LUI
A M. Léon Aubineaa
Juin 18/19, Mon cher ami,
Votre excellente sœur vous a sans doute écrit ce que je lui ai dit hier. M. de Falloux a dit à Montalembert qui l'avait spontanément sollicité pour vous: 1° Je supprime la place de V.... ; -j." en aucun cas, je ne la donnerai à M. Aubineau qui est évidemment un esprit jaux, puisqu'il ne pense pas comme nous, et un mauvais chrétien, puisqu'il attaque mes amis. Voilà votre position. La mienne n'est pas meilleure. M. de Falloux m'ayant rencontré dans la salle des pas-perdus m'a dit d'im air plus que pincé quoiqu'aimable (car il est toujours très aimable), que j'avais fait « une mauvaise action » et usé « d'escobarderie » en ajomnant l'insertion de la lettre de M. de
DE LOUIS VEl ILLOT gg
Mclun (i). Je l'ai prié de gaider ces mots-là pour lui et je lui ai tourné le doe. Ce n'est pas l'ajournement dont il se plaint qui le vexe, c'est l'article, dont il ne se plaint pas et sans doute aussi le rapport du jeune chevalier, lequel n'aura pas manqué de faire la commission dont je l'avais indirectement chargé en votre présence. Montalembert n'est guère en meilleure odeur que vous et moi. M. de Melun, dans l'impossibilité de comprendre qu'on ne s'incline pas devant toutes les idées d'un homme aussi vertueux que lui, accuse Montalembert de vous avoir excité contre lui. Montalembert le nie en vain. Il est vrai qu'en niant il proteste de son admiration pour vos articles. Ces malheureux articles commencent à produire leurs fruits. Le pauvre assistant commence à s'entendre critiquer partout. Son projet a été vertement attaqué dans les bureaux par M. Beugnot et par un autre. Vous avez fait du bien. Consolez-vous de ce qu'il vous coûte, ou plutôt persuadez-vous que vous n'avez rien perdu, même en ce monde. Eugène affirme, et je crois qu'il a raison, que vous serez placé, placé par Falloux, pour que Falloux reste longtemps (je veux dire trois mois), ministre. Premièrement Falloux comprendra que cette vengeance est basse ; secondement VUnivers a bien des petits moyens d'aider aux développements de sa générosité naturelle. Laissez-nous mener cela.
(1) M. Armand de Melun, représentant d'Ille-et-VilaJne, venait de faire paraître une brochure fort discutée sur 17ntervention de la Société pour prévenir et soulager la misère.
VUnivers, par trois articles de Léon Anbineau, reprochait à la thèse de M. de Melun et au projet qui en formait la conclusion de donner à l'Etat un rôle excessif et dangereux.
lOO COBRESPONDANCE
Je VOUS exhorte à travailler. Faites encore deux ou trois articles comme ce dernier. On comprendra que vous êtes nécessaire, et de façon ou d'autre, nous finirons par vous établir à Paris. Je le veux avec une passion qui me fera triompher de tous les obstacles,
Eugène est parti hier pour Dieppe. Huit jours d'air marin le remettront. La petite agitation du départ lui avait déjà fait du bien. Mathilde va un peu mieux et semble prendre des forces. On dit qu'on la fera marcher la semaine prochaine. Ma fille Marie reprend à Versailles la plénitude de son sommeil, de ses joues et de sa raison. Dans le bassin du jardin de son grand'père, il v a des petits poissons. S'étant informée si ces petits poissons faisaient leur prière matin et soir on lui répondit que non. Alors, dit-elle, ils auront le fouet sur leur derrière ! Voilà des faits divers pour l'Abbé Morisseau.
Embrassez-le, ce cher abbé, et qu'il vous embrasse pour moi,
Louis.
A Madame Louis Veuillot
Juillet 18:^9.
Ma chère amie, tu as eu de mes nouvelles aujourd'hui par ta bonne maman, mais moi, j'attends des tiennes. J'espère recevoir une lettre demain. Si tu no m'écris pas, je déserterai et on me coffrera.
DE LOUIS VELILLOT lOI
Décidément Buioz prend mon article ; j'en corrige une première épreuve ce soir. Il ne m'a demandé que peu de modifications et que j'ai pu faire sans baisser aucunement la tête. Je suis très content d'entrer ainsi en franc catholique dans cette vieille boutique de philosophes. J'ajoute, ce qui ne te plaira pas moins, que l'article rapportera six ou sept cents francs, sans compter la seconde mouture. Tu vois que le bon Dieu nous envoie de quoi acheter des béquilles : n'en abuse pas cependant.
Adieu, ma chère amie ; je t'embrasse et j'embrasse tout le monde avec toi. A vendredi.
Ton mari.
.4 M. Léon Aubineau
Juillet [8/19.
Votre article, mon cher Ami, passera demain. Vous êtes étonné du retard et de mon silence. Ce retard est dû aux soins qu'exigent les belles œuvres de M. de Falloux ; le silence, au travail forcé que je me suis imposé depuis huit jours, au milieu des redoublements d'angoisse que m'a donnés la santé de Mathilde. J'ai vu le moment qu'elle allait mourir. Cédant à ses prières et à sa volonté, je l'ai transportée à Versailles dans un état à faire peur. Quelle route, quel voyage et quel prix du plaisir que j'ai pu prendre à le faire il y a quatre ans à cette date, quand j'allais voir ma fiancée. Enfin notre témérité
I02 CORHESPONDANCt:
a réussi. L'air et la joie du jardin paternel ont mieux réussi que toutes les médecines ; l'amélioration est déjà sensible, l'espoir presque perdu renaît. Parmi ces préoccupations et ces expéditions, en courant de Paris à Versailles, de la malade aux médecins, des médecins aux pharmaciens, j'ai achevé ou pour mieux dire, j'ai fait une suite à Vindex pour la Revue des Deux-Mondes < i ) En huit jouis, j'ai écrit, je crois, cent vingt pages. J'ai écrit le dernier numéro sur mon dernier feuillet hier, à l'heure dite où j'avais promis de livrer la copie et je l'ai livrée sans la relire. Puisse cette témérité réussir comme l'autre ! Si j'entre à la Revue des Deux-Mondes avec ce que je viens d y donner, la porte sera assez haute pour que tous les oriflammes catholiques y puissent passer et j'espère que vous me suivrez de près. Mais j'aurais voulu pour beaucoup voir Buloz faisant une première inspection du paquet que je lui ai remis. J'ai relu votre article. J'ai un peu modifié le commencement qui m'a paru trop guilleret. Le morceau, en somme, me plaît moins que les autres. Il y a du brouillamini et de la confusion.
Je vous envoie un numéro des Annales de la Charité. Vous avez le Moniteur qui vous porte aujourd'hui le compte-rendu d'un premier engagement à l'Assemblée sur la question.
La rupture est complète avec Montalembert qui s'obstine à soutenir la loi Falloux. Nous sommes, d'ailleurs, personnellement en bons termes. Je ne
(1) Cette suite 4 Mndex fut Le lendemain de la \'ictoire.
DE LOmS VEUIILOT 1 o3
sais si nous nous y tiendrons. J'y ferai mon possible.
L'affaire dont je vous ai parlé est en suspens, mais non abandonnée. J'espère bientôt vous en entretenir plus au long. J'irai passer (si la santé de Mathilde va toujours mieux), quelques jours chez l'abbé de Brézé, et je vous prendrai en passant. Vous êtes invité, vous serez reçu avec toute la joie que peut éprouver à vous voir un très excellent jeune honnne qui a toutes vos idées. Là nous causerons à fond de tout. Adieu, mon cher ami. Je vous embrasse très tendrement comme je vous aime. Passez une poignée de mains à notre cher Abbé.
Louis.
A M. VAbbé Morisseau •
28 juillet 18^9.
Je vous remercie, mon cher abbé, des nouvelles que vous me donnez dAubineau. Je suis bien aise d'en avoir. Mais, du reste, sa santé ne m'inspire aucune espèce d'inquiétude. Je suis très persuadé qu'il a toute autre chose à faire en ce moment que de mourir, même d'une si belle façon. Avant de recevoir sa récompense, il faut qu'il combatte avec nous un bien autre choléra que celui qu'il vient de voir. Je veux parler du choléra pacifique, transigeant et philanthropique, du choléra Melun, pour lui donner son vrai nom ; et plaise à Dieu qu'à ce nom ne s'en ajoutent pas quelques autres. Impossible de
dire où vont nos chefs et où ils n'iront pas. La rupture entre nous et Montalembert est imminente. Elle serait déjà prononcée si nous n'y mettions pas plus de modération que lui. Vous savez quelles sont en ce moment mes inquiétudes et mes douleurs. Je crois que Montalembert me donne plus d'inquiétudes et me fait plus de chagrin encore que ma femme.
Cette pauvre femme ne va pas mieux. C'est sa santé et non le choléra qui m'empêche d'aller à Tours. Je n'ose m'absenter pour deux jours. Elle est toujours au lit, elle a toujours la fièvre, toujours des douleurs. Aucun progrès ne se montre ou ne se soutient. Ce que l'on gagne d'un côté, on le perd de l'autre immédiatement. La maigreur est effrayante. Elle est patiente comme un ange au milieu de tout cela.
^ Je l'ai portée à Versailles, il y a un mois, presque mourante. Elle y est toujours. Moi je reste à Paris dans ma maison absolument vide. Le* temps que je n'emploie pas à écrire, je le passe à courir tantôt sur la route de Versailles, tantôt sur le chemin de Bercy, où j'ai mis ma petite Agnès en pension chez ma mère. Cette pauvre petite fait trop de bruit à Versailles. Elle a été malade aussi. Avant-hier nous avons cru qu'Elise était prise du choléra et il a fallu passer la nuit près d'elle. Vomissements, dérangement d'entrailles, refroidissement, tous le^ plus mauvais symptômes. Ouolle peur nous avons eue ! Eugène aussi a été souffrant et n'est pas complètement remis encore. Enfin, depuis quatre mois, j'ai tremblé tour à tour pour tout mon monde sans ex-
DE LOUIS VEUILLOT Io5
ception ; femme, enfants, frère, sœurs, mère. Seul j'ai tenu bon. Je n'ai pas eu le temps de me coucher comme les autres.
