CCLXXXVIII
A M. de Maguelonne
1^^ septembre iSbg. Mon cher ami,
Me voici de retour après un repos de trois semaines qui m'a paru long mais que j'avais résolu de prendre entier. J'ai couru les bois, j'ai attrapé des coups de soleil, j'ai bu 'du lait, j'ai lu dix ou douze volumes, et tout cela m'a donné la faim d'écrire. Quand je suis parti, j'étais repu, et mes yeux surtout criaient miséricorde. Pendant ces trois semaines, j'ai eu cent mille livres de rente en biens fonds, douze chevaux dans mon écurie, dix domestiques, deux voitures, table ouverte à tout venanf,. des fleurs de printemps en plein été, du gibier avant la chasse, du raisin avant l'automne. Et j'ai plus que jamais béni le bon Dieu de m'avoir donné mon gros travail et mes petits gages. C'est quelquefois bien ennuyeux de faire l'Univers, mais cent miJle: livres de rente ne valent pas cet ennui-là.
J'ai appris par les journaux que j'étais malade;, que je devenais fou, même que j'étais mort. Comme tout homme est toujours un peu malade, un peu fou, et même un peu mort, je n'ai pas jugé nécessaire de faire un article pour démentir ces nouvelles en ce qu'elles pouvaient avoir d'excessif ot de
prématuré. Cependant si j'avais su oii vous prendre, je vous aurais écrit pour vous rassurer. Nous autres qui avons l'habitude de dire la vérité, nous ne savons jamais assez ne pas croire ce que nous lisons dans les journaux et plusieurs de nos amis ont pris l'alarme. Je vous aurais écrit surtout pour vous féliciter de vos lettres de Bologne. Elles étaient vraiment parfaites et d'un homme de cœur qui sait écrire. Mon frère vous en a dit le succès. J'ai joui doublement de vous voir si bien faire, j'en ai joui pour vous et pour VUnivers, c'est-à-dire pour moi, mais un moi qui est quelque chose de plus que moi. Combien je regrette qu'on nous ait confisqué celles de Florence ! Je n'ose vous demander de les refaire. C'est une besogne dont je serais incapable ; il y a des inspirations qu'on ne retrouve point. Mais rien ne saurait produire tant d'effet chez nous que ces peintures où nous retrouvons tout notre i8/i8.
Votre dernière lettre à ma sœur contient une appréciation de la situation qui est bien la mienne. J'ai été heureux de me rencontrer avec vous et avec votre interlocuteur. Le plan est manifeste à l'égard des Romagnes et à l'égard des Duchés. On veut faire comprendre au Saint Père et aux princes la facilité qu'on aurait à les dépouiller ; on veut qu'ils ne rentrent qu'en passant sous les fourches et en faisant de force à la Révolution des concessions qui rendent le mal irrémédiable. Moyennant ces concessions, la Révolution qu'il faudrait faire aujourd'hui contre la majorité, se fera dans quelques
années par l'unanimité. C'est de la haute politique et de la haute escroquerie : c'est aussi de la haute folie. Tout cela finira par une catastrophe française, et peut-être européenne, si l'on ne s'arrête a temps. Mais le temps n'est-il point passé ? J'avoue que j'espère peu de Zurich. Je serais étonné que les diplomates fissent quelque chose de bon ; ils ne peuvent valoir mieux que les princes qui les envoient et qui sont les artisans et les dupes de la Révolution. J'espère néanmoins, parce que le bon Dieu n'est pas révolutionnaire.
Que vous avez bien parlé dans cette conversation que vous rapportez à ma soeur et qu'elle a lue en pleurant. Oui, notre but, notre œuvre est de faire aimer le Pape, de défendre Rome. C'est là qu'il faut travailler, combattre, mourir. Je vous ai envié la mission que vous avez remplie, je suis fier qu'elle ait été remplie par vous. Rien ne pouvait mieux servir nos intérêts et il aurait fallu la prendre quand même elle eût été contraire à tous nos intérêts.
Puisque je vous parle de ma sœur, il faut que je vous dise qui ni elle, ni moi ne comprenons rien aux idées que vous semblez vous faire sur son inimitié. Elle vous sait grand gré de l'hospitalité que vous nous avez donnée, de l'affection que vous nous avez montrée, des amis que vous nous avez procurés. Beaucoup de reconnaissance et beaucoup d'estime, voilà ses sentiments pour vous. Ce sont les miens avec la mâle ardeur de l'amitié. Je crois que
53/( COE\RESPONDANCE
le génie italien étant porté aux conspirations, les Français italianisés par quelque séjour se soupçonnent un peu réciproquement de prendre cette habitude les uns contre les autres. Ce que l'on a pu insinuer contre vous par jalousie ou pour amour de l'art n'a fait aucun effet sur des natures gauloises, essentiellement gauloises, que le soleil romain n'a pas eu le temps d'amollir. Vos œuvres parlent plus haut que les insinuations des insuffisances qui auraient voulu me persuader que vous n'entendez pas votre besogne. Allez, mon très cher, appuyez-vous ferme sur mon jugement et sur mon cœur. On ne vous délogera pas de là.
