‹ Correspondance (volume 3)Chapitre 13 sur 133 · Monseigneur Dupiicli, premier évêque d'Alger · texte numérisé non relu

Monseigneur Dupiicli, premier évêque d'Alger

2. Mon frère avait chargé Edmond Leclerc de revoir avec moi les épreuves de Rome et Lorette. Nous n'avions pas toujours été d'accord ; et Gustave, consulté comme écrivain , éditeur et ami, s'était généralement rangé à mon avis.

reiix et plein de conseils impossibles. Je les donnerai pourtant : c'est un devoir, mais dont l'accomplissement ne tournera pas à mon profit. 11 faut dire ici comme les prisonniers dont j'ai vu (les inscriptions) sur les murs du fort de Mascara : A la garde de Dieu î Je vous aime de tout mon cœur.

Inouïs Yeuillot.

Soyez assez bon pour mettre la ci-jointe à la posle et même pour V aj[ranchii\ quatre sous, vingt centimes, veux-je dire, représentant infiniment moins pour vous que pour les jeunes personnes à qui elle est destinée. Quatre sous (vieux style) font seize bonhommes de pain d'épice : savez-vous encore cela?

A M. EUGÈNE YEUILLOT.

Alger, dimanche lo juillet 1841 ^.

Mon cher frère,

liC général, arrivé hier, me signifie qu'il a besoin de moi, et me prie de rester encore quelques jours; d'un aulre ooté, Monseigneur m'y engage, et prétend que je ne serai pas inutile à la religion; je l'espère aussi. Enfin l'Afrique, maintenant que je la connais, m'offre un spectacle si plein d'intérêt, que je ne

I. Cette lettre ne contenant rien qu'on pût utiliser dans les Français en Algérie a été conservée.

95 CORnESPONDA^XE DE LOUIS VEUILLOT.

puis m'en détacher. Je resterai donc encore peut-êlre un mois et peut-être plus; peut-être moins aussi, car à la moindre bourrasque je suis déterminé à lever Tancre et à prendre le large.

J'espère aussi, de loin, pousser un peu notre mère à quitter Bercy.

Je me trouve dans une grande perplexité, cher frère, pour te donner un conseil relativement à ton escapade angevine. Malgré tes triomphes en Maineet-Loire, dont je remercie Dieu, je voudrais bien que tu n'eusses pas quitté Paris. D'un autre côté, il paraît que tu ne t'y trouves pas mal du tout, et Mallac m'écrit qu'on te garde ta position... Oui; niais si tu n'es pas là pendant les vacances, ni moi non plus, où s'iront promener nos sœurs? Tout cela me tracasse infiniment, et je voudrais presque aussi n'être pas venu dans cette sirène d'Afrique, où je puise politiquement, moralement, et de toutes les façons, une érudition dont je ne me croyais pas susceptible... Tirons la ficelle, gagnons du temps, prions le bon Dieu. Informe-toi par lettres, et, s'il le faut, par voyage, de ta position vraie à Paris : fais changer en trois mois ton congé d'un mois; fais-le changer en congé de six mois, s'il est possible. A Angers, réfléchis, vois quelle est la solidité de l'entreprise, et quel est le caractère des gens, et si tu y peux faire des économies, et surtout si ta foi n'y chancelle pas. Vois encore si tu peux te déterminer à embrasser la belle vie de bohème que nous offre la littérature. Je crois bien, pour mon compte, qu'il y a du pain dans l'encrier des Veuillot, et j'ai plus d'excellents projets d'ouvrages

que nous nVn pourrions terminer en cent ans; mais enfin lu sais que Pégase est un animal fort indépendant, qui em[)orte son cavalier où bon lui semble^ le plus souvent sur les rochers du Parnasse, où il n'y a pas grand'clîose à brouter. Tout chrétien que nous sommes et que nous voulons être, la vie littéraire est Tantipode du pot-au-feu^ et nous interdit les félicités dont s'abreuve notre ami Lafon. Les rentrées ne sont pas sûres à ce métier-là ; les honnêtes gens ne confient pas leurs demoiselles aux gens de lettres, et bien ils font... Vois, cher Eugène, et réfléchis mûrement à tout ce que je dis ici d'un air jovial, mais d'un cœur fort sérieux. A parler franc, j'ai peur que mon aventureuse destinée ne pèse un peu sur toi; mais, à présent que te voilà, grâce à Dieu, chrétien, et que tu marches partout sous Tégide d'un J<,e Maria^'^e m'en soucie moitié moins. Consulte l'Église, consulte le bon Dieu ; et, quoiqu'il soit possible que tes lettres ne me trouvent plus ici, écris moi.

Adieu, cher frère. Je vais à la messe.

Tout à toi en N. S.

Louis Yeuillot.

A M. EDMOND LECLERC

Alger, août 1841

Mon cher Edmond, pas un mot pour aujourd'hui, si ce n'est que je vous aime, que je viens de faire une

campagne, el que je compte rejoindre incessamment mes cliers foyers, ayant de l'Afrique assez, comme disent les plaisants, non pour les raisons que vous pourrez croire, mais pour d'autres que je vous dirai.

Mille tendresses. Je suis noir comme un chaudron, et, si je voulais, j'aurais des moustaches; mais je vais mettre mes moustaches dans le fourreau de mon sabre.

De doux propos à Mallac.

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M. EDMOND LECLERC

7 Août, i8i I.

J'espère que ceci est daté.