Adieu, cher abbé. Je vous écris au galop. Celte maudite vie me coûte double dépense et m'impose double travail. Vive Jésus !
Louis Velh^lot.
A Madame Louis VeuiJloi
3 août 18^19.
Sept heures sonnant.
Bonjour, ma chère femme, as- tu bien dormi ? Pour moi, je m'en suis tiré cette nuit un peu moins mal que les autres. J'ai fait un bon somme de quatre heures, tout d'une pièce ; de long-temps je n'avais eu pareille aubaine. Je te dois cela, j'en suis convaincu ; j'étais si content d'avoir vu ta bonne mine ! Voilà ce que tu fais quand tu te portes bien. Que ce succès t'encourage, va prudemment. Ne commets aucune imprudence ; elles nous coûtent trop cher à tous deux.
Plaise à Dieu que nos petites affaires se débrouillent un peu. Il me semble qu'elles prennent en ce moment une assez bonne tournure. Agnès est nettoyée, Gertrude est nourrie, et tu remontes sur l'eau. Rendons grâces à Dieu de sa miséricorde et soyons résignés d'avance à de nouvelles épreuves.
Voici Marie Bachelard. J'espère qu'elle te plaira.
lo6 CORBESPONDANCE
Rends-lui la vertu d'obéissance facile en l'efforçant d'avoir la vertu de commandement qui est une vertu de justice, de douceur et de patience. Personne en ce temps-ci ne sait obéir, et cela tient beaucoup à ce que personne, je crois, ne sait commander. Songe que nous n'obéissons à Dieu que parce que nous le savons souverainement bon, souverainement juste, souverainement aimable, et que ce ne serait pas assez de le savoir souverainement puissant. On se révolterait contre lui s'il n'était que le maître ; c'est comme père qu'on le sert avec joie et avec bonheur. La puissance en elle-même n'est pas suffisamment digne de respect, puisque Dieu ne s'est pas contenté d'être le Tout-Puissant.
Et quand tu te trouveras mal servie, tache de songer avant de te plaindre à la façon dont toi-même tu sers Dieu. Alors tes reproches seront plus doux et blesseront moins la coupable. Ce serait une grande chose pour nous et pour tous ceux qui sont maîtres de quelqu'un, si dans nos rapports avec nos serviteurs nous parvenions à être bons chrétiens, c'est-àdire à nous dégager de ce sentiment de notre importance qui nous rend fiers, impérieux, amers et toujours mécontents dès qu'on ne nous rend pas tout ce qu'il nous semble qu'on nous doit. Rien dans cette modération et dans cette patience n'empêche que l'on astreigne très bien les serviteurs à remplir leurs devoirs ; mais il faudrait y arriver sans manquer nous-mêmes à nos devoirs de charité envers eux, à nos devoirs d'humilité envers Dieu, à nos devoirs éternels envers nous.
DE LOUIS VEIILLOT lOy
Nous rendrons compte à Dieu de- nos rapports avec nos domestiques comme de tout le reste. Et il se trouvera beaucoup de pratiques de dévotion qui ne vaudront pas un acte de douceur dans la pratique du commandement .
Tu ne te fâcheras pas de ces petites remarques, tu sais que je les fais pour moi comme pour toi.
Je ne sais si je pourrai t'envoyer du chocolat. Il est possible que je manque de temps pour aller en cliercher, et je n'ai pas de monnaie pour y envoyer. Mais tu peux attendre un jour ou deux ; si je ne te l'envoie pas, je te le porterai.
Adieu ma bonne et chère femine.
Ton mari.
Louis.
.4 M. Léon Aiibineau
fi août 1849.
Chevalier !
Que voulez-vous que nous y fassions ? nous savons bien que ce n'est pas votre faute ; c'est encore moins la nôtre. Mais enfin, pourquoi diable aussi soignezvous les cholériques ? Si vous n'aviez pas fait cette imprudence, vous auriez été parfaitement à l'abri de toute foudre décorante dans le bois sacré de ÏUnivers. Aucune croix d'honneur n'y tombe jamais. Ceux des hôtes de cet endroit-là qu'elle a atteints ont été pinces extra-muros et après avoir depuis quelque temps déjà renoncé à l'air salubre que nous respi-
rons. Enfin, mon pauvre ami, il se faut consoler. On ne meurt pas de votre accident d'ailleurs, et vous n'êtes point de ceux qu'il expose à faire élever leurs filles dans la maison nationale de St-Denis. Remettez-vous tout à fait du choléra, nous vous pardonnerons tout le reste, nous vous en consolerons, nous ferons tout au monde pour empêcher qu'une rechute ne vous pousse dans la chose jusqu'au grade d'officier. Evitez cela ! Car alors qu'est-ce qui vous distinguerait extérieurement d'un ancien préfet ?
Vous me voyez tout gai. Il y a du mieux et assez sensiblement dans la santé de Mathilde. On lui a fait une opération qui a dépassé toutes les espérances. Mes filles aussi vont bien. Je n'ai plus d'inquiétudes de ce côté. Faites-en part à l'Abbé Morisseau.
La suite de Vindex a paru dans la Revue des Deux Mondes, au grand étonnement de la susdite revue et de ses abonnés et de moi. Buloz ne comprend plus qu'il ait imprimé cela. La vérité est que c'est fait. Je regrette de n'avoir pas un exemplaire à vous envoyer pour vous distraire.
Adieu, mon bon ami. Venez donc nous voir avec votre soierie. Nous vous recevrons tout de même très bien et nous forcerons Taconet de payer à boire, sous prétexte de consolation. Dieu de l'assistance publique, Aubineau décoré ! Qu'en dites-vous, mânes de Burette, de Labitte et de M. de Melun ? Voilà l'effet des révolutions ! Voilà le résultat des pestes et des guerres civiles ! Il n'y a plus de vertus qui préservent de la croix d'honneur et je tremble à mon tour.
Louis.
Je m'étais hâté de vous écrire samedi et ma lettre est restée là, parce que je n'avais chez moi aucun pain à cacheter, et que je porte à présent mes lettres^ chez Eugène pour qu'on les mette à la poste. A mon âge, je ne sais pas encore mettre une lettre à la poste. Quant à la fermeture, je viens de découvrir que je fais toujours fermer mes lettres avec de la cire, et qu'il ne s'agit que de trouver une allumeite. Mais oii trouver une allumette ? Dans cette grande maison que vops connaissez, je suis seul comme un célibataire et beaucoup plus seul, car le célibataire a de* pains à cacheter et des allumettes. T'ai fait tenir votre lettre à Taconet qu'on ne voit jamais le dimanche. Il vous répondra j'espère en espèces. 11 est secrètement sensible à l'honneur d'en avoir un dans sa rédaction. Il n'en dit rien, mais vous savez que lorsqu'il ne dit rien, c'est alors qu'on le comprend. Votre affaire caresse de son cœur l'orgueilleuse faiblesse. Adieu. Revenez par Paris après vous être guéri chez M. Roze.
.4 Madame Louis Veailloi Saint-Valéry-en-Caux, 20 août iS/tg.
Me voici arrivé, ma chère, et très bien arrivé. Mes amis m'ont reçu avec une allégresse qui m'a touché. Ils sont installés fort agréablement et à bon marché. Les choses sont toujours gentiment faites quand Taconet les fait. Nos chambres se touchent, ainsi
IIO CORRESPONDANCE
que nos places à table. Nous allons à la messe, nous nous baignons, nous nous promenons toujours ensemble. Saint-Valéry n'aura jamais vu pareil trio d'amis.
Mon voyage a été heureux et facile. Jai fait quarante lieues en trois heures, et ensuite j'en ai fait huit en quatre heures. Taconet et Barrier allaient se coucher quand je suis arrivé. Tu peux juger de leur surprise.
Tout serait pour le mieux si j'avais de tes nouvelles. Mais non, Ui me manquerais encore. Donnons de la besogne à la poste, puisque nous ne pouvons faire mieux. Une de mes grandes joies est de penser que je t'amènerai un jour ici. Je crois que cela ne nous ruinerait pas d'y passer un mois. St-Valéry et ses environs sont charmants, du moins ce que j'en ai déjà vu. Si le reste répond à ce commencement, il n'y a pas de meilleur pays pour y prendre l'air et le frais. Tu ne peux imaginer comme ces arbres noiniands me paraissent verts. Mes yeux s'y reposent avec délices. Je ne leur impose aucun travail qui les fatigue. Mes amis me font la lecture.
Ce qui ne me déplaît pas c'est que le bon Taconet a l'air de vouloir prendre à son compte les frais d'auberge. Tant mieux pour toi.
Adieu ma bien-aimée. Je suis un peu court aujourd'hui, parce que je n'ai pas assez tôt connu l'heure de la poste. Excuse ma mauvaise écriture. Tu t'en tireras avec un peu de peine. Je n'ai pour outil qu'une pauvre petite plume de corjDeau ramassée dans les champs, et mon bureau est une pauvre
DE LOUIS VEUILLOr III
table ronde trop basse dont les mouvemcnls déréglés me donnent le mal de mer.
Embrasse bien lille et tout le monde pour moi.
Ton dévoué mari,
Louis.
A la Même St-Valery-en-Caux, 22 août iS/jp.