Du Lac m'a donné votre lettre. Nous avons songé ensemble à ce qu'on pourrait faire pour le Journal de Rome. Nous pensons que le Journal Officiel doit rester ofïiciel et ne pas s'engager dans les polémiques. Il se rendrait puissant et utile par quelques avertissements en style bref, quelques démentis bien donnés, soit aux bruits publics de Rome, soit aux journaux étrangers.
A côté du Journal OJJiciel, on pourrait créer un journal autorisé, mais cependant libre, qui entrerait dans la discussion. Deux choses seulement y seraient nécessaires pour qu'il obtînt un immense crédit, sinon à Rome, du moins en France et en Europe, mais ce sont deux choses difficiles : la promptitude et le courage. La promptitude dans la répartie, le courage contre les mauvaises doctrines non seulement des incrédules, mais surtout des ca-
tholiqucs. Je ne vois pas de meilleur moyen de prévenir l'anarchie que le Correspondant, l'Ami de la Religion, les gallicans, les parlementaires, les académistes finiront par introduire chez nous. A cet égard, le pouvoir de Rome est immense. Nous y avons façonné l'opinion par un travail de vingt ans, et elle n'a qu'à en prendre possession.
Cependant, il y a deux choses à considérer. A-t-on les hommes ? Et si on les a, croit-on possible de faire un journal gouvernemental sans être bientôt contraint d'en autoriser un autre ? Voilà sur quoi nous n'avons rien à dire. Du moment qu'il y aura deux journaux, il suffira que l'un des deux, sans être mauvais, ne soit pas, bon, il aura le public et se trouvera bientôt assez fort pour dcA^enir dangereux.
Adieu, mon très cher ami, il me semble que j'ai cent choses encore à vous dire, mais le temps me presse. Les retours sont un moment terrible pour moi. Je trouve une accumulation de papier, de lettres d'affaires qui m'oblige à tout abréger et à tout précipiter.
Louis.
Nous avons reçu les marbres. Je ne sais comment nous nous y sommes pris pour croire qu'ils venaient de Bastide et je crois que nous l'avons remercié. Faites-vous rendre cela. Ils ont été distribués suivant les inscriptions, et je me suis amusé à compléter celle qui m'a paru m'être destinée. Vous aviez écrit : Et elevatiim est cor tuum in robore tuo. J'ai
536 COBRESPONDANCE
ajouté ce qui suit dans le texte : propterea ego adducam super te aliénas : et nudabunt gladios suos super pulchritudinem sapientiœ tuœ, et polluent decorem tuum. Ainsi votre amitié m'aura flatté sans me faire oublier l'avertissement divin.
GGLXXXIX
A Mlle Emilie Guilliaud
7 octobre iSôg.
Mademoiselle,
Je me suis lié par des serments affreux envers deux hommes affreux, un nommé Gaume frère et Duprey, libraire, et un nommé Racon, imprimeur. J'ai fait vœu de négligence, d'impolitesse, d'oubli de tous mes serments et de tous mes devoirs, jusqu'au moment oii j'aurai épuisé deux bouteilles d'encre et sali mille feuilles de papier pour ces scélérats, (i) Taconet gémit, tous mes amis gémissent, mon cœur gémit, j'ai mai aux yeux, j'ai mal à la tête, je me fais horreur à moi-même et je remplis mon pacte abominable. J'y manque pourtant en ce moment-ci, mais hélas ! pour dire que je n'y puis manquer, et il faut que vous soyez bien puissante pour obtenir cela. J'en ai pour jusqu'à la fin du mois. Alors, mon dernier feuillet sera écrit, et ma dernière épreuve corrigée. Alors je passerai à des exercices plus doux. Ah ! si jamais je refais un livre, qu'il soit plein de fautes d'impression et que
(1) Louis Veuiliot terminait son Çà et Là.
j'en rougisse jusqu'au milieu des bois oij j'irai cacher ma honte !
Je vous adresse un petit bouquin secret que je n'ai osé donner au pubhc après l'avoir fait imprimer, (i) Cachez-le bien si vous avez encore quelque bonté pour moi. C'est moi qui devrais vous le cacher, mais je sens vivement mes torts et j'ai besoin de m'humilier. Cela montre que peut-être je ne suis pas perdu sans ressource.