Du reste, c'est sans la moindre rancune que je chante Alléluia. Je suis bien fâché d'apprendre que vous traînez, mon pauvre cher Edmond ; mais c'est un bénéfice pour moi, qui vous croyais mort, ou qui du moins pensais que vous n'alliez plus du tout. C'est au point que par le dernier courrier j'avais chargé discrètement un ami de prendre des informations. Enfin vous vivez, et je vois que vous ne me désaimez pas : je vous affirme que vous avez bien raison.

Faut-il vous remercier du soin fraternel que vous prenez de mes lettres qui vous arrivent d'un air tout bête, en vous demandant leur chemin? faut-il vous

remercier du soin aimable avec lequel vous mettez ma l'unette (comment trouvez-vous cette lunette ?... Il est positif que j'ai une mauvaise plume, qui me fait faire des fautes d'orthographe : je vais la tailler), avec lequel vous mettez ma lunette d'outre-mer au point utile pour voir clair dans les feuilletons de M. J. J. ? Cher Edmond, je l'ai lu, ce feuilleton : il m'a même amusé ; mais surtout ce qui m'amusait, c'était qu'il m'amusât. Devant les affaires qui se passent ici avec tant de labeur^ au prix de tant de soins, de tant de dépenses, au milieu d'hommes dont la vie, la réputation et tous les sentiments sont sans cesse engagés dans une partie toujours incertaine, il est étrange de voir ces autres ennemis prendre leur besogne à cœur, et Janin, l'Abd-el-Kader de Buloz, et cette fille juive devenue l'Afrique de tous les deux, elle monde s'occuper de ce spectacle, et moi-même, d'ici, y prendre je ne sais quel intérêt : car que me fait Buloz? que me fait Janin et que m'importe la juive? Cela me rappelle que sur la route de Maskara [Com-Maskeur, la mère du soldat, hein!) le général Bugeaud, pendant une halte, parlant vivement à ses officiers sur certains principes de marche et de combat, fut tout à coup distrait par deux fourmis qui se disputaient un quartier de mouche dans les environs de sa botte. C'est étonnant, s'écria-t-il , comme les fourmis sont carnivores! Et, tombant en contemplation, il ne reprit son discours que deux ou trois minutes après.

Je vous écris au bruit des canons d'un bateau à vapeur qui emmène le gouverneur à Mostaganem. Il y a deux heures que le Tartare est arrivé de ce point.

100 CORRESPOXDA>'CE DE LOUIS VKUILLOT.

apportant la nouvelle que l'importante tribu des Médite Jiers (cela ne veut rien dire, c'est un nom comme Veuillot) s'était en partie soumise, et que le reste manifestait de semblables résolutions. C'est une chose si importante, que le gouverneur a jugé convenable de partir sur-le-champ. Si la tribu des IMedgehers se soumet véritablement, c'est une pierre, et une pierre considérable, qui tombe de l'édifice laborieusement bâti par Abd-el-Kader. La face des affaires peut changer du tout au tout dans la province d'Oran, qui est la base du pouvoir de l'émir, le lieu de sa naissance, son Etat héréditaire en quelque sorte. Mais tant de belles espérances ont échoué ; les péripéties sont ici tellement pressées^, brusques, étranges, se forment si vite, se dénouent si contrairement à toutes les prévisions, que je n'ose encore croire à rien. Somme toute, c'est cependant une bonne nouvelle que nous avons reçue là, d'autant plus que M. de Lamoricière^ héros trop vanté, nous avait fait reculer un peu *.

Je ne crois pas avoir grand'chose de curieux à vous conter aujourd'hui, à moins que. . . mais oui, en vérité, je puis bien vous conter cela. Regardez un peu dans cette chambre moitié mauresque, moitié française, ces trois jouvenceaux de 26, 27 et 28 ans, groupés autour d'un pot de confitures que vous auriez envie de vous mettre sur la tète, tant elles sentent le jasmin, et de trois tasses à café simj)lement posées sur le pavé de faïence de l'appartement : l'un, remarquable

I. Ce mot prouve que dans l'entourage de Bugeaud on était volontiers sévère pour Lamoricicre, qui, du reste, le rendait bien ù

Bugeaud.

par des brodequins à la napolitaine, est couché sur un matelas recouvert d'une courtine de soie et tient une Bible; l'autre, pieds nus, assis en tailleur en face du premier, et remarquable j)ar son turl^an, tient à la main « elquaranne » (de i^ara qui signifie ///•<?, comme chacun sait); le troisième, assis par terre et remarquable par ses pantoufles en tapisserie, tient une pipe. Ce tableau vous représente l'auteur de /ioa;?^ et Lorette (homme jeune encore, dit PUnii'ers) argumentant au moyen d'un interprète avec Sid-Ahmed-ben-Bou- Gandoura, coulougli d'Alger et musulman plein de zèle. Il y avait bien longtemps que je cherchais cette occasion. La conférence a duré jusqu'à deux heures du matin, et à la fin, Bou-Gandoura m'a fait l'amitié de me dire que les choses auraient été différemment en Algérie, si tous les Euro[)éens avaient été comme moi. Ce n*élaitpas seulement un compliment — dans ce cas-là, je ne vous le répéterais point — c'était la vérité. J'ai acquis en vingt occasions, et particulièrement ce soir-là, la conviction que le? Arabes nous méprisent et nous haïssent moms comme chrétiens que comme impies. J'ai trouvé dans ce jeune coulougli (fils de Turc et de Mauresque) une àme excellente, un sens droit, une pensée naturellement religieuse, et une prédisposition à recevoir la vérité que j'ai bien rarement rencontrée à Paris parmi les Scholars. L'islamisme n'étant qu'une hérésie chrétienne, il y a beaucoup de points de contact... et M. J^aurencc est un sot*.

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