Je regrette bien, ma chère Amie, l'erreur qui me prive d'une de tes lettres. Il se passera quelques jours avant qu'elle soit réparée, car Saint-Valéry-sur- Somme est assez loin de St-Valéry-en-Caux. Mais enfin je sais l'essentiel, puisque tu continues à te bien porter. Il n'y a pas de détail qui vaille celui-là.
Je suis toujours satisfait d'être ici. Le grand air, la mer, l'exercice des jambes, le repos de l'esprit produisent leur effet accoutumé, c'est-à-dire bon appétit et bon somme. Du reste ma vie est des plus monotones. Ni accidents, ni incidents. Je pourrais vivre ici une année sans avoir à parler d'autre chose que de mes repas et de mes digestions... et peut-être aussi de mon ennui. Je crois qu'au bout de huit jours j'aurai assez de toutes ces douceurs pour ma consommation. Outre que je ne saurais me trouver complètement bien où tu n'es pas, la vie purement animale s'éloigne trop de toutes mes habitudes pour me plaire longtemps. Déjà je ne la supporte qu'en poussant la promenade jusqu'à la
fatigue, et la nuit venue je me couche, sans pouvoir prendre le moindre intérêt à la partie de piquet que mes amis font tous les soirs avec le même plaisir que s'ils étaient M. et Mme Barbichon : si tu étais ici sur tes deux jambes, oh ! ce serait bien différent ! beaucoup différent !
Je n'ose espérer une lettre pour demain, mais j "espère qu'après-demain il en viendra une assez ample qui me parlera convenablement de toi et de fille. C'est bien peu de chose à cinquante lieues de distance, qu'un chiffon de papier qu'on sait par cœur après l'avoir lu deux fois. Fais-moi une belle narration de tes promenades dans le jardin ; compte les pas que tu fais afin de m'en dire le nombre ; compte aussi tes repas, dis-moi s'ils profitent et s'ils commencent à descendre dans les mollets ; dis-moi enfin si nous pouvons espérer d'exécuter à nous deux quelques petites courses, ne fût-ce qu'aux Tuileries,, avant les jours d'hiver. Chère amie, quand je pense que je te tiendrai à mon bras et que je te verrai marcher sans autre appui, il me passe dans tout le corps un frisson de plaisir qui me fait sautiller malgré moi. Non jamais, jamais je n'aurai fait ni ne ferai un repas aussi agréable que celui qui nous sera servi et que nous mangerons en tête-à-tête, dans n'importe quel restaurant oii tu seras ariivée à pied. Adieu, ma bien-aimée. Je te laisse pour aller prendre mon bain. Afin d'avoir le temps de t'écrire, j'ai laissé Taconet se reposer à l'ombre sur la falaise et j'ai fait sans m'arrêter une grande lieue au grand
DE LOUIS VEUILLOT Il3
soleil. Ils m'ont fatigué le premier jour, mais je
commence à leur faire demander grâce.
Embrasse bien tous tes parents.
Ton mari.
Louis.
A M. de Dumast
2?> août i8/i9-
Mon cher ami, il faut que je renonce, et j'en suis bien fâché, à faire un article sur les Rustauds. Envoyez-en un, il passera tout de suite. Quant à moi, je suis accablé de cent travaux, plus pressés, plus urgents les uns que les autres. Vous ne sauriez croire quelle perturbation cette maladie de six mois que ma femme vient de faire à jetée dans ma vie, et à quel point je suis empêtré de toutes façons.
Je suis venu à St-Valéry en Caux pour y passer une dizaine de jours à me baigner dans la mer et à me promener. Ce régime me conviendrait assez si je le pouvais prolonger davantage ; mais il faut que je retourne au plus vite à Paris. Il n'y a plus en ce moment que deux rédacteurs au journal, qui sont ^ur les dents. J'abrégerai mes misérables vacances pour qu'ils en aient un peu à leur tour.
Adieu, excusez-moi et plaignez-moi. Je vous assure que ma vie n'est pas gaie.
Tout à vous.
Louis Veuillot.
Il/| CORRESPONDANCE
A M. le D' Thibaud
25 août 1849.
Mon cher Monsieur,
Ayant mille affaires à terminer avant de pouvoir venir me reposer un moment ici, je n'ai pu répondre encore à votre lettre du i4 août. Vous me pardonneriez ce retard si vous saviez quelles occupations et quels soins de toute nature m'ont accablé depuis six mois. Toute ma famille a été malade ; enfants, mère, frère, sœur, et ma pauvre femme est restée six mois au lit. Au milieu de ces tracas, j'étais contraint de faire double travail pour subvenir à des dépenses multipliées. J'en suis quitte enfin, non sans beaucoup de fatigues. Puissent nos affaires catholiques se terminer aussi heureusement, dussent-elTes me coûter davantage.
Je viens à l'objet de ma lettre. Nous serons très heureux d'aider M. l'Abbé Jolly, mais il nous est difficile de donner en feuilleton des articles historiques déjà publiés ailleurs. Faites-nous un article sur l'ouvrage que M. Jolly se propose de publier, et nous l'insérerons en le recommandant aux futurs souscripteurs.
Nous avons bien reçu l'A //tance, mais les numéros qui contenaient ces feuilletons n'ont pas été conservés et il a été impossible de les retrouver, en sorte que je ne les ai pas lus. Ayez la bonté de me les faire
DE LOUIS VEUILLOT Il5
envoyer chez moi. Peut-être que je pourrais faire entrer l'ouvrage de votre ami, s'il le voulait, dans une grande publication que je prépare et qui doit se composer d'une centaine de volumes.
Moi non plus, je ne vous dis rien de notre loi sur l'enseignement, sinon que j''ai la ferme conviction que nous ne devons consentir à rien de ce qui lèse nos droits, sur lesquels nous n'avons rien à rabattre. L'enseignement n'est pas une matière comme la presse. L'enseignement est un droit de l'Eglise, droit absolu comme celui de dire la Messe et de prêcher la parole de Dieu. Si nous consentons à quoi que ce soit qui restreigne ce droit, nous fournissons contre nous des armes dont on se servira éternellement pour nous blesser. Je ne reconnais qu'à l'Eglise le pouvoir de transiger sur cette matière. Alors ma raison ne seia pas convaincue, mais j'aurai la foi que la transaction est bonne, et je me tairai. C'est un de ces cas ovi la conscience «hrétienne a besoin qu'on lui ordonne d'obéir, et je ne comprends pas ceux de nos amis qui se jettent à l'aveugle dans les finesses politiques dont la religion ne s'est jamais bien trouvée.
Croyez, cher Monsieur, à tout mon dévouement.
Louis \Eun.LOT.
Il6 CORBESPONDANCE
A Madame Louis Veuillot
•26 août 18/19.
Ma bonne amie,
J'ai reçu ce matin une lettre d'Elise qui m'annonce que maman et Antoine vont aujourd'hui à Versailles. Ils y sont sans doute au moment 011 je t'écris et j'en éprouve une grande joie. Que n'y suis-je avec eux ! Il me semble que je no serais pas de trop dans cette réunion et que même j'y manquerai un peu. J'espère que dans quelques semaines je le rendrai ce plaisir et que j'en aurai ma part. Nous ferons venir papa et maman Murcier et mon Carthur, puis Bercy et les Batignolles et nous mangerons un bœuf.
Lafon est arrivé hier soir ; ce matin nous sommes allés tous les quatre à la mess*^. et nous n'édifions pas médiocrement le pays, mais il nous le rend bien. Les deux églises sont trop petites pour contenir la foule, qui est toujours la même aux cinq messes que l'on dit.
La pauvre madame Roux est morte. Je pense qu'elle n'aura pas mis longtemps pour arriver au ciel, car elle avait fait ici un bon bout de chemin. Je viens d'écrire à Roux. Il s'attendait depuis plusieurs années à ce coup terrible, et je suis sûr qu'il ne l'en a pas trouvé moins soudain. Il reste avec trois enfants. Par bonheur, sa fdle aînée est grande et d'âge à conduire la maison.
Je me trouve bien des bains de mer, et cela ne m'empêche pas d'aspirer au retour. Décidément les gens mariés sont faits pour vivre avec leurs femmes et ne s'en éloignent pas sans trouver qu'il leur manque quelque chose. Si M. Lamperrière ne s'y oppose pas, nous serons rétablis chez nous pas plus tard que la semaine prochaine. En revenant à Paris, nous passerons par Argenteuil, pour accomplir notre vœu. Je ne sais si ce vœu ne devrait pas t'empêcher d'aller à Sceaux. Nous avions promis que ta première sortie un peu sérieuse serait pour faire ce pèlerinage. Consulte là-dessus...
Ton mari.
A la Même
28 août 1849.
Ma bonne petite femme,
Tu as dû recevoir plus de lettres de moi que tu ne me le dis dans ta dernière, arrivée dimanche. Je ne crois pas être resté deux jours sans l'écrire.
Elise m'a raconté la visite et la joie de maman. J'en ai joui sans cesser de regretter de n'avoir pas été là.
Nous partons demain pour le Havre. Nous ne serons de retour à Paris que mardi soir, à cause de certaines obligations de Taconet. Nous ne voulons pas nous séparer pour un jour de plus ou de moins. Ainsi donc à huit jours. C'est bien long.
Il8 CORRESPONDANCE
J'ai usé toute mon encre à faire un article pour Lafon. Il ne me reste que de la bourbe et fort peu de temps et je suis obligé de finir ma lettre, presqu'avant de l'avoir commencée. Ne m'en veux pas. Je t'écrirai du Havre plus nettement et plus longuement. Je n'ai d'ailleurs rien à te dire, il n'y a pas d'événements à St-Valéry-en-Caux, et si je me mettais sur le chapitre de la tendresse, je n'aurais jamais fini.
Tout à toi, ma bion-aimée.
Louis.