Malgré tout, je suis si convaincu que vous êtesbonne et miséricordieuse que je n'hésite pas un moment à me recommander à vos prières et, si vous jugez à propos de livrer le secret de nos relations, je me recommande par vous à celles de Madame votre sœur. Quand je réfléchis à ma conduite envers elle, envers vous, envers le bon Léon que j'aime tant et depuis si longtemps, je n'y comprends rien. Quelle condition que celle de l'homme de lettres qui a la folie de vouloir faire en même temps un journal et autre chose ! Je n'étais pas né pervers, ni ingrat, ni brutal, bien au contraire. J'ai l'âme très affectueuse, j'aime à faire plaisir, et vous voyez ce qui en résulte. Priez beaucoup pour moi, et croyez, Mademoiselle, que je serai vraiment heureux le jour où je pourrai enfin vous donner une marque de mon obéissance et de tous les sentiments avec lesquels je suis
Votre très humble et tout dévoué serviteur.
Louis Veuillot.
(1) Les Filles de Babyloiie.
538 coRKESPO^DA^CE
Tout va bien a la maison. Mes filles sont recoffrées et rencagées d'hier avec les résolutions les plus belles de briller prochainement par la science et par la sainteté.
GGXG
A M. Henri de Maguelonne
Novembre 1869.
Mon très cher ami, mon misérable livre n'est toujours pas fini, et m'absorbe toujours, mais abbiate patienza. Nous tirons à la fin, et alors je vous écrirai de belles longues lettres. Ceci n'est qu'un billet, pour vous conjurer non seulement de ne pas nommer l'auteur des Filles de Babylone, mais encore de ne pas parler de ces bâtardes. J'ai voulu vous envoyer l'ouvrage ainsi qu'à quelques autres amis ; pris de court par le départ de Madame Z..., je n'ai pas eu le temps de vous expliquer qu'il n'avait paru que par hasard dans le plus strict incognito. Pris de scrupule au moment de le lancer, j'ai consulté un juge qui m'a dit que c'était assurément fort beau, mais qu'on se moquerait de moi et que je serais couvert de ridicule si je donnais des vers au public. J'ai compris et je me suis contenté de faire tirer mon erreur à cent exemplaires pour ne pas perdre la composition. Un reste de tendresse paternelle pour un enfant mal venu ! Aimez le pauvret, mais ;gardez un silence miséricordieux et prudent.
DE LOUIS VEUILLOT BSg
Avez-vous laissé courir une de mes lettres ? Il me revient ici que quelques phrases imprudentes de ma façon sont très lues dans Rome. S'il en est ainsi, ces phrases sont connues aux Tuileries. Prenez-y garde. Quoique je n'aie rien à cacher de mes pensées et que je n'en veuille rien cacher, celles que je vous envoie n'ont plus l'habit de cour. Je tiens que pour les pensées qu'on envoie aux princes, une mise décente est de rigueur.
Les choses, dit-on, s'arrangent. Je n'attends pas cet arrangement sans quelque peu d'angoisses. Ici nous sommes très guettés et j'ai lieu de croire que l'on va jusqu'à me tendre des pièges. Ce souci ne m'aide pas médiocrement à me plonger dans la littérature. Nos évêques continuent de marcher leur petit train. Les observations de Mgr Gerbet sont fort belles, nous les ferons réimprimer à Paris et je vous les enverrai.
Vous aurez bien raison d'écrire à Taconet pour les affaires. Je suis distrait au dernier point et je ne songe jamais à celles dont je suis chargé que quand je ne suis pas en situation de les conclure. Adieu, mille tendresses à vous et à tous nos amis.
Votre frère,
Louis.
A Mlle Emilie Guilliaud
9 novembre i8bg.
Je vous ai obéi, Mademoiselle. Il n'a tenu à rien que je manquasse encore de parole. J'avais mal pris mes mesures, et ce matin quand je comptais encore avoir un jour, je me suis aperçu que je n'avais plus que quelques heures. Mon article s'en ressent ; mais c'est tant pis pour moi seul. Il suffit qu'on aperçoive ce que c'est que la Mère Emilie et quel est le livre de Léon. Quant à mon article, son grand mérite et sa grande utilité étaient de vous servir de bouquet, il fallait qu'il arrivât juste à l'heure. Une toute petite fleur, même un peu effeuillée, mais pourtant fraîche le jour de la fête, vaut mieux que tout un parterre deux jours après. Faites donc votre compliment, chère Mademoiselle, et faites en même temps le mien.
