CCLXXXIII
A M. Vahbé Morisseau
16 mai 1869.
Mon cher et vénérable ami,
J'ai su il y a quelque temps déjà qu'il vous était arrivé un grave accident, et je n'ai pas eu d'autres nouvelles. Faites-m'en donner je vous en prie. Si vous êtes encore au lit et que vous ne puissiez pas
DE LOUIS VEUILLOÏ 521
écrire, Mlle de Lavalette voudra bien s'en charger. Elle me dira en même temps comment elle se trouve elle-même, et oii se trouve en ce moment son neveu l'artilleur. S'il est à l'armée, dans la brigade du général Soleil, il a pour chef un excellent chrétien.
Ici, nous allons cahin-caha, pas trop gais après nos joies de Rome. Outre l'inquiétude de la chose publique, nous en recevons quelques-unes de nos enfants. Agnès a souvent mal à la gorge par suite, dit-on, de la terrible maladie qui a enlevé ses sœurs. Luce, quoique bien portante, est bien chétive. Ensuite Eugène s'est mis à son ménage, les logements de Paris étant trop étroits pour deux familles. Cette opération nous a tous affligés et Mme Eugène autant que Mlle Louis. Enfin notre bonne mère vieillit et mes yeux ne rajeunissent pas. C'est le déclin, l'entrée en est triste. Nous avançons néanmoins d'un pas ferme, sachant que la grâce de Dieu est partout, et dans cette dernière étape plus encore qu'ailleurs.
Adieu, mon très cher ami, par grâce écrivezmoi.
Votre bien dévoué en Notre-Seigneur.
Louis Vecjillot.
CGLXXXIV
A M. de Maguelonne
5 juin i8ô().
Mon cher ami,
Je ne vois aucun inconvénient à ce que l'on vous propose. Il y a même quelques avantages puisque vous pourrez faire passer par ce moyen, ce qui n'entrerait pas chez nous. Je ne crains nullement que rien vous décide à quoi que ce soit qui puisse gêner votre service. Vous verrez en lisant ce qui entourera vos correspondances que l'esprit n'est pas là.
Vos dernières lettres m'ont affligé. Il me semble que peu à peu le Saint Père est enserré. J'ai peur que tout ceci ne finisse bien mal. La victoire ne fait pas aimer la contradiction, les revers donnent le goût de la vengeance
L'esprit français a tout à fait oris le dessus et la guerre est maintenant populaire. Voilà toute idée d'une alliance entre les pays catholiques bien éloignée maintenant. Dieu, par des moyens qu'il connaît et que je ne vois pas, fera par la guerre ce qu'il aurait été possible et facile de faire par la paix. Ce sera plus cher.
Avez-vous reçu une lettre que je vous ai envoyée par une autre adresse, et qui contenait une relation de mon entrevue avec le Ministre de l'Intérieur pour
l'homme de Rome qu! a le cœur le plus droit et l'esprit le plus faux ?
Nous sommes toujours très surveillés, très déplaisants, très en disgrâce. On a soin de nous signaler comme autrichiens, et les journaux ministériels et révolutionnaires vivent de cela. Je me suis réfugié dans la littérature et je fais avec zèle un petit volume où je me tiens à cent lieues des questions courantes ; cela me distrait et me repose. Faites un peu comme moi et donnez-moi quand vous en trouverez l'occasion des choses en l'air. A propos de choses en l'air, je n'admets pas du tout que vous fassiez cadeau de votre travail à personne. Gardez cela pour vous et que ce soit un supplément à votre chiche indemnité.
Adieu, mon cher ami. Nos compliments aux amis. Nous allons assez bien. Elise a pourtant repris ses migraines, et une de nos petites filles n'est pas aussi robuste que nous le voudrions.
Tout à vous, mon cher ami.
Louis VEUiLLor.
CGLXXXV
Au Même
Mon cher ami.
Ayez la bonté de remettre à son adresse la lettre ci-jointe, après l'avoir lue et cachetée. L'aventure que j'y raconte et que je n'ai pas le temps d'écrire
■deux fois, n'a pas eu de suite. Nous sommes seulement guettés plus que jamais, et c'est Brémond Lagueronnière qui nous surveille.
Je ne crois pas que vous deviez user du télégraphe. S'il y a quelque fait d'importance, le télégraphe du Gouvernement nous le dira bien. Pour le reste, prenez vos informations et vos règles le plus haut possible, même tout en haut, en évitant là ce qui pourrait paraître importun.
Je trouve très bon ce que l'on me donne et très bon ce que l'on me refuse. A mon avis, ce Bref pour un livre qui n'est pas mauvais devait presque venir 'tout seul. A qui ne donne-t-on pas de Brefs ? Mais puisque je suis trop important pour être traité comme tout le monde. Amen. N'en parlons plus, et ne dites rien du très léger déplaisir que je vous témoigne ici, surtout pour ne vous pas laisser sans réponses sur une affaire qui vous a tant occupé.