Nous avons trouvé par hasard une pauvre femme bien malheureuse, mère de trois enfants et qui est accouchée d'un quatrième, deux mois après la mort de son mari. Nous allons faire entre nous une petite somme et la hii donner. Je crois que nous irons bien à 20 francs. Juge de sa joie et de ses prières.
A M. de Dumasi
Paris, 23 septembre 49-
Mon cher ami, la poste n'ira jamais assez vite pour vous porter la nouvelle que j'ai à vous donner. Que Dieu soit béni ! Bergounioux me charge de vous annoncer qu'il s'est confessé, qu'il a communié, qu'il est pénitent du Père Marquet, jésuite.
Je ne l'ai pas vu encore. C'est par une lettre qu'il m'a éciilc hier, que je sais cela. Je la copie. Il est
juste que vous respiriez tout le parfum de ce bouquet du bon Dieu.
(( Ce jeudi 7 juin, — Monsiein-, dans votre livre des Libres-penseurs, vous attribuez à M. Libri un article de la Revue de Paris sur la maison de la rue des postes. Cet article est tout entier de moi, monsieur, et je dois m'appliquer la juste sévérité de vos censures. C'est à la fois une mauvaise prose et une mauvaise action. Je me trouve d'autant plus coupable, que chrétien fort catholique, du moins d'intention, j'étais partisan secret de la Compagnie de Jésus. Je pensais, comme je pense encore, que les membres de cette Compagnie sont les plus propres à faire rentrer dans la bonne voie ceux qui s'en sont
détournés. »
d'une autre encre.
« Ce 21 septembre. — Voici Monsieur une lettre que j'avais commencée une nuit pleine de trouble et d'agitation, il y a trois mois. Depuis le 3 septembre, j'ai été pris du choléra, je me suis trouvé en danger de mort, je me suis confessé, j'ai communié, et hier, me trouvant assez fort pour sortir, je suis allé voir le Père Marquet, auquel j'ai montré la lettre commencée pour vous le 7 juin, et je l'ai prié de vouloir bien être mon directeur. Vous voyez. Monsieur, que j'ai fait bien du chemin. Votre livre m'a été salutaire. Si vous avez l'occasion d'écrire à M. G. de Dumast, dont j'ai eu l'honneur d'être l'ami, et qui m'a donné d'excellents conseils, dites-lui que j"ai enfin creusé le fossé derrière moi, et que de la religiosité j'ai passé à la religion. Ses conseils me
sont bien des fois revenus à la mémoire -, il apprendra avec joie que Dieu aidant, ils ont porté des fruits.
« Recevez, Monsieur, l'expression de mes sentirnents les plus sympathiques et les plus distingués. — E. Bergovmioux »
Certes mon cher ami, il faut louer Dieu de toute son âme et de toutes ses forces et ne désespérer de personne. Mon cœur est dans une allégresse indicible. Je voulais courir tout de suite chez ce sauvé, j'ai craint d'être indiscret. Je lui ai écrit ce matin, lui demandant une entrevue et lui annonçant votre joie. Adieu, mon bon ami. Je vais réimprimer Le Lendemain de la victoire, et bientôt les Libres-penseurs, convenablement expurgés. Ma femme va beaucoup mieux. Elle commence à se traîner sur des béquilles. Je suis toujours accablé, mais je me porte assez bien pour tout porter.
Vive Jésus !
Louis.
Au Même
(Vers le t" octobre ^9.) Mon cher ami,
Un libraire très actif et très ingénieux m'a proposé de faire sous ma direction une espèce de contre-encyclopédie en cent volumes, traitant de tout ce qui
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peut intéresser aujourd'hui la religion, philosophie^ histoire, littérature et sciences. Je sais bien ce qu'il faut, à peu près ; mais pour le prospectus il faut quelque chose de carré, un programme où il serait important de ne rien oublier. Ne pourriez-vous pas vous qui avez la tête encyclopédique, m'envoyer un croquis de cette bibliothèque ? J'aurais besoin d'avoir cela au plus tôt. Dans mon idée, il faudrait peu de philosophie peu de science, peu de littérature et beaucoup d'histoire. Songez que vous avez cent volumes à faire lire aux enfants de lo à 60 ans ; cherchez ce que vous jugeriez important de leur donner,, et travaillez là-dessus.
Pour moi ce serait une belle affaire et presqu'une fortune ; mais il ne s'agit pas de cela, il s'agit de Sainte Mère Eglise. Le libraire compte qu'il vendrait ses cent volumes, l'un dans l'autre, chacun à 10.000 exemplaires. C'est un million de bons livres à jeter dans le public, tous remplis de l'esprit de l'Univers. N'est-ce pas une belle. chose à tenter ?
J'ai dîné avec Bergounioux, ou plutôt il a dîné avec moi ; j'avais à ma table deux capucins, un trappiste, le supérieur des Sœurs de Jeanne Jugan, l'abbé Rorhbacher, l'abbé Nulanta, missionnaire, et le vicaire général d'Alger. Que n'étiez-vous là ?
Ma femme va bien, mais toujours en béquilles. Mes filles poussent comme des herbes d'avril.
J'attends les articles sur les Rusfaiids.
Tout à vous.
122 COKRESPONDANCE
A M. Léon Aubineau
II octobre 18^9.
Mon cher ami,
Parmi les brochures qui vous ont été adressées s'en trouve-t-il une bleue de l'Assistance publique par Th. St-Genez et Patrice Rollet P Elle me paraît digne de mention et je vous l'adresserai si vous ne l'avez pas. St-Genez en a fait les frais et Rollet le reste. Ce Rollet me semble en bonne voie. J'ai été content d'une conversation que j'ai eue avec lui. 11 a quelque mérite à bien penser ; car de son métier, il est secrétaire d'Augustin Thierry, et c'est une mauv'aise école.
Je ne suis pas mécontent de la santé de ma femme. Elle a repris assez de force, mais elle n'a pas lâché ses béquilles et tout n'est pas fini. Dieu veuille nous préserver de toute rechute. Je ne serai sans alarmes que quand je la verrai se servir de ses jambes comme vous et moi.
Maisonneuve est ici, très enthousiasmé du Pape qu'il a vu, et mécontent des cardinaux. Demandezmoi pourquoi ? mais c'est son idée. Je lui ai appris que vous étiez devenu son confrère dans la légion d'honneur, ce qui l'a enchanté. Il m'a dit de vous faire ses compliments. Recevez-les donc.
Ne viendrez-vous pas faire un tour à Paris ? Je
voudrais vous y voir pour plusieurs raisons, quoique j'aie presque perdu IVnvie de vous tenir à poste fixe au Vieux-Colombier, parce que vraiment ce n'est plus un souhait d'ami de vouloir faire demcu rer à Paris un homme qui peut demeurer ailleurs Mon Dieu ! que ne puis-je aller métablir, non à Tours, mais quelque paît où il n'y aurait de maison que la mienne, le presbytère et trois ou quatre châ teaux dans l'un desquels vous régneriez. Je passe ma vie à rêver ce bonheur lâche.
Tout à vous.
Louis.
LXVIÎI A M. de Dumast
25 octobie 1849.
Mon cher ami, Foblant m'a fait espérer que vous viendriez à Paris et je vois que cette idée vous tient toujours. Dieu permette que vous la mettiez à exécution ! J'auiais tant df joie de vous voir et de vous embrasser. Ce n'est pas moi qui vous empêcherai dfî mener à bonne fin votre congrès de la paix, mais les choses pourront bien n'être pas de si bonne composition. Comment réconcilier des gens qui ne sont pas fâchés et qui s'aiment ? Quoique je n'ai pas vu Montalembert depuis bien longtemps, je suis sûi' qu'il n'y a pas d'inimitié entre nous. Seulement nous différons d'avis, et notre coutume quand nous
I2a CORRESPONDANCE
ne pensons point de même, ce qui est arrivé déjà quelquefois, est de ne point nous voir et nous ne nous voyons pas. Je crois que c'est le plus sage. A quoi serviraient des entretiens où je lui dirais qu'il se trompe oii il me soutiendrait que je suis dans l'erreur et que je perds le parti catholique ? Je connais ses arguments, il connaît les miens, vous connaissez les uns et les autres. Croyez-vous qu'il veuille revenir et pouvez-vous me dire sur quel point je devrais transiger ? Est-ce que Louis Vcuillot est pour quelque chose dans cette dispute ? Est-ce qu'il a une volonté propre ou un ressentiment, ou une personnalité quelconque ? Louis Veuillot n'existe plus, ou du moins n'existe pas autrement que la machine à deux pieds qui porte des articles du bureau de Yi nivers à l'imprimerie Bailly. On peut faire à Louis Veuillot toutes les caresses et toutes les avanies possibles : le rédacteur de VUnivej'S n'en tient pas compte et n'en fait rien.
On n'est pas encore à réimprimer les Libres penseurs ; cela ne tardera guère. J'ai en ce moment sous presse le Lendemain de la victoire, avec préface et additions. Vous verrez cela dans une quinzaine. Venez chercher votre exemplaire. J'ai reçu une longue et très bonne lettre de Bergounioux ; il es4 dans le meilleur chemin.
Je vous écrirai prochainement au sujet de la bibliothèque en cent volumes dont je vous ai parlé. J'ai fait une espèce de plan qui sera soumis à vos corrections.
Tout à vous en N.-S. Louis Veuillot.
N'allez pas croire que j'exagère en rien dans tout ce que je dis du discours de Montalembert et de l'effet produit ? C'est plus grand que Guizot, plus saisissant que Lacordaire. Jamais je n'ai admiré un talent plus plein, plus net, plus fier ; jamais, jamais, je n'ai rien vu dans une assemblée ni dans un théâtre qui approche d'un pareil succès. Il faut que l'àme de Montalembert plaise bien au bon Dieu pour qu'il lui permette de rendre à l'Eglise de si glorieux services.