Quant au volume littéraire, ce sera pour plus tard. Laissez-moi seulement sortir de mon misérable Çà et là. Vous n'attendrez pas quatre ans. L'article de la Mère Emilie vous est dédié (entre nous) ; il faudra bien faire l'autre pour Mme Aubineau, et je tâcherai de me rattraper ; car votre article dont je viens de relire l'épreuve ne vaut décidément rien. Si mon ami La Bedollière voulait m'attaquer demain là-dessus, je l'embrasserais de bon cœur.
Quoique l'on ne sache pas que je vous écris.
DE LOUIS VEUILLOT Ô/jl
Mademoiselle, je vous fais tout de même les compliments d'Elise. Elle vous aime très fortement et vous êtes du petit nombre des amis dont nous parlons toujours. Tout va bien chez nous, et nous goûterions, le petit bonheur de cette terre, comme le peuvent faire de petites bonnes gens, à travers les cent choses essentielles qui manquent toujours, si nous n'avions pas sur le dos ces diables d'imprimeurs. Il en vient deux tous les jours sans compter celui du journal, pour chercher des épreuves ou de la copie. Nous allons en congédier un, mais pour peu de temps, car la manie de faire des livres est bien capable de me reprendre encore après le dégoût où je suis maintenant.
Nos petites vont bien. Luce, sous le nom de Puce qui ne va pas mal à sa taille et à sa couleur, se distingue dans cette grande classe verte où elle n'a pu entrer que par l'abus des influences dont disposent ses illustres parents. Elle est dans les dix premières sur une cinquantaine de condisciples dont la plus jeune après elle a deux ans de plus qu'elle. Agnès malgré son esprit volatile se tient assez ferme dans les premiers rangs ; enfin... mais je m'aperçois que je cède à l'amour-propre d'auteur.
Adieu, Mademoiselle. Vous m'avez promis de prier pour moi. Tenez votre promesse comme si j'avais rempli vos conditions et croyez-moi votre bien dévoué et respectueux serviteur et ami.
Louis Veuillot.
A M. le Comte de la Tour
i/i novembre iSBg.
Mon très cher ami,
J'emprunte les yeux et la main d'Elise pour ne pas remettre plus longtemps à vous dire combien je compatis à votre deuil et m'associe à vos consolations. C'est une terrible chose de voir mourir son père, mais c'est un grand bonheur de songer qu'il passe de ce monde à la vie éternelle et de nos bras dans la présence de Dieu. Nous avons tous donné ce que vous pouviez attendre de notre parfaite amitié. Vous savez combien nous vous aimons. Votre grand cœur vous a fait partout des amis, vous n'en avez point de plus solides et de plus pénétrés que nous.
J'aurais dû vous écrire il y a déjà deux jours ; mais j'achevais un livre, et l'imprimeur et l'éditeur s'accordaient pour me presser. C'est fini d'aujourd'hui, j'ai donné la dernière page. C'est ce Çà et là que j'ai annoncé à Mme de la Tour, il y a déjà bien des années, quand je ne la connaissais encore que par le serment qu'elle vous faisait faire de ne pas écrire contre l'Univers. Vous avez bien tenu ce serment comme les autres. Mon livre, dans ce tempslà, ne devait former qu'un petit volume ; il y en aura deux gros. J'espère néanmoins que Mme de la
Tour et vous, le lirez facilement et avec plaisir. La Bretagne en a inspiré les meilleurs chapitres, et mon cher Tréguier a fourni le sien, qui n'est pas le plus mauvais, si ma plume n'a pas trahi tout à fait mon cœur.
Vous y trouverez des histoires qui viennent de vous, et bien d'autres choses encore, car j'ai usé pleinement des latitudes que me laissait mon titre. Je me promène dans le monde entier et ailleurs, portant partout la croix. J'ai tâché de répandre quelques bonnes idées sous une forme habituellement légère, et je crois pouvoir me promettre que les jeunes gens qui liront cela ne se sentiront pas humiliés d'être catholiques. C'est d'ailleurs mon dernier ouvrage de ce genre, et il est déjà un peu jeune pour un homme de quarante-six ans. Je vais maintenant me mettre au journal avec activité, mais avec prudence. On nous surveille de près, sans aucune bonne intention. Le désir de nous prendre va jusqu'à nous dresser des pièges. Avec la grâce de Dieu, j'espère être plus fin que le compère Rouland n'est madré. La colombe est plus fine que le serpent parce qu'elle a des ailes. Si Rouland était un aigle, je serais croqué. Par bonheur, il n'a pas même des pattes.
