloge. Voici la critique :

8o CORRESPO^DA^CE

Je crois que vous devez ajouter un peu, et que vous devez retrancher un peu.

Il y a deux préfaces, une seule suffit. J'opinerais pour la suppression de V Avant-propos. Le premier paragraphe de la première partie suffît à commander lattcnlion du lecteur.

Vous devjiez, je crois, annoncer moins que vous allez étonner, convaincre, écraser, que vous serez irréfutable, ou moins dire que vous l'avez fait. L'esprit du lecteur se rebiffe volontiers contre ces façons impérieuses. Les gens ne veulent pas qu'on leur dise : Vous allez rire, ou vous allez être battu. Ils aiment mieux se rendre d'eux-mêmes. L'argument gagne toujours à ne point s'annoncer par un coup de trompette, ni avant, ni après. Passez la plume sur tous ces Ah ! Ah ! J'estime indispensable d'effacer la moitié de tout ce que vous dites contre le crime et contre le vice. Tout cela est trop clair. Effacez surtout les épithètes et les grâces de langage. Un demi-voile jeté avec adresse m'a toujours paru, en ces matières, en dire plus et en montrer davantage que la nudité même.

Enfin, quoique vous borniez votre thèse au célibat, et que vous regardiez comme assez utile, ce qui est vrai, l'homme ou la femme qui consent à ne point se reproduire, je ne voudrais pas cependant qu'un écrivain de votre mérite négligeât une si bonne occasion de rappeler que ces célibataires font quelque chose de plus que ce beaucoup qui consiste à ne rien faire. Non seulement ils laissent aux autres leur part de l'héritage commun, mais encore ils les

DE LOUIS VEUILLOT 8l

servent, ils deviennent leurs esclaves, ils soignent leurs malades, ils élèvent leurs enfants, et portent la civilisation comme missionnaires aux confins du monde. Ils vont y ouvrir des terres nouvelles oii l'humanité viendra s'établir à leur suite. Quelques milliers d'hommes troublent la France pour s'y faire une position. Si la moitié d'entre eux étaient moines, ils nous feraient en cinquante ans cadeau de l'Océanie.

Voilà mes critiques. Maintenant je vais voir Lecoffre.

Deux heures.

Je n'ai pas trouvé Lecoffre, et je ne pourrai selon toute apparence le voir aujourd'hui. J'ai affaire. Je vous envoie cette lettre pour vous rassurer sur le sort de votre manuscrit. Adieu cher ami, je vous embrasse.

On vous adresse Vindex par la voie de VEspérance.

A propos de l'Espérance dites-leur de me l'envoyer directement, c'est le moyen que rien ne m'échappe des bonnes choses que vous y insérez.

Nous reproduirons votre bref.

Tout à vous en N.-S.

Louis Veuillot.

A M. Léon Aubineau

5 mars i8/ig.

Mon cher ami,

Notre future bonne femme courait deux lièvres. Elle avait envie d'être missionnaire. Après avoir essuyé pieusement deux ou trois refus, elle a vu le bon Dieu couronner sa constance, et elle va partir ces jours-ci pour Toulouse d'où elle sera expédiée outre-mer.

La notice anglaise sur Jeanne Juzan est sous le caillou au milieu du tapis vert de la rédaction. Son rang n'est pas mauvais et personne n'ignore que vous la recommandez ; elle passera prochainement.

La montagne est accouchée vendredi... d'une souris suivant l'usage. Inscrivez Gertrude Veuillot parmi vos connaissances. Nous lui avons fait un accueil galant mais héroïque. Elle est laide comîne un petit diable. On trouve, quand on veut la flatter, qu'elle ressemble à Boissy, l'ancien pair de France. Ça finira pourtant par devenir une belle fille. Elle se porte à merveille et Mathilde aussi. Faites-en part à l'Abbé. Recommandez-la aux prières de Mlle Henriette.

Vindex va très bien. Il fait même un certain

bruit. Il en aurait fait davantage si vous lui aviez

laissé des fesses. Quel mot !

Tout à vous.

Louis V.