A Mgr Rendu, évêque d'Annecy
Novembre iS'iq
Je viens de chez M. Lecoffre a qui j'ai demandé quand paraîtrait enfin votre livre. Il a fait un grand geste d'étonnement et m'a dit que le livre avait paru depuis longtemps. Ça été mon tour de m'étonner. J'attendais le livre et il attendait l'article par lequel il était convenu que je l'annoncerais. Voilà l'explication d'un silence qui a dû vous paraître inexplicable et dont je suis si contristé que je veux vous écrire d'abord, avant de couper les pages de ce livre que je devrais déjà savoir par cœur. M. Lecoffre était convaincu que le bon abbé que vous avez chargé de surveille?' l'impression m'avait laissé un exemplaire avant de partir. Le bon abbé de son côté était convaincu (jue M. Lecoffre m'enverrait
120 CORBESPONDANCE
le premier exemplaire sorti des mains du brocheur et c'est ainsi que je n'ai rien reçu. J'espère que ie& autres envois auront été accomplis plus exactement. Pendant que je paraissais oublier ce qui est pour moi un devoir à tous les titres, vous me donniez, Monseigneur, une nouvelle preuve de bonté et de charité en répondant à la consultation que je me suis permis de vous demander sur la création d'une bibliothèque catholique (i). Votre plan est bien plus beau et bien plus grand que le mien ; mais je doute si le mien même pourra être exécuté. Le libraire y trouve des dilïicultés d'argent qu'il n'avait pas assez prévues et nous sommes présentement en panne. Néanmoins, comme la chose est nécessaire, j'ai un pressentiment qu'elle se fera. II n'y a point de mal qu'on soit obligé de la mûrir un peu. Sur le péristyle que vous avez dessiné, je vois déjà qu'il faut agrandir l'édifice.
Vous recevrez ces jours-ci quelque chose de ma façon. J'avais donné à la Rei'ue des deux mondes une espèce de vision de la France gouvernée par les socialistes. J'ai repris cette ébauche un peu mutilée par les scrupules philosophiques du Directeur de la Revue, et tout en bataillant contre nos amis, j'y ai ajouté assez de choses pour en faire un livre, au moins par le nombre des pages. Ce n'est toujours qu'une ébauche ; je regrette de n'avoir eu ni
(1) Ce projet prit corps sous le nom de Bibliothèque nouvelle. Elle devait comprendre cent volumes et parmi les premiers qui furent publiés sous ce titre, il y en eut de très remarquables. Cependant, l'entreprise dût être bientôt abandonnée.
DE LOUIS VEUIl.LOT I27
le temps ni la force d'achever. Néanmoins on y voit, je crois, une pensée juste et suffisamment assise. Le socialisme détruit tout ce que la société a machiné contre l'Eglise, et l'Eglise reconstruit le monde, moitié par le combat politique, moitié par le combat religieux, c'est-à-dire par le martyre.
Vous nous reprochez, Monseigneur, nos discussions avec VAini de la religion. Hélas ! elles me désolent; mais pouvons-nous autrement faire ? Nous avons eu les doutes les plus graves sur la loi proposée par M. Falloux ; nous les avons fait connaître à des hommes qui n'en ont aucun, qui sont entichés de leur ouvrage et qui ne supportent aucune contradiction. Fallait-il céder ? Mais alors cette malheureuse loi passait d'emblée, donnant à l'Université une constitution définitive, jetait l'Eglise dans ses bras et nous dotait d'un clergé universitaire. Quel principe que celui de cette alliance dans l'enseignement avec des juifs, avec des protestants, avec des incrédules !
Beaucoup d'évèques semblent prêts à la subir, mais d'autres la repoussent avec horreur, et nous... (i)
) La fin de cette l.ettre a été perdue.
A Mgr VEvêque de Nevers (i)
Novembre 18^9, Monseigneur,
En me faisant l'honneur de m'écrire pour blâmer l'opinion et la conduite du journal VUnivers, au sujet du projet de loi sur l'enseignement, vous me donnez le premier signe de désapprobation que j aie reçu de Tépiscopat. Jusqu'à ce moment, Mgr l'Evêque d'Orléans seul, dans son journal VAwl de la Religion, avait combattu et jugé nos sentiments avec cette rigueur ; et nous pensions avoir devant nous en cette circonstance, un publiciste plutôt qu'un évêque.
Vous ne me dites pas. Monseigneur, si votre intention est que votre lettre soit rendue publique. Malgré ce qu'elle a de pénible pour nous, et dans le fond et dans la forme, je suis prêt à lui donner toute la publicité possible. Je n'attends que les ordres de Votre Grandeur. Nous nous sommes imposés en commençant cette polémique un devoir auquel nous n'avons jamais manqué, celui de n'esquiver aucun argument, de ne passer sous silence aucune objection, de n'étouffer aucune réclamation et de faire enfin connaître toutes les raisons et toutes les autorités qu'on pourrait alléguer en faveur du projet, comme nous faisons valoir tous les motifs qui nous obligent à le repousser.
(1) D'après un brouillon de Louis Veuillot.
DE LOUIS VELILLOT 1 29
Nous voulons éclairer Topinion et non pas la surprendre.
C'est pourquoi, Monseigneui, je me permettrai de vous présenter quelques observations sur votre lettre dans le cas oh Voire Grandeur voudrait que cette lettre fut publiée.
N'ayant dans les moins d'autres pièces émanées de NN. SS. les Evêques que leurs anciennes réclamations contre la loi discutée en i8^^, nous avons cru, il est vrai, que le nouveau projet de loi, si différent de ce qu'ils avaient toujours réclamé, ne les satisferait pas. Néanmoins, nous ne nous sommes jamais permis de dire que la plupart des évêques partageaient nos opinions sur l'œuvre de M. de Falloux.
Loin de ne cesser de répéter une telle assertion, VUnivers a évité de mêler les évèques dans le débat ; réserve, pour le dire en passant, que les attaques et les affirmations multiples de V Ami de la Religion rendait assez difficile.
Ce que VUnivers a fait quelquefois observer, c'est qu'il y a des membres de l'épiscopat qui repoussent absolument le projet, et que, parmi ceux qui l'adoptent, plusieurs demandaient de nombreuses modifications. Rien n'est plus vrai.
En réponse à VAnii de la Religion qui affirmait que trois évêques seulement repoussent la loi, l'Univers a affirmé qu'il en était plus de trois qui l'ont encouragé dans son opposition. Il aurait pu dire, hier encore, qu'aucun ne l'avait blâmé. J'ai eu en effet l'honneur de causer avec quelques vénérables évèques, favorables jusqu'à un certain point au pro-
CORRESPONDA.NCE. — IX. — U
l3o CORRESPONDANCE
jet. Ils m'ont exprimé quelques doutes avec infiniment de bienveillance et de bonté. Rien de plus. Usant d'un droit qu'on ne leur a jamais contesté, ou si l'on veut d'une tolérance dont on ne les a point accusés jusqu'à présent de faire un mauvais usage, les rédacteurs de l'Univers, comme citoyens, comme pères de famille, comme serviteurs fidèles, désintéressés et obéissants de l'Eglise, ont combattu une loi qui leur a semblé et qui leur semble encore contraire au droits, aux besoins, aux intérêts les [)lus précieux de l'Eglise, de la famille et de la société. Je dois avouer. Monseigneur, que je ne crois pas me repentir jamais de la part que j'ai prise à cette lutte. Votre Grandeur voudra bien me permettie de penseiencore que c'est accepter trop au pied de la lettre les imputations de nos adversaires, de dire que cette lutte a été de notre part, violente, aveugle, acharnée. Elle a été loyale, sérieuse, surtout sincère, et malgré l'exemple qu'on nous a donné, pleine de ménagements pour les personnes. Si nous nous sommes trompés, nous le saurons et nous le dirons, mais nous n'aurons à regretter que l'erreur de notre amour.
Daigne Votre Grandeur agréer l'expression de mes sentiments très humbles et très respectueux.
Louis Vei'illot.
DE LOUIS VELILLOT l3l
A M. Léon Aubineaii
décembre 1849.
Mon cher ami,
On ne trouve pas Lecoffre quand on veut, on ne lui parle pas comme on veut. Il s'appelle M. Lecoffre. Enfin je l'ai vu, et je lui ai recommandé le pauvre Hally. 11 m'a promis de songer à lui si on illustre ses livres d'église. Je ne lui laisserai pas oublier cette promesse ; mais c'est bien peu de choix. Quant à éditer des images, il ne veut pas en entendre parler.
Je souffre de la situatio'n d'Hally ; j'y voudrais remédier ; je n'ai aucun moyen d'y parvenir. Impossible de lui donner du travail dans VL'nivers. Il n'a point le genre du feuilleton, et puis vous connaissez Taconet et tout le chemin qu'il y a entre une plume et sa caisse. Il faudrait que j'eusse de l'intrigue et que je devinsse propriétaire du journal, avec 5o.ooo francs à répandre sur le sol aride des lettres catholiques. Probablement que je ne ferais pas les belles choses que je rêve, sans quoi le bon Dieu me mettrait à même.
Vous recevrez ces jours-ci Le lendemain de la victoire en double exemplaire, un pour vous, l'autre pour l'abbé. Vous lui direz par-dessus le marché que je l'embrasse. Excusez les fautes de l'auteur. Ça fait quatre volumes que je vomis en un an, sans compter le train-train du joiunal et de la cor-
l32 CORRESPONDANCE
respondance. Force de dix chevaux. Mais j'en connais de plus misérables.
A M. VAbbé Vautrât Professeur de morale au Grand séminaire de Verdun
Décembre 1849.