Nous sommes sans nouvelles positives de Rome. Nous savons seulement qu'on y compte sur un arrangement acceptable. Tout ce qui paraîtra passable là-bas, nous devrons le trouver passable ici ; mais, tout en restant persuadé que le Père fera bien tout ce qu'il fera, j'ai pour ces arrangements une
î)/|/i CORRESPONDANCE
horreur instinctive et un effroi réel. La France paiera cher un jour tous les succès que pourra obtenir maintenant son insidieuse politique. Saint Pierre tend la joue et ne coupe plus d'oreille ; mais les soufflets que saint Pierre reçoit, Dieu les rend au centuple, et pour l'oreille que Pierre ne coupe plus, il prend la tête. C'est ma conviction, j'en ai laissé voir récemment quelque chose, et l'on m'a averti officieusement que c'était trop.
Il ne faut plus parler de Jésus-Christ comme Fils du charpentier. Les ministres ont pensé que le bruit de son marteau sur les cercueils ne devait plus retentir, qu'il pourrait aller jusqu'à Compiègne et se faire entendre jusqu'au milieu des polkas que joue l'orchestre impérial. On n'aime pas non plus que nous annoncions les manifestations des ■évêques ; on trouve que ces annonces font le même effet que les manifestations elles-mêmes. C'est bien vrai. A qui la faute ? Nous continuons d'annoncer, au risque de déplaire. Si l'interdiction de parler allait jusque-là, autant vaudrait se faire arracher la langue.
Il paraît certain que Montalembert ne sera pas poursuivi. Il y aura une ordonnance de non-lieu. Le Gouvernement ne voulait que saisir la brochure. Cette manière d'employer la justice comme moyen de police ressemble bien à de l'iniquité ; mais on s'en moque, et l'on s'en moquera de plus en plus, jusqu'à ce que tout crève. C'est ainsi que l'on fait tout crever. C'est triste.
DE LOUIS VEUILLOT bllO
Adieu, mon cher ami, recevez nos embrassements pour vous et les vôtres.
Votre bien dévoué.
Louis Veuillot.
CGXCIII
26 novembre i^'bg.
Mon cher ami,
J'ai enfin retrouvé votre manuscrit qui s'était perdu dans un des déménagements de l'Univers. J'ai voulu vous l'expédier il y a quelques jours, mais on ne sait quelle voie prendre, le chemin de fer, dit-on, ne voulant pas s'en charger, et étant obligé de tout laisser en douane oii les papiers courent de terribles risques. Savez-vous le moyen à prendre ? Veuillez m'en informer.
Je ne vous écris qu'un mot. J'ai la tête rompue. Je viens d'achever deux gros volumes pleins de grosses idées déguisées. Cette forme frivole que je jugeais bonne pour l'infiltration vient fort mal à propos, et si je pouvais perdre la valeur de tout ce papier imprimé, je le mettrais bien volontiers au pilon.
Je vous envoie un essai poétique qui n'a été tiré que pour les intimes amis. Vous verrez l'essai et l'échec. On m'a dit que je me ferais moquer si je le publiais et je me le suis tenu pour dit, mais je n'ai pas voulu perdre tout à fait la composition
546 CORKESPONDANCE
qui était terminée. J'avais fait cela en me promenant dans les rues de Paris pendant un mal d'yeux qui me défendait le travail, et au niilieu d'une peine d'esprit qui me commandait les distractions. Votre tout dévoué.
Louis Veuillot.
On a fait enfin partir votre manuscrit par une occasion de la librairie Castermann ; mais il vous est adressé au lycée. Faites-le réclamer si vous ne l'avez pas reçu.
A Henri de Maguelonne
Il décembre 1869.
Mon très cher Ami,
Je viens enfin d'achever mon livre. Je l'envoie à Madame la comtesse Poniatowska par le frère de Madame Lubienska. Elle vous le prêtera, et je vous offrirai la seconde édition, car -je n'ai de celle-ci qu'un très petit nombre d'exemplaires. Je n'ai pas été fâché d'avoir ce travail à terminer. Il m'a aidé à m'éloigner du journal, et par conséquent à ne pas faire d'imprudence. Je suis convaincu par de trop bonnes raisons qu'on a particulièrement les yeux sur ce que j'écris et qu'un avertissement fait deux fois plus plaisir à donner lorsqu'il s'adresse à moi. J'en ai reçu un officieux pour mon premier article sur la Papauté, (celui où il était question de Julien et du
fils de Charpentier), et quoiqu'on ne m'ait pas demandé de ne pas continuer, j'ai fort bien vu qu'on me guettait. Or, plus on voudrait m'étrangler, plus j'ai envie de vivre, ne fût-ce que pour faire une belle mort, et nos amis me pressent d'être prudent. Mais je doute que cette prudence déjà poussée si loin puisse longtemps suffire dans les étroites limites oii l'on nous enferme de jour en jour plus misérablement. Nous ne pouvons plus même mentionner les mandements des évêques. Avant-hier, à propos du discours de l'évêque de Poitiers sur la translation de S. Emilien, on nous a notifié qu'il ne fallait pasnon plus publier les discours qui sont des mandements déguisés. On veut étouffer la voix de l'épiscopat. En même temps, on nous a demandé d'éviter de blesser l'Angleterre. On nous demandera bientôt de ne plus blesser la Turquie, et depuis longtemps^ déjà il n'est plus prudent de parler en hoûinête homme lorsqu'il s'agit du Piémont, Faire- un journal dans ces conditions n'est pas facile. J 'attende quelque chose de plus : la défense de publier les documents émanés du Saint-Siège, Ce jour-là, je ferai mon testament, car certes, je suis résolu de désobéir. De plus, les évêques qui peuvent avoir, quelque chose à dire, n'ignorent pas que je suis; prêt à leur servir de porte-voix lorsqu'ils le' voudront. Je serai étranglé, mais je pense qu'une fois, attaché à cette corde, elle rompra.