A M. de Dumast

7 mars, 49-

Mon cher ami, je croyais que vous aviez une réponse de Lecoffre, à qui j'ai remis votre manuscrit un jour après ma dernière lettre. Il m'avait promis de le lire et de vous écrire. J'espérais que la lecture changerait ses dispositions, assez peu favorables, je dois vous l'avouer. Pardonnez-moi de n'avoir pas suivi l'affaire. J'ai eu chez moi un surcroît de besogne. Ma femme m'a donné une troisième fille. Nous l'avons reçue avec d'autant plus d'égards que nous voulions et que nous demandions un garçon. Dieu, nous donnant une fille après des requêtes si claires et si répétées, nous fait assez entendre qu'un garçon ne nous serait bon à rien. Ainsi priez pour Gertrude et ne nous consolez pas du retard de Pierre. Tout s'est bien passé, tout va bien, mais cela ne laisse pas de faire toujours quelques embarras qui font perdre de vue pas mal de choses. Que pouvez-vous demander à un homme qui court aux médecins, aux parents, à la mairie, et qui a la fièvre de lait ?

Merci des corrections que vous me promettez sur la Petite philosophie et sur Vindex. La Petite philosophie se vend sans succès, ou du moins sans bruit. Vindex est mieux reçu.

Tout à vous en N.-S.

Louis Veuillot.

A M. le D' Thibaud

i4 mars 18/19.

Mon cher Monsieur,

C'est à vous sans doute que je dois le bon accueil que V Alliance a fait à mes petits livres. Recevez-en tous mes remerciements et soyez assez bon pour en faire part au rédacteur du journal que je n'ai pas l'honneur de connaître. Il est bon d'avoir des amis comme vous lorsqu'on se mêle de faire gémir la presse.

Je regrette toujours le contre-temps qui m'a fait passer à Nantes lorsque vous n'y étiez pas. J'en ai été plus contrarié que je ne puis le dire. Je m'étais promis un si grand plaisir de vous surprendre et nous avions tant de quoi causer. Les sujets ne me manqueraient pas davantage aujourd'hui pour remplir une longue lettre ; mais la besogne me presse de tous côtés et je dois me borner à vous serrer la main.

Votre tout dévoué.

A M. G., àB.

i5 mars 1849.

Je veux depuis longtemps répondre à votre bonne et belle dernière lettre, Monsieur, le temps me manque, et je vois qu'au lieu d'une réponse, je dois me borner à vous adresser un accusé de réception.

J'ai eu beaucoup d'inquiétudes domestiques depuis près de trois mois, par-dessus les affaires courantes, qui ne s'épuisent jamais. Ma pauvre maison a çté pleine de malades, et encore en ce moment ma femme est au lit. Il n'y a point de bonheur qui ne coûte très cher. J'ai craint d'être frappé à deux ou trois des endroits les plus sensibles du cœur. J'ai perdu deux amis, j'ai failli perdre un enfant. Joignez-y ce fond de chagrin et de terreur que ne peuvent manquer d'alimenter les affaires publiques, et vous aurez une idée des accablements où je vis. J'admire comment la bonté de Dieu se plaît à me mortifier sous un tel fardeau. Il est vrai que c'est lui qui l'impose, et il sait ce qu'il fait.

La terreur politique dont je vous parle n'est pas un sentiment de crainte, pour moi-même. Grâce à Dieu, je ne pense guère à ce qui peut m'atteindre personnellement ; je ne redoute ni les balles dirigées, ni les balles perdues. J'ai fait mon sacrifice de vivre dans le temps où nous sommes, et à tout prendre je ne le trouve pas mauvais pour un chrétien. Il est bon

86 COHRESPONDANCE

de connaître, comme nous le faisons, la parfaite vanité des biens du monde, et de recevoir cent fois par jour l'avis de se tenir prêt à partir. C'est pour la société que j'ai peur. Je lessens quelque chose de semblable à ce qu'on éprouve lorsqu'on voit un criminel justement condamné marcher au supplice. Certes, je ne murmure pas contre l'arrêt ; il est juste, il est nécessaire ; mais l'expintion sera terrible et la chair s'émeul. Ici l'arrêt s'exécute d'une manière qui le rend plus formidable encore. C'est le coupable lui-même qui fait les apprêts du supplice et qui s'obstine à repousser la miséricorde, croyant n'en avoir pas besoin.