Monsieur lAbbé,
Je me souviendrai de vous à l'autel de Marie, tandis qu'à ce même autel, vous voudrez bien offrir le Saint Sacrifice pour moi. Mais ce souvenir ne sera pas ma seule réponse, et vous permettez bien que je vous adresse à vous-même mes remerciements. Combien je fus touché de votre charité et combien elle m'est nécessaire ! Ce sont de bons frères comme vous que j'ai ça et là dans le monde qui me soutiennent et qui m'empêchent de tomber misérablement. Priez donc, priez avec ardeur, pour que je combatte jusqu'à la fin, moins encore contre les autres qup contre moi-même.
Votre reconnaissant et tout dévoué serviteur.
Louis Velillot.
J'ai une femme et trois filles, l'aînée n'a pas quatre ans, la dernière n'a pas dix mois et elle est bien chétive. Priez pour tout ce petit monde en même temi)s (jue [tour moi.
DE LOUIS VEUILLOT l33
LXXTII
.4 Mgr Rendu, évêque d'Annecy
4 décembre 18/49 Monseigneur,
Je vous fais adresser aujourd'hui le Lendemain de la victoire en deux exemplaires un pour vous, et un pour M. l'Abbé Martinet dont je ne sais jamais l'adresse. Ce livre ne vous offrira pas grand intérêt sous sa nouvelle forme, à moins que reconnaissant ce que j'ai ajouté, vous ne vous amusiez à voir ce que la Revue des Deux-Mondes refuse encore. Ainsi elle n'a pas voulu publier la scène où les conservateurs se disputent et renversent leur marmite, et elle m'a demandé de modifier ou plutôt de mutiler le .discours de Valentin de Lavaur dans le Conseil de la République chrétienne. La vérité est que ces braves gens-là ne veulent pas être socialistes, mais qu'ils puissent devenir catholiques, cela leur paraît tout aussi impossible et ne leur fait pas moins horreur. En somme, ils pensent qu'ils ont été surpris au mois de février iS-iS ; ils ne croient pas s'être trompés de i83o à ce dernier moment, ils veulent et ils espèrent rétablir purement et simplement leur empire. J'ai bien peur d'avoir été prophète.
Profitant de l'autorisation que vous me donnez, j'envoie votre livre à M. Donoso Cortès, avec celui de l'abbé Martinet. Je ferai le même cadeau à M. Guizot. Déjà dans le temps, je lui ai envoyé la let-
tre au roi de Prusse. Je suis étonné qu'il ne vous en ait pas écrit, je le verrai prochainement et je lui demanderai s'il ne l'a pas reçue. Je crois que votre nouvel ouvrage l'intéressera beaucoup. Quelques courts entretiens que j'ai pu avoir avec lui m'ont fait penser qu'il a bien modifié ses idées. Les a-t-il assez modifiées pour pouvoir jouer encore un rôle, c'est ce que j'ignore.
Je vous préviens, Monseigneur, que mon frère n'a pas plus reçu que moi votre ouvrage. Je crains que le chargé d'affaires de M. l'abbé Trincat n'ait fort mal rempli ses commissions et que plusieurs personnes ne soient logées à notre enseigne. Peut-être M. Trincat ferait-il bien de s'en informer. Il serait essentiel que ce livre dont les journaux certainement parleront peu, ne fût point étouffé et que quelquesunes des têtes auxquelles il s'adresse ne l'ignorassent point. Je l'étudié avec délices, tout en me demandant comment je m'y prendrai pour le louer sans violer la Constitution. J'espère cependant m'en tirer et même me contenter.
Je suis, Monseigneur, avec tous les sentiments du plus tendre et du plus profond respect,
Votre tout dévoué serviteur.
Louis Veuillot.
DE LOUIS VELILLOT 1 35
A AI. Léon Alibi ne a a.
lU février i85o.
Voici, mon cher ami, ce fameux prospectus. Faites votre choix ; commencez par i)rendre un volume ou une époque ; ou si vous voulez, attaquez Thierry pour les critiques et réfutations. Nous rembourserons à Taconet les volumes qu'il vous a fournis. Le livre fera huit feuilles, et ce sera trois fois à peu près la valeur des Jésuites au, bagne. \ous aurez la haute paie de quinze cents francs à propos des Jésuites au bagne. D'un commun accord, Eugène et moi, nous vous demandons d'ôter ou de gazer la cause du martyr de la fin, cela paraît leste etdctermine les frères et les pa})as à faire jouer les ciseaux.
Vos articles passeront quand la loi sera passée. Point de place pour rien. Le second Thiers paraît duriuscule. Quelle poigne !
Louis V.
l-e prospectus est provisoire : les corrections sont permises et désirées.
l36 ■ CORRESPONDANCE
A M. Jacques Pilliard, à Alger
Mercredi, 20 février iS^o.
Mon cher Ami,
J'ai trouvé que vos dernières correspondances tranchaient un peu trop par l'abondance des éloges avec les précédentes et surtout j'ai cru peu nécessaire et même un peu dangereux de donnei' tout ce détail des fonds dont la religion dispose en Algérie. Cela ne regarde pas le public et intéresserait trop des adversaires toujours prompts à tout gâter. Attaquons le mal et laissons le bien se faire tout doucement lorsqu'il se fait.
Nous sommes accablés par la loi de l'enseignement et par cent affaires qu'il faut mener de front.
Pardonnez-moi de ne vous écrire qu'un mot en courant.
Votre tout dévoué,
A Mgr Rendu, évêque d'Annecy
21 février i85o.
Monseigneur,
J'ai reçu la lettre que Votre Grandeur a daigné m'écrire par l'abbé Martinet et j'ai lu VEcho du
DE LOUIS VELILLOT iSy
Mont-Blanc. Je n'entreprends plus de vous remercier, Monseigneur, les formules me manquent.
J'aurais bien voulu que le compte-rendu de certain in-8° précédât au moins celui du Lendemain de la Victoire. Il est fait et il attend un peu de place. Je n'ai pas voulu le perdre dans le supplément que nous faisons aujourdlnii pour Donoso Cortès. Tout est arrêté par notre malheureuse discussion sur l'enseignement. Cette question est si grande et le résultat où nous tendons manifestement nous inspire tant d'alarmes, que nous nous sommes transportés sur ce terrain par un instinct qui a devancé nos calculs. Vous jugerez de l'intérêt qu'y prennent nos lecteurs par ce seul fait qu'aucun ne nous demande merci et ne nous conjure de parler d'autre chose.
Il y a bien des tristesses pour nous dans ce combat. Non seulement nous luttons contre nos meilleurs amis, mais nous avons le chagrin de les voir employer la ruse et de voir cette ruse couronnée de succès. Beaucoup d'évêques ont adhéré sans le lire à ce fameux Mémoire envoyé au pape en faveur de la loi et qui l'approuve en toutes ses parties (nous l'avons lu nous). Ainsi ils ont l'air de demander cette loi que tous, sans exception (sauf l'év êque d'Orléans), déclarent mauvaise en beaucoup de points et infiniment redoutable.
Au milieu de ces polémiques, je suis parvenu, moyennant beaucoup de peine et de démarches, à établir les bases de la publication dont j'ai eu l'honneur d'entretenir Votre Grandeur et au sujet de laquelle Elle a daigné m'écrire. Voici notre program-
l38 CORRESPONDANCE
me. Il est bien éloigné de la grandeur et de la beauté de celui que vous avez conçu, Monseigneur ; mais il a fallu se renfermer dans le possible. Personne n'écrirait, personne n'achèterait, personne surtout ne lirait de grands ouvrages. Il faut en faire des petits. Même dans ces humbles limites l'entreprise, bien gouvernée, pourrait porter dans les têtes françaises plus d'idées pures qu'elles n'en ont reçu depuis longtemps.
Ce programme est encore provisoire. Il peut être modifié, augmenté, diminué. Je supplie Votre Grandeur de m'indiquer les changements qu'il y faudrait faire. Je la supplie encore plus de voir dans son amour de la religion et dans sa charité si elle ne pourrait pas enrichir cette collection de quelque ouvrage de sa main. Ce serait pour la bibliothèque entière la plus puissante des recommandations et la plus grande garantie de succès.
Je ne puis m'empêcher de sourire tristement en voyant l'ardeur avec laquelle je pousse cette affaire qui demande pour réussir du temps et de la tranquillité. Pourrons-nous publier même un de ces petits volumes ! 11 n'y aura pas de révolution le 2^ février; mais qui garantit le 26 ? Que veut le président ? Que veut la majorité ? Ceux-là seulement qui veulent mettre la société au pillage sont sûrs de leur volonté et de leurs moyens. On fait de tous côtés le plus triste tableau de l'état des campagnes ; elles se socialisent de jour en jour. Cependant, on s'amuse à Paris et dans toute les grandes villes, comme on le faisait à Babylone 011 l'on avait des vivres pour
DE LOUIS VELILLOT iSp
vingt ans. Jamais la fureur des plaisirs et du luxe n'y fut si grande. Jamais on ne vit rouler dans les rues tant d'équipages, on ne fit tant de festins, on ne donna tant d'ouvrage aux violons ; et ce n'est pas qu'on ignore le danger, on le voit, on l'exagère même, et on veut s'étourdir. Nous devons faire comme ces fous, quant aux apparences, et poursuivre notre œuvre chrétienne de mémo qu'ils accomplissent leur œuvre d'iniquité, en dépit des périls du jour et du lendemain. J'ai toujours beaucoup aimé ce saint qui disait : Si le monde devait finir dans une heure, j'achèverais ma partie de billard. Et moi si le monde devait finir demain à dix heures, je m'occuperais de faire paraître VL'nivers de demain et j'y mettrais le programme de ma biblio^ thèque nouvelle pour porter à mon juge cette pièce du dossier de mes bons desseins.