Mille compliments de ma sœur et de mon frère. ]Ne nous oubliez pas en Pologne (i). Ah ! que je voudrais pouvoir me télégraphier au moins une fois par semaine pour une heure et la passer là.
J'ai reçu la bonne lettre de Mgr Nardi.
Votre bien dévoué.
Louis.
(1) Chez le comte Darius Poniatowski, résidant à Rome où X,ouis Veuillot avait fait sa connaissance.
CCLXXXVI Au Même
août 1869,
Mon très cher ami,
Vous êtes étonné de mon silence, je ne le suis pas moins. Depuis près de deux mois, malgré une chaleur qui vaut celle de Rome, j'ai travaillé avec un emportement dont je ne me croyais pas capable et qui m'a fait laisser de côté malgré moi tout ce qui n'était pas la chose que je voulais faire, et que je n'ai pas faite. Je voulais composer un petit volume en l'air ; j'ai écrit ou corrigé deux gros volumes dont une grande partie est maintenant aux mains de l'imprimeur. Si vous saviez ce que c'est que d'avoir un imprimeur sur le dos et la muse après soi, vous comprendriez tout et vous excuseriez tout. Or, j'avais sur le dos deux imprimeurs et au moins trois muses au flanc, sans compter la muse de la politique, qui, depuis une quinzaine^ est venue se mettre de la partie. Ajoutez des soins plus assidus au journal à cause d'une absence d'Eugène. Enfin, je commence a me débrouiller et je n'ai plus que deux volumes à corriger et un demivolume à écrire. Quand j'aurai fini, je dirai adieu à la vie littéraire pour laquelle je suis trop vieux, et je ne ferai plus que du journal par besogne, la littérature sera mon loisir. En attendant, je me lève à quatre heures du matin, souvent plus tôt. et je
m'acharne sur mon papier d'imprimerie de telle sorte que je manque toujours l'heure de prendre mon papier à lettres.
Vous avez dû être effrayé de mon Avertissement. Je ne l'ai pas reçu pour la cause assignée, qui est dérisoire, mais pour mes articles et les vôtres depuis le commencement de la guerre, surtout depuis le livre du sieur About. La longue irritation des ministres qui ne savaient pas ce que le Maître allait faire, et la lâche rancune de La Guerronnière, ancien Brémond de la Patrie, me guettaient depuis longtemps. Ils m'ont pris sur le ridicule prétexte qu'ils ont avoué. J'ai écrit au Ministre ce que j'en pense et tout le monde est indigné de cette trahison. Dans le fond, ce dernier coup de fusil piémontais tiré contre les troupes du Pape, quand la paix était déjà faite, atteint plus que moi les diffamateurs du journal, tels que Falloux, Gorcelles et autres qui insinuent vertueusement que nous appartenons à l'Empereur. Le journal n'est pas plus facile à supprimer qu'avant l' Avertissement, but oii le Ministre des Cultes et de l'Instruction publique en voudrait revenir depuis qu'il a fondé l'Ami de la religion. Mais pour supprimer ou /suspend're l'Univers, il faut toujours la permission du Maître, et il ne la donnera pas. La Guerronnière est un familier de Rouland. Tous ces coquins s'entendent à merveille.
J'attends avec impatience votre appréciation de la paix. Ici nous la trouvons très bonne et inespérée, et les révolutionnaires sont furieux. J'avais
toujours pensé que l'homme « simple et bon », s'il était le plus fort ménagerait l'Autriche ; mais je n'espérais pas qu'il dût être si tôt le plus fort et si modéré. Il a calculé, je n'en doute pas ; néanmoins je suis sûr que les bonnes inspirations sont entrées pour quelque chose et pour beaucoup dans ses calculs. Que Dieu l'assiste, qu'il le préserve des poignards. En fait de souverains temporels, après le Pape, Napoléon est ce qu'il y a de meilleur en Europe, et il vaut incomparablement mieux qoe tous les hommes d'Etat et ministres du monde, y compris les siens. A ce propos, une des choses qui ont le plus blessé ici, dans l'Univers, c'est d'avoir dit que le Cardinal Antonelli « est au moins aussi honnête homme que n'importe quel Ministre de S. M. l'Empereur des Français )>. C'est pourtant vrai et cela se peut dire sans trop dire. Il est plaisant que je me sois mis en péril pour cette Eminence qui ne m'inspire aucune passion. Mais il est Ministre du Pape et c'est assez. Il est plus sûr de se légler sur le devoir que sur le sentiment, et j'affronterais encore un Avertissement pour défendre la victime dAbout qui a pour confident Crétineau-Joly.