Quand s'accomplira cette grande épuration ? Prochainement, je le pense. Quelle en sera la suite ? Ma vue se trouble et rien ne me semble plus possible qu'à force de miracle. Cependant, je suis plus près de vos convictions que vous ne paraissez le croire. Une seconde restauration ne me semble |)as du tout impossible, et si j'ai une objection à faire contre cette éventualité, c'est qu'elle est trop vraisemblable. Comment refuser d'admettre que Dieu n'a pas conservé pour rien ce fils de saint Louis dont les vertus paraissent si dignes d'un grand avenir i' Mais d'un autre côté sur qui s'appuiera ce Prince ? Vous parlez des familles co-souveraines. Hélas ! où sonlelles ? Il en reste bien peu de chose et ce reste vaut bien peu. Je suis tenté de croire au règne d'un homme comme Théodose, comme Charlemagne, comme Bonaparte, après quoi, tout sera fini et le

monde périra ou sera submergé pendant des siècles dans une anarchie sans nom.

Mais à quoi bon s'inquiéter de cet avenir inconnu? Je le laisse à Dieu. Je ne m'attache à aucune forme politique, je ne crois assez fermement à aucune. Je m'occupe seulement de faire autant que je le puis durer la paix du moment ; je profite de cette paix pour obtenir en faveur de l'Eglise le plus de liberté possible et j'agis pour que cette liberté soit employée à des œuvres de miséricorde, voilà toute ma politique.

Adieu, Monsieur, je suis au bout de mon papier. Il ne me reste que le temps de me recommander à vos prières.

Votre tout dévoué en N. S.

Louis Veuillot.

A M. Foisset

23 mars i8/jg.

Mon cher ami.

C'est une chose étrange que la difficulté avec laquelle mes livres arrivent à Beaune. J'espère que vous les recevrez bientôt. J'irai tout à l'heure les faire expédier sous mes yeux. Je tiens beaucoup à ce que vous lisiez tout ce que je fais, et je voudrais surtout votre avis sur Vindex que M. de Champagny me semble avoir maltraité au-delà de ses défauts.

Vous aurez lundi mon dernier article sur Lamartine. 11 faut se borner, mais croyez que je ferais

facilement un volume sur ces deux misérables livres, (i) Ils allument en moi un courroux indomptable. Ah le malheureux ! Et que c'est un pauvre temps que celui oià il y a de la gloire pour de tels hommes.

Ma femme ma donné une troisième fille. L'accouchement a été heureux, les suites en sont difficiles. Après trois semaines, cette pauvre femme est encore au lit, malade presque comme la dernière fois. Ma petite Agnès aussi est souffrante. O Croix de la vie ! Tout cela ne serait rien si nous avions l'esprit de moins offenser Dieu. Le courage serait toujours plus grand que l'épreuve. Priez pour mes malades et pour moi.

Adieu cher Ami, je vous laisse pour faire quelques petites besognes. Je suis de garde et mes moments sont comptés.

Tout à vous en N. S.

Louis Veuillot.

A M. de Dumast

19 avril /19.

Certainement mon cher ami, je ferai toute la lumière possible autour des Rustauds dès que je les aurai reçus. Comptez-y, c'est une dette.

Gustave de la Tour, sur qui vous m'avez demandé des renseignements, n'écrit point, à ma connais-

(1) Les Confidences et Raphaël.

sance, dans la Revue provinciale. Mais M. Gobineau, rédacteur en chef de cette revue, est un des fidèles de Montalembert qui peut lui demander pour vous tout ce qu'il voudra. Quand à La Tour, je ne le connais que par correspondance. C'est un catholique plein de zèle et de cœur qui s'est préservé de tous les engouements révolutionnaires, un peu républicain la veille, pas du tout le lendemain.

Je vous griffonne à la hâte cette note ; je suis toujours accablé de travail et de souci. Ma femme est toujours au lit, avec une indisposition qui nous donne quelques inquiétudes et ma fille Marie est au lit aussi depuis quinze jours chez mon frère. Adieu, cher ami, priez pour nous.

Louis.

A M. VAbbé Coupé, supérieur du Petit Séminaire du Puy (i)

28 avril 18/19.