Nous ne pouvons pas du reste aller longtemps ainsi, et c'est la conviction générale. Le sentiment précurseur des catastrophes est partout. C'est uni
5 /(S CORRESPOiNDANCE
dégoût et une dérision universels, et l'on trouverait difficilement un hojnme de cœur qui ne regrette les jours de Louis-Philippe. J'en suis là, et je ne puis rien dire de plus. On sait bien que la catastrophe sera épouvantable ; mais quand on a eu le mal de mer trop longtemps, le naufrage fait plaisir.
Il faut que je vous conte un singulier rêve que mon frère a eu tout récemment. Il était chez moi avec tous nos amis. Nous regardions dans les jardins qui s'étendent sous mes fenêtres. Ils étaient immensément agrandis. On voyait dans les Champs Elysées et dans les Tuileries. Cet espace était rempli d'un peuple immense rassemblé pour une fête publique. Tout à coup le ciel s'obscurcit, devient noir et lugubre et les bruits de la fête font place à un silence plein d'angoisse. Alors le ciel s'ouvre, et l'on voit majestueusement descendre sur les Tuileries une immense et magnifique couronne impériale toute d'or et de feu. Un murmure d'admiration court dans la foule. Mais au moment de toucher le faîte du palais la belle couronne se décolore, se divise, et finalement se dissout en traînées de pâles étincelles. Le silence, la nuit, l'angoisse recommencent plus terribles qu'auparavant. On regarde au ciel toujours et de plus en plus noir. Il s'ouvre de nouveau, et l'on voit descendre perpendiculairement sur les Tuileries trois tiges brillantes terminées par une sorte de fleur. Un murmure étonné se répand. Ce sont des fleurs de lys ! Mais elles deviennent plus visibles et ce ne sont pas des fleurs de lys ; ce sont des mains de justice. Elles descendent, elles descendent, éclai-
rant tout de leur éclat, puis elles pâlissent, se déforment, se dissolvent en vaines traînées comme la couronne, et il n'y a plus rien dans le ciel que la nuit, et sur la terre que les débris souillés d'une fête éteinte dans la boue. N'est-ce pas un rêve étrange ? Il m'a rappelé ce que dit le prophète Joël : Senes vestri somnia somniabiint et juvenes vestri visiones videhunt, et la suite.
Parlons d'autre chose. J'ai vu dernièrement un très honnête homme, lieutenant-colonel démissionnaire, encore plein de vigueur, très bon chrétien, qui voudrait prendre du service dsns l'armée du Saint-Père. Il s'est adressé à moi après avoir vu le Nonce qui ne lui a donné que des paroles évasives. Ces demandes sont assez fréquentes. Tâchez donc de savoir s'il n'y a rien à répondre. Je crois que, si le Pape le voulait, il aurait bientôt une armée suffisante contre les Garibaldiens du dedans et du dehors. Une bonne armée de volontaires catholiques de tous les pays, avec laquelle, ferme dans son droit, il donnerait beaucoup d'embarras à quiconque voudrait, de l'extérieur, l'empêcher de se rétablir. Et même, il forcerait l'indigne Autriche à le protéger. Que dites-vous de cette Autriche qui a su si bien gouverner et maintenir ses provinces d'Italie, et ciui s'offre pour apprendre au Pape à gouverner les siennes ? Les souverains de ce temps-ci sont plus mise râbles encore que les peuples.
Je laisse là ma lettre pour la reprendre Dimanche. En attendant, je vous recommande très fort de ne la point laisser courir afin qu'il n'en ariive pas de
OOO CORRESPONDANCE
copie amplifiée ici, où nous n'avons nul besoin de nous faire détester.
k décembre.
