AU RÉVÉREND PÈRE EMILE REGNAULT
Février 1874.
INIoiN BON Père, Il n'est pas besoin d'être bon liseur entre les lignes pour voir dans votre dernière chronique ce que vous y avez voulu dire. Il est tout de suite évident que vous êtes ami de rChiivers el même de moi, et ennemi des sous-entendus. Un enfant comprendrait la cliose. Tous les sages et les prudents du monde en sauteront. Qu'ils sautent^ et que les mouches aient le temps de les dévorer avant qu'ils se remettent sur pied. Je saule aussi, mais de joie, persuadé que la vraie sagesse est de parler comme on pense, et qu'il n'y a rien d'adroit comme un homme droit, et qui en a le langage. T.es sous entendus prêtent aux malentendus. Ils ont volontiers quelque chose de louche : mauvaise besogne. Lorsqu'on est assuré de déplaire aux ennemis, pourquoi ne pas plaire aux amis? Une situation entière d'un côté l'est de tous les côtés, et
I. Celte lettre remercie le R. P. Emile Regnault, jésuite, d'une page cordiale et ferme qu'il venait d'écrire dans la Revue de la Compagnie, les Etudes religieuies^ sur la suspension de C Univers. « Après sept ans d'exil », disait le P. Regnault, « le vaillant soldat reparut aux avantpostes, toujours luttant pour la seule cause qu'il ait jamais servie, la cause de l'Eglise et de la France catholique. Frappé naguère d'une nouvelle interdiction, il peut du moins se rendre le témoignage que, dans le cours de son dernier service, il n'a démérité ni de l'Eglise ni du pays. Les recommandables suffrages dont on l'honore, lui en sont une preuve éclatante : il nous tardait de pouvoir prendre rang à la suite des nombreux amis que son dévouement aux nobles causes a su conquérir et garder. »
4Ô2 CORRESPONDA?s^CE DE LOUIS YEUILLOT.
elle évite plus d'attaques qu'elle n'en prépare. J'ai toujours observé qu'une bonne moitié de la science et du succès des coquins consiste dans l'art audacieux avec lequel ils forcent les honnêtes gens à prendre des détours. Nous finissons par nous croire obligés de ne j)arler qu'à demi-mot, comme si nous pensions des choses qui ne peuvent se dire honnêtement et qui nous épouvantent nous-mêmes. Articulons carrément, selon le droit de la vérité et le nôtre, tout ce que nous pouvons correctement soutenir. On s'y habituera, et bientôt ce sera aux autres de rompre et de déguiser.
Pour vous dire un mot de mon affaire, on a cru un moment que le temps de la suspension serait abrégé. J'ai toujours cru que je ferais mon temps. Ceux qui ont pris la mesure, ne regrettent que de n'avoir pu faire davantage. Ils n'ont pas su ce qu'ils pouvaient oser. Ils ont craint de m'assassiner sans s'être procuré un alibi. Maintenant il est trop tard, et ils se satisferont de me tenir encore un mois. Cela ne me fait rien. Je les rattraperai tout de même, et ils me rendront compte. L'attitude des catholiques me rend plus fort, et je crois que je reconquerrai même mon argent, à quoi, Dieu merci, je ne tiens pas. Dans le compte rendu général, je n'oublierai pas \es Eludes, Je n'aurai garde !
Je m'aperçois que j'ai pris un mauvais papier ^ Vous voulez bien que je ne recommence pas pour cela cette lettre. J'en ai écrit au moins deux cents depuis un mois, et je suis harassé.
I. Au second verso se trouvait le commencement d'une autre lettre.
CORRESPONDANCE DE EOUIS VEL'ILLOT. ^53
Agréez lous mes afFcetiieux compliments, mou Révérend Père, et les remerciements de toute ma famille. Croyez à mon dévouement.
Louis Veuillot.
A. M. L'ABBl-: FRATSÇOIS, CURÉ DE WOIINVILLFJ.
Paris, i8 février 1874-
Très ciicr curé,
Depuis un mois j'ai bien écrit trois cents lettres en réj)onse aux protestations, indignations et allégi esses des fidèles, et ce n'est pas fini. — En vérité^ c'est un tracas d'avoir à présider son enterrement propre; mais le tracas a ses douceurs. On aime à voir que l'injustice produit ce vacarme vengeur; on aime à voir que les inustes sont, au bout du compte^ des sots qui ont manqué leur coup; on aime à rentrer dans le silence. Je crois que je termine par vos cantons la série des adresses. Celle que vous avez eu la bonté de m'envoyer, est vraiment un cbef-d' œuvre. Elle est en bon et beau langage, en superbe ordonnance ; elle est grave, elle est chaude; elle a des pleureuses, de > flûtes et des clairons. Rien ne représente mieux le curé, c'est-à-dire, l'être au monde, et non le monde, que j'aime et honore le plus; le bon curé, sincère,