M. Auguste Avond me presse de vous recommander sa candidature. Je crois que cette recommandation est aujourd'hui parfaitement inutile. Néanmoins je cède, pour ne pas désobliger un homme que j'aime et de qui personnellement je ne puis rendre que le meilleur témoignage. J'ai toujours trouvé M. Avond bien disposé dans les questions

(1) Du cahier de Louis Veuillot.

go CORRESPONDANCE

qui nous intéressent. Ses votes sous ce rapport n'ont pas été mauvais et je n'ai pas lieu de craindre qu'ils le soient plus tard. Quant à sa politique, je n'ai rien à en dire. Il est certainement conservateur et modéré. Dans quelles limites l'est-il ? Je l'ignore et luimême peut-être ne le sait pas. En somme, il est bon et droit ; mais il est jeune et soumis à beaucoup d'influences parmi lesquelles il y en a de très bonnes et d'autres qui le sont moins.

Il y a un autre point que je n'ai pas besoin de toucher. Les journaux ont retenti d'une aventure malheureuse que l'on doit exploiter très fort contre M. Avond. Je ne lui ai demandé à ce sujet ni n'ai reçu de lui aucune explication. Totalement étranger au monde oii ces sortes d'affaires se passent et oii celle-là est arrivée, je n'en sais que ce que vous avez pu apprendre comme moi.

Agréez

A M. Avond (i)

28 avril 1849.

Mon cher Ami,

Puisque Montalembert vous a donné une lettre pour l'Evêque du Puy je n'ai pas besoin d'écrire à ce prélat que je n'ai d'ailleurs nullement l'honneur de connaître. Quand le général a donné son témoignage, qu'importe celui du pioupiou ? Pour M.

(1) Du cahier de Louis Veuillot.

DE LOUIS VEI ILLOT Ql

l'Abbé Coupé, je lui écris parce que nous étions déjà en relations à votre sujet. Je vous avoue que ma lettre n'est point des plus chaudes. La raison en est, permettez-moi de vous le dire, que vous ne me représentez pas tout à fait l'idéal d'un député catholique. Vous ne pouvez m'en vouloir de cette franchise. Vous savez que je suis pleinement de ma foi et de mon opinion et peu disposé aux arrangements sur ces matières. Je vous préférerais à beaucoup de gens, mais il y en a beaucoup d'autres que je préférerais à vous. Tout consciencieux que puissent être vos votes, je ne veux pas les avoir sur nia conscience à moi, qui est liée par des dogmes beaucoup plus forts que toutes mes amitiés.

J'ai dû aussi, et vous le comprendrez, toucher un mot d'une aventure qui a fait trop de bruit pour être oubliée. J'ignore ce qu'il en est et ne tiens point à le savoir. Je puis vous plaindre davantage sans vous aimer moins. Mais enfin si la chose est vraie et si ce fou de Roger crie avec raison, ni les catholiques ne peuvent prôner votre candidature ni le clergé la soutenir.

Je vous réponds un peu tard, je vous en demande pardon. Lorsque votre lettre m'est arrivée, j'avais à la fois ma femme très malade et une de mes filles en grand danger. Tout va mieux depuis hier.

Adieu, mon cher Avond. Ne m'en voulez pas de vous opposer des convictions auxquelles, vous le savez, je suis plus attaché qu'à toute chose en ce monde et plus qu'à la vie. Hors de là et en tout ce

ga CORRESPONDANCE

qu'elles permettent, vous trouverez toujours en moi

un ami très dévoué.

Louis Veuillot.

P. S. — Réflexion faite, je vous envoie ma lettre à l'Abbé Coupé. Vous la lui remettrez ou vous la jetterez au feu comme vous trouverez bon.

A M. Gaizot (i)

28 avril 18/19.

A présent que je sais que vous avez jeté les yeux sur mes petits livres, je suis étonné d'avoir osé vous les envoyer. On a de ces témérités qu'on ne s'explique pas plus lard. Néanmoins, je ne regrette point celle-ci, puisqu'elle m'a valu l'honneur de vos critiques. Je vous remercie très sincèrement et avec une reconnaissance profonde de l'avis que vous voulez bien me donner. Je l'avais déjà reçu d'ailleurs. Venant de vous, il sera décisif. Quand même ma conviction ne serait pas faite sur ces crudités que j'avais mal à propos prises pour de la force, je ne voudrais pas que vous eussiez perdu votre temps. Mais je suis sûr de faire mieux, faisant ce que vous me conseillez. Je ne suis point, de ma nature, rebelle à l'autorité des grands et des maîtres. Si j'avais ce penchant malheureux, les spectacles que nous voyons tous les jours m'en guériraient. L'insolen-

(1) Du cahier de Louis Veuillot.