J'ai reçu hier votre correspondance, et je l'ai massacrée comme vous le verrez. 11 nous faut être de plus en plus prudents. Quand nous aurons une bonne grosse vérité à dire, nous la dirons et ce sera la dernière. Nos intimes amis et les plus dévoués au Pape nous conjurent unanimement de veiller à ne point périr dans une embuscade et de nous réserver au moins pour le jour de l'action.
Quelqu'un de ma connaissance intime a vu dernièrement d'assez près le tigre. Cette bête avait l'air assez penaud. Mais que signifie son air ^ Vous diraije que je n'ai pas pourtant perdu, toute espérance d'un retour? Ce qui se fait maintenant est si absurbe en même temps que si odieux, que je me refuse à ne pas attendre un revirement. Rien n'est plus capable de l'amener à réflexion que la ferme résolution de ne point fuir devant lui. A présent que le mal qu'il fallait éviter est fait, ce n'est pas grand dommage qu'il dure encore quelque temps, et que les lâches sachent bien ce que coûte la lâcheté.
Ma sœur, ni moi ne comprenons rien aux plaintes de l'amie de Mme Jenowska. Nous ne l'avons pas vue. Le papier qui contenait votre paquet pour Saint- Priest a été déposé chez nous, sans que nous ayons su d'oii il venait. Quant à Mme Jenowska elle-même, si nous lui avons déplu, c'est sans le savoir et surtout sans le vouloir. Nous lui avons fait le meilleur
accueil qui nous a été possible dans notre condition occupée et embarrasée d'affaires, autant par égard pour elle-même qui nous a montré beaucoup de bonté à Rome, que pour nos chers et bien aimés Poniatowski, envers qui nous sommes liés par la plus vive reconnaissance et la plus tendre admiration. Il y a là-dedans quelque effet de nerfs auquel il ne faut pas prendre garde.
Adieu, mon très cher. Faites mes amitiés partout. Commencez par les vignes, allez de là à l'hôpital, puis à la Maschera d'Oro, oii j'écrirai ces jours-ci, puis au Séminaire français. N'oubliez pas les Gayraud ; n'oubliez pas même les indifférents parmi lesquels je ne compte pas le très bon seigneur Lacroix. Idem, le bon Mgr Pacca, lorsque vous le rencontrerez, et Mgr de Mérode. Ce dernier est encore sur mon agenda, pour une forte lettre, non sur ses idées qu'il n'aura plus quand huit jours les auront recouvertes, mais sur d'autres choses. Quant à ses idées, je n'en puis rien faire. Tout ce que le Pape demandera en France, il l'aura. Tout ce que nous demanderions ferait fiasco devant une intervention du commissaire de police.
Pages
I A M. l'Abbé Dupanloup 5
II A M. de Dumast 6
III A M. le Curé d'Hénin-Liétard 9
IV A M. le Comte de M"*, à Rome 12
V A M. l'Abbé Baucheny 14
VI A Mgr Rendu, évêque d'Annecy 17
VII A M. l'Abbé Chassay 18
VIII A M. l'Abbé Curique 1&
IX A Mme Louis Veuillot 21
X A M. de Dumast 22
XI A Mme Louis Veuillot 24
XII A M. de Dumast 26
XIII A M. de Dumast 29
XIV A Mme Louis Veuillot 31
XV A Mme Loais Veuillot 33
XVI A M. l'Abbé :\Ioriss€au 35
XVII A M. de Dumast 36
XVIII A Mme Louis Veuillot 3S
XIX A Mgr Rendu, évêque d'Annecy 40
XX A M. l'Abbé Maret 42
XXI A M. l'Abbé Maret 4^
XXII A M. de Dumast 43
XXIII A M. d€ Dumast 46
XXIV A M. Léon Aubineau 48
XXV A M. de Dumast 49
XXVI A M. de Dumast 51
XXVII AM. G.,àB 54
XXVIII A M. de Dumast 55
XXIX A Mlle Affre 57
XXX A M. Léon Aubineau 58
XXXI A M. de Dumast 59
XXXII A M. l'Abbé X 63