Je suis. Monseigneur, avec tous les sentiments de la plus vive reconnaissance et du plus tendre respect.
Votre très humble et tout dévoué serviteur.
Louis Veuillot.
A M. Léon Aubineau
25 février i8ôo.
Mon cher Ami,
Comme il faut paraître et donner en même temps quelque chose qui affriande, mettez-vous vite au Thierry ; l'ordre de Saint-Benoît aura plus tard
l/jo CORRESPO^DANCE
son tour. La mesure de ce Thierry serait d'un demi volume, de deux tiers au plus. Un second, un troisième travail sur d'autres points pourront venir ensuite. En ce moment, nous allons au plus tôt fait, pour saisir encore les gens à Paris.
Je n'ai pas vu Gaume, mais je le verrai demain. J'ai reçu une lettre de Sainte-Marie-des-Bois. Tout va bien, le choléra n'a pris personne. Les élèves abondent, le numéraire manque et surtout les vocations. Que ne pouvons-nous prendre le voile ! Mais il s'agit bien de cela ! Sœur Théodore se plaint de votre silence et demande si vous n'avez pas reçu un volume qu'elle vous a écrit il y a un an.
Tout vôtre,
Louis.
Vous lirez demain du Valdegamas.
A Mme Louis Veuillot.
Chartres, mars i85o.
Ma chère Amie,
Ce bon évêque m'a reçu d'un tel cœur et avec une joie si manifeste que je n'ai pas même songé à partir le lendemain de mon arrivée. Je resterai donc tout aujourd'hui, et je ne lui ferai mes adieux que demain après midi. J'arriverai pour dîner ; ainsi, fais mettre mon couvert.
Je suis ici fort bien installé, dans une petite chambre au soleil, sous les flèches de la cathédrale.
DE LOUIS VELILLOT l4l
Monseigneur, charmé de m'avoir, voulait me mettre dans la chambre d'honneur. Il m'y a conduit : j'ai reculé d'épouvante. Cette chambre d'honneur grande et haute comme la tienne est une vraie Sibérie. Il est impossible d'y brûler assez d'arbies pour l'échauffer. J'ai prié le bon évêque de me traiter avec moins de considération ; ses prêtres et ses domestiques effrayés comme moi ont uni leurs prières aux miennes et j'ai échappé à ce soit menaçant. Il a été convenu que je reviendrai pendant l'été et ffu'alors j'habiterai la chambre d'honneur. Je suis même invité à t'amener et pour me décider il m'a montré ton cabinet de toilette.
Adieu, ma bonne Mathilde ; aime-moi bien et crois à tout mon amour.
Louis.
A Monseigneur Clause! de Montais.
29 mars i85o.
Monseigneur,
J'étais absent quand vous m'avez fait J "honneur de m'écrire ; je m'étais mis en retraite pour quelques jours ; mais je suis revenu à temps pour recevoir votre lettre publique, comme vous le verrez dans le journal d'aujourd'hui. Nous verrons quel effet elle produira et jusqu'oui va notre droit, niain tenant que la loi est promulguée.
Je n'ai rien à dire de la brochine de Mgr l'Evêque de Langres, puisque Votre Grandeur l'a lue ; mais
i/i2 coaT^ESPO^DA^CE
j'étais sûr qu'elle ne vous satisferait pas. Monseigneur de Langres se complaît cependant dans la position qu'il a prise et il s'étonne un peu que personne ne soit content de lui. J'ai pris la liberté de lui dire que c'est le cas ordinaire de ceux qui veulent contenter tout le monde. Au fond, je doute qu'il se soit contenté parfaitement lui-même. Il laisse voir encore plus d'incertitudes lorsqu'il parle que lorsqu'il écrit, il en laisse voir encore plus lorsqu'il cause que lorsqu'il parle.
J'ai bien pensé, Monseigneur, qu'un passage de mon dernier article sur M. Guizot vous déplairait. Il était trop tard pour y rien changer. J'ai presque espéré que M. Gérusand sauterait par là-dessus en en faisant la lecture, et pour mon compte, j'avoue que je n'y aurais pas manqué. Je vous prie, Monseigneur, de me pardonner cette petite incartade en songeant que je suis né à Rome.
Daignez agréer. Monseigneur, l'assurance de mon très humble et très filial dévouement.
Louis Vetjillot.
A M. G., àB.
Paris, le ii avril iSôo.
Mon cher G...,
Je vous dois depuis longtemps une lettre, je voulais vous l'écrire, et je suis forcé après tous mes délais de ne vous jeter à la volée qu'un simple bonjour.
DE LOUIS VEUILLOT . l/jS
Si VOUS lisez VUnivers, vous ne voyez qu'une faible partie de mes occupations, et je ne sais pas, à vrai dire, comment j'y résiste. Je vais ajouter à tout ce que je fais un surcroît formidable. Cette Bibliothèque dont je vous ai parlé est en voie de réalisation. En même temps que cette lettre, vous recevrez le prospectus qui en expose à peu près le plan. Je dis à peu près, car je n'ai rien voulu définir quant aux volumes pour me laisser la faculté d'améliorer. En somme, ce sera principalement une collection de volumes historiques à notre point de vue, dans le dessein de montrer aux bonnes gens qui ne s'en doutent pas, ce que le bon Dieu fait en ce moment-ci. Je compte sur vous pour la Belgique. Il me faut un volume de 288 pages au moins, de 36o pages au plus, de la dimension de celle que je vous envoie. Ce n'est pas bien long ; mais comment faire lire de plus longs ouvrages, et comment les donner à bon maiché ?
Je voudrais qu'il y eût : 1° une introduction historique rapide jusqu'à Joseph ; 2° une description plus étendue de ce qui fut fait sous ce règne ; 3° l'histoire jusqu'à ces derniers temps. Le but de tout, l'épigraphe de chaque volume et de la collection entière serait : Hors de V Eglise point de salut. 11 faut faire dire à l'histoire ce qu'elle dit, et savoir que Notre- Seigneur nous a donné l'Evangile une fois pour toutes et que l'Evangile livré à la libre interprétation des hommes est un mauvais livre ; qu'il n'y a point de peuple fort et vivant par lui-même ; que les plus
fiers et les plus grands et les plus sages et les plus froids ne sont que de faibles et imbéciles marmots qui tombent dans la crotte dès qu'ils Lâchent la main de leur mère.
Ce travail (toute peine mérite salaire) vous sera rétribué catholiquement, c'est-à-dire pauvrement, mille francs, douze cents francs peut-être. C'est du reste à peu près le prix courant des revues. Vous en abandonnerez l'exploitation perpétuelle aux éditeurs, qui, franchement, n'ont pas d'autre moyen de se tirer d'embarras. Le beau de l'affaire, c'est que vous rendrez un service à la religion, et un à moi.
Dites-moi, mon cher G,.., si vous pouvez accepter cette charge, et combien de temps il vous faudrait pour faire votre volume. Je suis obligé de prendre des mesures pour paraître en temps opportun.
Dans le cas oii vous verriez quelque chose à faire, outre la Belgique, dites-le moi. J'en serais charmé, car je trouve que vous vous acquittez fort bien d'écrire. Tout en préférant la liberté de vos lettres, jai lu avec grand plaisir ce que vous m'avez donné. Adieu ; je ne vous dis rien de la situation. C'est toujours la même chose. L'eau monte. Mais tant que nous n'en aurons pas par dessus les lèvres, il faut crier : \ixe Jésus !
Tout à vous en Jésus-Christ vainqueur.
Louis Vemllot.
DE LOUIS VELILLOT 145
A M™" Louis Veuillot.
ili avril i85o.
...Tu remercieras le curé de ses offres d'hospitalité. Entre nous, je n'ai pas trop envie de l'accepter ; mais n'en dis rien. J'étais sûr d'après la description que tu m'as faite de la foi de ce pays, que ce curé lisait le Journal des villes et des campagnes, et je le disais justement hier à dîner chez Lafon, en parlant de toi. L'abbé Combalot était là. ïl va partir pour son pays, s'il avait pu rester quelques jours de plus, je l'aurais supplié de venir avec moi à B..., et il y aurait consenti. Mais ce triste curé voudrait-il seulement qu'on vînt prêcher son troupeau ? Combien j'ai le cœur serré de voir qu'on laisse ainsi périr les âmes qu'il serait si facile de sauver.
Tu as bien fait de danser à la noce. Il ne faut pas effaroucher ces pauvres gens en leur donnant lieu de croire qu'on est trop fier ; mais je m'applaudis de ne mètre pas trouvé là, car j'aurais eu quelque peine à ne pas leur faire une leçon.
L'évêque de Chartres est venu me voir hier. J'aurais bien voulu que tu fusses à la maison pour recevoir sa bénédiction, ainsi que nos petites filles.
Je donnerai demain à dîner, mais j'inviterai seulement quelques rédacteurs de YUnivers pour leur faire connaître un abbé de Belley qui nous a envoyé
ï^& CORRESPONDANCE
de forts bons articles et qui me donnera un volume pour la Bibliothèque nouvelle. Adieu, ma chère amie. Tout va très bien ici. Arthur t'embrasse. Fais bien mes compliments et mes amitiés à tout le monde.
Louis.
A M. Foisset.
Paris, le ig avril iSTjo.
Mon bien cher Ami,
Je prends aclc de votre lettre, de vos promesses, et j'y compte, vous me donnerez i° La Vie de I\'.-S. ; 2° Les temps apostoliques ; 3° Nous verrons pour la Papauté.
Vous aurez tout droit en laissant à la librairie l'exploitation de ces livres, de reprendre les titres et d'écrire sur les mêmes sujets autant d'in-octavo que bon vous semblera. Et puissiez-vous beaucoup en écrire !