DE LOUIS VEUILLOT qS

ce et le succès des incapacités me rendent mille fois plus vénérable tout ce qu'elles méprisent et dédaignent, et c'est assez de gloire de ne point nîériter les applaudissements qui vont les chercher.

Vous allez, Monsieur, recevoir le prix de ce grand et vrai courage qui vous a fait refuser tant de sacrifices à l'idole de la popularité. Votre exil va véritablement commencer le mois prochain, (i) Vous serez éloigné résolument non par un peuple qui ne sait ce qu'il fait, mais par des gens qui sont fâchés d'avoir trop besoin de vous. Voilà ce que c'est que le suffrage universel. S'il y a des gens qui ne le sachent pas encore, votre échec le leur apprendra. Je suis tenté de ne pas beaucoup m'en plaindre, persuadé que vous ne resterez pas longtemps éloigné. Peut-être y aura-t-il d'ailleurs quelques avantages à ce que vous ne soyez pas mêlé aux embarras de la première installation. J'aime autant que vous arriviez dans ce moment où les situations sont déjà débrouillées sans être encore définitives. Cette assemblée sera pleine d'hommes neufs et hésitants qui attendront qu'on les enlève en leur montrant bien clairement ce qui manque à tout le monde et ce que tout le monde désire : une foi et des résolutions arrêtées. Il y aura selon toute apparence, après vm mois passé en tâtonnements, un moment précieux à saisir. J'espérerai beaucoup de l'avenir si vous arrivez en ce moment là. J'éprouverai beaucoup de craintes si le sentiment de la nécessité ne fait pas

(1) .illusion à la candidature législative de l'ancien mniistre. dont Louis Veuillot prévoyait l'échec.

taire les misérables passions qui vont vous écarter.

Le socialisme gagne beaucoup de terrain. De l'aveu de tout le monde ses progrès sont effrayants dans l'armée et dans les campagnes, et il est facile de voir pas sa propagande, irréfutable eu égard à l'état présent des esprits et des âmes, qu'il doit en effet entamer avec une terrible énergie la masse de la population. Les conservateurs, même en s'unissant, ne lui opposent que de faibles barrières. Le parti conservateur n'est qu'une autre démocratie, moins brutale, mais à peine moins jalouse, moins envieuse, moins ignorante, moins corrom[)ue que la barbarie socialiste. Il représente la société cependant, et cette société veut se sauver, mais en vérité, elle n'est pas sûre d'en avoir le droit ; et quant aux moyens qui ne sont pas nombreux, ou elle les ignore, ou elle les refuse. Vous seul peut-être. Monsieur, pouvez avoir assez d'empire sur elle pour la forcer de connaître ses erreurs et la contraindre à de salutaires retours. Que Dieu vous soutienne, vous éclaire et vous fasse arriver à temps ! Personne ne lui demande avec plus d'ardeur que moi de vous donner cette gloire qui durera dans la vie et dans l'éternité.

Je suis. Monsieur, avec tous les sentiments que vous voulez bien me permettre de vous exprimer.

Votre très humble et tout dévoué.

Louis Veuillot.

DE LOUIS VEUILLOT q5

A M. de Dumast

21 mai 49-

Mon bon ami, les affaires de Rome sont dans les mains de du Lac, je lui ai donné votre article. II l'a trouvé bon comme tout ce que vous faites, mais pas assez neuf pour arracher de mon frère la place qu'il fallait donner à nos charmants scrutins. En somme, ce que vous dites, nous l'avons dit et nous le disons tous les jours. Par conséquent, il n'y avait point nécessité d'engager un combat contre les exigences très fondées du metteur en pages.