XXXIII A M. de Dumast 64
XXXIV A M. de Dumast 67
XXXV A M. Foisset 69
Pages
XXXVI A M. Guizot 70
XXXVII A M. le Rédacteur en chef de la
« Liberté de penser » 71
XXXVIII A M. Guizot 74
XXXIX A M. Léon Aubineau 75
XL A M. de Dumast 77
XLI A M. de Dumast 79
XLII A M. Léon Aubineau 82
XLIII A M. de Dumast 83
XLIV A M. le D'- Thibaud 84
XLV A M. G., à B 85
XLVI A M. Foidset 87
XLVII A M. de Dumast 88
XLVIII A M. l'Abbé Coupé, supérieur du Petit
Séminaire du Puy 89
XLIX A M. Avond 90
L A M. Guizot 92
LI A M. de Dumast 95
LU A M. de Dumast 96
LUI A M. Léon Aubineau 98
LIV A Mme Louis Veuillot 100
LV A M. Léon Aubineau 101
LVI A M. l'abbé Morisseau 103
LVII A Mme Louis Veuillot 105
LVIII A M. Léon Aubineau 107
LIX A Mme Louis Veuillot 109
LX A Mme Louis Veuillot 111
LXI A M. de Dumast 113
LXII A M. le D'- Thibaud 114
LXIII A Mme Louis Veuillot 116
LXIV A Mme Louis Veuillot 117
LXV A M. de Dumast 118
LXVI A M. de Oumast 120
LXVII A M. Léon Aubineau 122
LXVIII A M. de Dumast 123
LXIX A Mgr Rendu, évêque d'Annecy 125
LXX A Mgr l'Evêque de Nevers 128
LXXI A M. Léon Aubineau 131
LXXII A M. l'Abbé Vautrot, professeur de morale au Grand Séminaire de Verdun 132
Pages
LXXIII A Mgr Rendu, évêque d'Annecy 133
LXXIV A M. Léon Aubineau 135
LXXV A M. Jacques Pilliard, à Alger 136
LXXVI A Mgr Rendu, évêque d'Annecy 136
LXXVII A M. Léon Aubineau 139
LXXVIII A Mme Louis Veuillot 140
LXXIX A Monseigneur Clausel de Montais
évêque de Chartres 141
LXXX AM. G., àB 142
LXXXI A Mme Louis Veuillot 145
LXXXII A M. Foisset 146
LXXXIII A M. Léon Aubineau 148
LXXXIV A M. G., à B 148
LXXXV A M. Léon Aubineau 149
LXXXVI A M. Léon Aubineau 150
LXXXVII A M. Léon Aubineau 152
LXXXVIII A M. Léon Aubineau 154
LXXXIX A M. Foisset 155
XC A M. Foisset 156
XCI A M. Léon Aubineau 159
X'CII A Mme la Comtesse de la Ferrière 161
XCIII A Mme Louis Veuillot 166
XCIV A Mme Louis Veuillot 167
XCV A Mme Louis Veuillot 170
XCVI Au Révérend Père Dom Pitra 171
XGVII A M. Léon Aubineau 172
XCVIII A Mme Louis Veuillot 173
XCIX A Mme Louis Veuillot 175
CI A M. l'Abbé Vautrot 177
eu A M. l'Abbé Morisseau 178
CIIT A M le D»- Tbibaud 179
CIV A Son Excellence Mgr le Nonce Apostolique 180
CV A Mme Louis Veuillot 185
CVI A Mlle Aline Parrot 187
CVII A Mgr Clausel de Montais 188
CVIII A M. Jacques Pilliard 189
CIX A M. Jacques Pilliard 191
Pages
ex A Mgr Clausel de Montais 192
CXI A Mgr Clausel de Montais 194
GXII A Mgr Clausel de Montais 197
CXIII A Mgr Clausel de Montais 198
CXIV A M. de Sainte-Beuve ' 201
CXV A Mme Louis Veuillot 202
CXVl A M. de Dumast 203
CXVII A Mme Louis Veuillot 204
CXVIII A Mgr Clausel de Montais . . 205
CXIX A Mme Louis Veuillot 206
CXX A Mme Louis Veuillot 207
CXXI A Mgr Chatrousse, évêque de Valence. 208
CXXII A Mgr Sibûur, archevêque de Paris . . 209
CXXIII A Mgr Angebault, évêque d'Angers . . 211
CXXIV A Mgr Clausel de Montais 215
CXXV Au Révérend Père Dom Pitra 217
CXXVI Au prince Louis Napoléon 218
CXXVII A M. l'Abbé Deniian, curé de La Cail-
lère (Vendée) 219
CXXVIII A Mme Thayer 220
CXXIX A Mme Thayer 221
CXXX A Mme Thayer 222
CXXXI A Mgr Clausel de Montais 224
CXXXII A Mme Thayer £25
CXXXIII A Mme Thayer 226
CXXXIV A Mme Thayer 228
CXXXV A Mme Louis Veuillot 229
CXXXVI A Mme Louis Veuillot 232
CXXXVII A Mme Louis Veuillot 233
CXXXVIII A S. Em. le Cardinal Fornari 235
CXXXIX A M. de Dumast 237