Pour l'amour de Dieu, et j'ajoute par charité, donnez-moi im volume en septembre et ])lus tôt si vous le pouvez. On m'avait promis, on me lâche, et je risque de me trouver dans un grand embarras. J'ai des engagements envers les libraires qui me rendent passible d'une indemnité si je ne livre pas la copie à heure fixe ; en sorte que je puis être ruiné pour avoir, par dévouement, accepté cette affaire»
Vous pouvez, dès à présent, mètre fort ulilc en
DE LOLIS VELILLOT 1^7
me faisant un cadeau. Je fais un précis d'histoire sainte, simple abrégé des livres saints, sans critique ni réfutation (elles viendront plus tard) des attaques dont ils sont l'objet. Ce précis, relevé de quelques courtes réflexions à l'usage du temps présent, n'est pas au-dessus de ma portée, il n'y aurait de difficile qu'une analyse de la législation mosaïque. Or cela est fait et très bien fait par vous. Me voulez-vous permettre d'ajouter ce travail au mien ?
Je ne vous dis rien des affaires ; j'aurais trop à dire, et je suis trop pressé. Vous entendez beaucoup parler de Leclerc ; c'est un très brave homme que je crois un peu catholique.
Est-ce que Mme Foisset est sérieusement malade ? Il faudra bien que vous trouviez une minute pour me dire un mot de sa santé. Tout va bien chez moi en ce moment. Laissez-moi sortir un peu des premières couches de la Bibliothèque nouvelle et vous nie verrez arriver. Il n'est pas possible qu'ayant un aussi grand désir et un grand besoin de vous embrasser, je ne me contente pas bientôt.
Tout à vous en N.-S.,
Louis Veuillot.
Ci-joint un modèle de nos petites pages. 11 y en a 36 à la feuille. Les volumes doivent avoir 8 feuilles au moins, lo feuilles au plus.
Ecrivez-moi rue du Bac, n° 46, vos lettres m'arrîveront tout droit, et je les aurai ainsi quelques heures plus tôt.
N'auriez-vous rien dans vos papiers dont je pourrais orner un premier volume de critique ?
l48 ' CORHESPO.\DA\CE
A M. Léon Aiibineau.
19 avril i85o.
Où en êtes-vous, mon cher ami ? Eugène me dit que vous n'êtes pas très content de la besogne que je vous ai donnée. C'est une raison pour que vous l'acheviez au plus vite. Je vous en prie, hâtez-vous. Tout le monde me manque de parole et je vais me trouver dans un extrême embarras pour avoir voulu être utile. J'ai des engagements avec les éditeurs, et j'aurais tout simplement un dédit de plusieurs milliers de francs à payer si on ne me mettait pas en état de donner de la copie très prochainement. Voyez si vous voulez pour votre part contribuer à ma ruine. Je vous parle très sérieusement et je commence à être fort inquiet.
Tout à vous,
Louis Veuillot.
Paris le 21 avril i85o.
Mon cher ami,
Prenez huit mois pour faire votre travail, s'il vous faut ce temps-là, mais vous êtes bien étonnant ! Qui vous empêche d'écrire cinq pages comme celle que je vous ai envoyée, par jour, une fois que
DE LOUIS VEUILLOT l/jQ
VOUS posséderez votfe matière ? Cinq pages par jour cela fait i5o en un mois. Quand vous serez en train, vous irez beaucoup plus vite. Vous n'avez pas de loisirs .►^ Il y a un moyen de s'en procurer : on se couche un peu plus tôt et on se lève beaucoup plus tôt. Je me donne trois ou quatre heures de liberté tous les jours, moi qui suis l'homme le plus dérangé du monde, par la moitié seulement du procédé que je vous dis là. Du reste, je tiens à avoir quelque chose de vous, et il faut que vous me donniez cette satisfaction. De quelque façon que je m'y prenne, il se trouvera des parties médiocres dans ma Bibliothèque ; je veux que d'autres parties la relèvent. Et vous ferez très bien ce que je vous demande ; rapportez-vous-en à moi.
Adieu, mon très cher ami ; je vous embrasse en
Celui qui nous aime.
Louis Veuillot.
Vous me donnerez aussi des articles pour mes Critiques et réfutations. Cherchez quelque garnement qu'il vous plaise d'écharper. Vous aurez toujours cent francs par feuille, et vous êtes bien mai tre d'appeler cela rouler sur l'or.
A M. Léon Aubineau.
2/j avril i85o.
Mon cher Ami,
Vous me demandez pour quelle époque il me faut une critique de Thierry ? Il me la faut maintenant.
l5o CORRESPONDANCE
C'est tout ce que je puis vous répondre. Rien n'est plus pressé. Travaillez-y donc, comme vous me le promettez, sans désemparer. Vous savez mieux que moi ce qu'il faut faire. Toutefois, dans l'intérêt de l'œuvre et dans le vôtre, je crois qu'il faut dépouiller autant que possible les chaleurs et les jeunesses et se servir de l'épée plutôt que du fouet. Je ne sais si je vous ai envoyé la dimension de nos pages. La voici en tout cas.
Votre comédien est bien gentil et rien n'est plus facile que de lui témoigner de l'intérêt. 11 ne l'est pas également de lui trouver une place. Je fais cependant toutes les petites tentatives qui me sont possibles dans la gêne oii vous me savez. Voilà ma femme qui revient de la campagne me ramenant Agnès avec la coqueluche, Marie avec une effroyable brûlure à la jambe, et elle-même abîmée d'un gros rhume. Les deux petites sont au lit et la mère aurait besoin de s'y mettre. Voilà les fleurs de mai que m'apporte le printemps. Mais vive Jésus !
Tout à vous,
Louis Veuillot.
Au Même Mon cher Ami,
3 juin i85o.
Je n'ai plus le dédit sur les bras ayant eu l'air de fournir un premier manuscrit en temps opportun. Mais notre premier volume sera philosophique.
le second médiocre ; il serait bon que le troisième fut intéressant ; il faut que ce troisième soit le vôtre et qu'il arrive fin juin. Je vous assure que cela est de la plus haute importance pour moi quoique je sois allégé de mes angoisses touchant ce chien de dédit qui m'a fait pousser des cheveux blancs. Puis donc que vous y êtes, poussez, poussez ferme.
Voici un secret qui fait battre le cœur de moi, de mon frère, de du Lac, et de Taconet. Roux va nous quitter, il y a deux portes ouvertes pour Ciu'il parte. Ou il rentrera dans sa boutique universitaire, ou il dirigera une publication de livres scolastiques. Sa place va donc rester vacante à l'Univers ! En voulez-vous ? Nous vous la destinons tous, et moi je vous conseille d'accepter, quand même vous ne pourriez pas rester attaché à votre gouvernement par le caoutchouc d'un congé illimité.
1° Wnivers est aussi solide que n'importe quelle position.
2° Cela vaut trois mille francs.
3° C'est à Paris.
4° Facilité de faire cent autres choses sans lâcher et sans gêner celle-là.
5° La société.
6° La plume étant l'outil principal que Dieu vous a donné pour le servir, il est temps, il est temps, il est extrêmement temps que ce soit l'outil dont vous fassiez le principal usage.
Mon bon ami et mon bon frère, réfléchissez-y avec tout le sérieux possible ; et faites entrer dans vos considérations celle-ci, que, si l'Univers vous
l52 CORRESPONDANCE
éloigne de Tours, que si ce n'est pas une position officielle et toute la suite, ces inconvénients sont balancés par un avantage : L'Univers est une mission.
Embrassez l'Abbé pour moi et qu'il vous le rende. Je l'airne comme toujours, mais je n'écris plus, j'imprime.
Louis.
Au Même
i6 juin i85o.
Mon cher Ami,
J'ai manqué le P. Lavigne ; j'ai eu la sottise de ne point songer qu'il passe et ne séjourne pas. Quand je me suis présenté ce matin rue de Sèvres, on m'a dit qu'il était parti. Je regrette le plaisir que j'aurais eu à causer avec lui, et de vous ; mais pour le reste, comme je n'avais rien à lui dire qu'il ne sut, je me console. La difficulté de Tours, je parle du bien qui vous est possible là, s'est présentée à mon esprit comme très grave ; je ne l'ai point écartée, cela est du ressort des directeurs et non pas des amis. Cependant si Dieu vous faisait une place à VUnivers cela pourrait passer pour un signe. Vous savez ce que l'on trouve à faire ici. On ne soigne pas de sa main la marmite comme à Tours ; mais en réalité l'on veille sur toutes les marmites de France. Tout compliment, toute amitié à part, nous avons besoin de renfort pour faire feu aux
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questions d'assistance. Vous savez où va cette question-là, ce que les charitains veulent faire, ce que VUnivers peut empêcher ; voilà sur quoi vous devez méditer. A Tours, vous avez la ville pour limites, vous ne faites rien qui franchisse cette frontière. A Paris vous êtes partout. Cela est très grave et je vous répète devant Dieu que nous allons avoir besoin ici d'un homme qui s'attèle à celle question, et que pour moi, vous êtes l'homme.
Je ne me trompe pas sur ce que vous pouvez faire ; mon amitié pour vous est certainement bien grande. Vous venez avec du Lac, en première ligne après mon frère ; mais je vous assure que je n'aurais pas introduit mon frère à VLnivers pour mon plaisir, et que je l'aurais laissé à Angers, si je ne l'avais cru très utile à l'œuvre que je dois a\ant tout m'occuper de faire réussir. J'aime bien Roux aussi ; cependant je désire ardemment que vous le remplaciez.
Au surplus, il n'y a que les révolutions qui vont vite et vous avez encore le temps de réfléchir, car les affaires de Roux ne sont pas décidées. Il est sûr seulement qu'elles se décideront et que, pour une destination ou pour une autre, il nous quittera.
Adieu, cher ami, je vous embrasse de tout cœur.
Louis.
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