Je vois avec plaisir que vous êtes toujours bien avec Mgr de Mérode, et je reçois de bon cœur ses compliments. Dites-lui s'il vous plaît qu'il me doit une lettre, non pour moi, mais pour la Calcographie Caniérale. Je ne sais pas même quelles conditions il faut faire et quel bénéfice il faut promettre au dépositaire des images qu'il m'a envoyées. Je ne connais pas davantage les conditions de vente de
l'ouvrage de Tosi, que j'ai reçu, ainsi que vos autres envois, dont je vous rends grâce.
Faites mes compliments très empressés et très tendres à Mgr Fioramonti. La paix doit lui sourire. Je lui suis très obligé des démarches qu'il a faites à l'occasion de mon petit livre. J'ai trouvé tout simple qu'elles ne réussissent point, et ce ne serait pas tout simple que je n'en ferais ni plus ni moins. Cependant, j'ai eu ces jours-ci, le cœur un peu gros, en apprenant que le Saint Père a écrit une lettre autographe à Albert de Broglie, à l'occasion de son histoire, oij il y a tant de choses contestées et répréhensibles. C'est pousser loin les grâces envers des esprits presque dissidents, et qui, dans les circonstances oii nous venons de passer, n'ont pas montré grand zèle. Si lorsque nous critiquons le sens et les tendances fort peu papistes de l'école du Correspondant, cette école peut montrer des félicitations autographes du Saint Père, nous aurons un étrange pied de nez.
Le Saint Père a eu raison de répondre aux dénonciations et réclamations qui lui ont été faites à propos de mes articles sur Falloux et ceux de mon frère sur Corcelles : Eppiire Luigi m'aveva pro-
metto , mais pourtant, je ne lui ai pas promis
de me laisser accuser par M. de Falloux d'aller trinquer chez les Juifs, et par l'honnête Corcelles dp lui imputer des dépêches d'autrui, quand ce sont les siennes que je cite, et de ne travailler qu'à la gloire de Napoléon. Falloux et de Corcelles aiment à croire et à laisser croire qu'ils ont sauvé la Pa-
pauté en 1849. J^ ne trouve pas bon de les laisser dans cette erreur dont ils abusent. J'ai promis de n'aller point chercher ces Messieurs, mais non pas de ne les jamais rencontrer sur mon chemin, et de reculer lorsque je les verrai paraître.
Adieu, mon cher ami. Voici une longue lettre pour un homme qui n'a pas le temps d'écrire. C'est la dixième depuis ce matin ; la journée y passera. Je vous laisse pour remercier enfin le comte Darius, envers qui j'ai bien à m'excuser.
Je croyais la commission faite pour le Monde Illustré. Je vais la refaire. Je tombe dans la distraction d'une manière qui m'effraie et qui nuit singulièrement à mes affaires matérielles. Allez-vous pouvoir vous reposer un peu ? Je le désire et je ne l'espère pas tout à fait. Le spectacle va être vif dans les Etats de l'Eglise tous ces jours-ci. Cependant donnez à la nature ce qu'elle demande. N'avez- vous aucun moyen de vous faire suppléer pendant le temps nécessaire ?
Nous nous portons tous assez bien, sauf mes yeux. Je suis de nouveau dans les mains d'un oculiste. Il vient tous les matins me frotter le front et les tempes avec je ne sais quelle eau qui me force à rester comme aveugle pendant un certain temps. C'est une manière de perdre une heure et cinq ou six francs tous les jours. Ma fille Agnès que nous avons dû retirer du couvent se rétablit et pourra rentrer en vacances ; l'autre est un petit morceau d'ébène sec et dru qui s'accommode de tous les ré-
53o CORRESPONDANCE
gimes et de toutes les températures. Eugène va
faire ses couches.
Tout à vous,
Louis.
GGLXXXVII
A M. Arthur Murcier
vSo août 1869.
Mon Carthur, voici des épreuves pour Raçon ; comme vous le verrez il m'a bien Racionné, et nous en sommes à peu près au même point qu'il y a un mois, mais tout va prendre une face nouvelle, j'arrive, et il faudra bien que l'imprimerie sente l'aiguillon.
Mac-Mahon a gagné la bataille de Magenta en n'obéissant pas. Si vous vous êtes donné le même tort, vous vous couvrirez de la même gloire pour ce pauvre Onus (i) (Onus Veuillot.) J'ai mal écrit le nom du lieu d'oii je date ma préface. C'est le Chautay et non le Chotay. N'est-il plus temps de corriger ? Je m'en absous.
A ce soir, mon Carthur. Je vous embrasserai de bon cœur vous et les vôtres.
Louis.
(1) Onus Bahylonus, ainsi désignait-Il son poème des Filles de Babylone.