Je n'ai pas encore lu vos vers ; et si j'attendais de les avoir lus pour vous en parler, je ne trouverais peut-être plus le loisir de vous parler de cela ni d'autre chose. Or, je sens là sous la mamelle gauche qu'il y a trop longtemps que je ne vous ai serré la main.

Il faut maintenant profiter des heures. Aucun parisien ne peut dire qu'il ne sera pas ce soir sur ou sous les barricades. Quelle situation ! Vous avez vu que j'en juge exactement comme vous. Tous deux, au même instant, nous poussions le même cri : la société se meurt ; et nous aurions, je crois, pu dire : elle est morte ! Ah ! il ne faut plus dire : heureux ceux qui vivront, mais heureux ceux qui mourront bien. Je suis triste et content de voir arriver Maurice. Triste, il se trouvera dans d'horribles dangers :

gÔ CORIAESPONDANCE

content, car il nous fera honneur, quoi qu'il advienne.

Pour moi, mon parti est pris dès longtemps. J'espère que Dieu me fera la grâce de ne pas manquer dans ces tristes jours aux devoirs d'un chrétien, mais j'ai le cœur plein d'angoisses. Lorsque j'aurais si grand besoin de toute ma liberté, je suis attaché au chevet de ma femme malade. Voilà bientôt trois mois que cette pauvre femme n'a pas quitté son lit. Quoique son état nous donne en quelque sorte une certitude de guérison, nous n'en souffrons pas moins, elle et moi, et je dirai surtout moi. Elle, si nerveuse, si craintive, que le premier coup de fusil, ou le premier coup de rappel qu'elle entendra peut la tuer. Adieu, mon cher ami, priez pour nous.

Vous ne me donnez pas de nouvelles de votre fils. En avez-vous ?

LU Au Même

26 juin 49.

Mon cher ami, je rougis de n'avoir pas encore annoncé votre livre ? Considérez que je ne puis travailler le soir à cause de mes yeux ; que la santé de ma femme me prend tous les jours quelques heures ; nul que moi ne la soigne, ne la promène, ne l'amuse. Il me reste tout juste quelques instants le matin, et quelques instants le soir. Le matin, je

DE LOUIS VELILLOT 97

fais un article pour la Revue des deux mondes, parce que cette maladie me coûte effroyablement d'argent et qu'il faut en gagner ; le soir, je me donne au journal qui a ses droits. Je gagne au journal cinq cents francs par mois. J'en dépense huit cents ou mille. La voiture seule pour promener Mathilde qui commence à prendre un peu l'air, me coûte vingtcinq francs au moins par semaine. Ma fatigue est extrême. Si cette situation ne s'améliore pas avant peu, j'y succomberai. Notez que je paie deux servantes, dont l'une vient de passer quatre semaines à l'hôpital, malade du choléra, dont elle a été prise chez moi. Autre souci, autres visites, autre temps perdu. Je suis aux galères tout de bon, et à de pires galères que les galériens.

Voilà une loi de M. de Falloux qui n'est point bonne et que nous allons combattre. (1) Le Ministre en est fort désobligé. Il est venu hier, chez moi, nous demander ce que nous voulions faire. Je ne lui ai point déguisé notre mécompte. Il ne m'a répondu aucune raison que j'aie trouvée bonne. Tout roule sur la nécessité de transiger, car lui-même ne donne pas sa loi pour satisfaisante. Mais quelle nécessité de transiger ? Pourquoi ne pas nous faire abattre honorablement sous notre drapeau, que nous relèverons toujours tant que nous ne l'aurons pas abandonné ? J'aime mieux être vaincu sous mon drapeau, que victorieux sous celui de l'ennemi. Cependant M. de Falloux tient à sa loi. Montalembert, cédant à un

(1) La loi sur la liberté de l'enseignement.

sentiment trop délicat, l'adopte. Nous avons failli nous trouver seuls à mon grand déplaisir. Heureusement, l'évêque de Langres a fini par passer de notre côté. J'espère encore que Montalembert comprendra mieux sa position et son véritable devoir, et qu'il se tirera du filet. Tout ceci bien entre nous.

Adieu, voici l'heure de ma malade. Je quitte la plume et je prends le tablier d'infirmier. Mille amitiés. Priez pour moi.

Votre tout dévoué.

Louis Veuillot.

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