‹ Correspondance (volume 3)Chapitre 14 sur 133 · I. M. Laurence était directeur des affaires algériennes · texte numérisé non relu

I. M. Laurence était directeur des affaires algériennes

Le meilleur de cette causerie^ c'est que notre petit interjDrète a appris là beaucoup de choses dont il ne se doutait guère, et depuis ce jour se sent tourmenté du désir d'aller à la messe et plus loin. Que Dieu est grand et qu'il est bon !

Un autre événement d un autre genre^ c'est un célèbre bal qui a été donné par le gouverneur à l'occasion des a glorieuses » \

Il y avait à ce bal des lieutenants généraux^ des commissaiies de police, un mufti, des imaais, des rabbins, des mulâtres^ desjuges^ des juifs, des voleurs, des Turcs^ des Arabes, des hommes de lettres, le Père Enfantin, un descendant des Zégris de M. de Chateaubriand, des renégats, des Prussiens, des Anglaises, etc., etc. : tout cela répandu dans trois magnifiques salons ornés de marbres, de porcelaines, de dorures, dont l'un avait pour voûte le ciel étoile. Contiguë à ces salons et de plain-pied avec eux, s'étendait une immense terrasse ornée de fleurs, d*où l'on voyait et d'où l'on entendait la mer. Et la plus belle lune qu'on puisse imaginer servait de lustre pour éclairer splendidement ce quatrième salon. Savezvous quel effet cela me fît? D'une décoration de mélodrame dont la scène se passe à Venise et que j'ai vue je ne sais quand. Rien n'y manquait, ni les femmes parées, ni Othello, ni Shylock, ni le Barigel, ni la musique, ni le bruit des flots, ni la grande terrasse pour conspirer, de sorte qu'en me promenant sur

I. Peut-èlre tous nos lecteurs ne savent-ils pas qu'on appelait ironiquement les g'oiiciises les trois journées des 27, 28 et 29 juillet 18 jo, rlont était sorti le gouvernement de Louis-Philippe.

celle fameuse terrasse, je me croyais un figurant de la Porte Sainl-Mar tin.

J^ai vu là, mon cher Edmond, que la fleur de ma jeunesse a été décidément emportée, comme la peste^ par les vents bénis qui soufflent de Rome. Depuis près de quatre ans je n'avais pas vu un bal^ et c'était alors un plaisir que j'aimais beaucoup. Mais celui-ci, malgré sa singularité, ne put m'amuser plus d'une heure, et avant minuil j'allai me coucher en pestant contre ces violons qui m'empêchaient de dormir. Je voulus me rappeler les célèbres vers de M. Hugo : Elle aimait trop le bal ... Hélas !

A deux heures de lanuil un repas a été offert aux dames : deux demoiselles s'y sont soûlées. A cette chose il fiuit ce mot : bouchez-vous, si vous voulez, les oreilles, mais c'est l'expression de la vérité. Lune était rose et blanche.. .

Je vous dirai que l'autre jour, ayant trouvé un volume de Racine, j'ai lu. Phèdre, et que j'en ai pleuré comme un parapluie. Je n'ose plus lire Racine et je ne puis lire Hugo. Suis-je trop jeune? suis-je trop vieux ? Pourtant Hugo est un grand poète ; mais c'est le poète des petits jeunes gens, tout grand poète qu'il est. 11 pourra devenir le poète de tous les âges, si, dans deux ans, il veut se mettre sérieusement à faire des vers; mais j'ai peur qu'il ne donne dans l'économie politique : il est assez poète pour cela.

A propos de petits jeunes gens, vous savez que nous avons ici l'auteur de Naissance et Génie, ou de Naissance et Eugénie, ou du Nez sans génie, je ne sais pas au juste le titre de l'ouvrage. A votre place^

lO'i CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT.

je ne voudrais jamais être auditeur au conseil d'EtiU. Enfin ce pauvre garçon fit une campagne : il en naquit un feuilleton (sans génie) où il prétendit qu'il avait senti, lai aussi, battre son cœur de jeune homme ^ lorsque son cheval avait bondi, frappé par une balle arabe. Diable! en cherchant bien sur ce cheval, nous avons trouvé qu'il avait pu être blessé au dos, sous la selle et sous le cavalier^ où il avait une légère écorchure. Il faut que la balle ait traversé la cuisse de rauditeur, et il est heureux pour lui qu'il ne se soit pas aperçu d'une blessure de cette gravitélà. Mais voilà qu'au plus brillant de ses exploits, et lorsqu'il n'avait plus qu'à jouir de sa gloire, il attrape la fièvre (l'auditeur). Aussitôt son esprit se frappe: il devient presque fou; il se fait saigner et se purge le même jour; il guérit naturellement, mais il reste frappé ; le mal du pays l'empoigne : voilà un garçon qui se répand en élégies sur le propos de sa mère et de sa patrie, dont il est séparé, dit-il, par un espace de cinq cents lieues. Qui sait s'il pourra les franchir? Il demande à revoir son vieux père, sa chaumière et le conseil d'Etat; il jaunit, il maigrit, il déraisonne, il veut partir, il veut être parti Un bateau quitte Alger: il y prend son passage, et s'embarque la veille. Si quelque accident avait empêché qu'un bateau ne partît dehuitjours, il serait mort; je ne ris pas. Celte étrange folie et son feuilleton m'ont fait deux peurs pour une, et c'est un bon avis que j'ai reçu là. Aussi partirai-je avant d'avoir la fièvre, s'il plaît à Dieu, car ma tête aussi pourrai décamper, personne n'est maître de cela. J'en ai vu de mieux trempés quijau-

COnUESPO^DANCE DE LOUIS VEUILLOT. 105

nissaienl tout aussi vile. Jugez par cet exemple dos ravages que la nostalgie doit faire sur nos pauvies soldats, qui n'ont point d'éducation, point d'adoucissement, dont la misère est effroyable, c^ue personne ne console, et qui ne peuvent pas partir ! C'est un terrible mal, en vérité !

Je compte mes feuillets, et je vois que voici le i j*". Vous conviendrez que j'abuse un peu. Mais je vous donne huit jours pour lire cette rame de papier. Yous savez que quand j'allais vous voir dans ce cabinet où j'ai tant baillé avant vous^ je restais toujours trop longtemps. Pardonnez à la mauvaise habitude. S'il s'agissait d'une causerie, je pourrais avec raison mettre mon importunité sur les agréments qu'on trouve dans votre commerce; mais je parle tout seul, et je suis sans excuse.

Sachez qu'il est une heure après le coucher du soleil, que j'entends les moueddens crier VEucha (prière du soir} sur les minarets, et un chanteur de rues chanter l'air de Basile du Barbier, au café de la Perle. Sachez que je vous rapporterai quelque babiole pour mademoiselle votre sœur; sachez que je vous aime infiniment et Mallac aussi, et que j'approuve beaucoup les protestations de la reine d'Espagne, de laquelle Sidi-Mohammed (Thermosiris) a demandé des nouvelles avec beaucoup d'empressement à l'un (les envoyés de ^lonseigneur. Ceci

n'est point un conte Et salut de la part d'EI

Rhrodja (ne dites pas Rodja, dites Rlirodja, /ivo, iAxrro),

Silo, c'est un trou dans lequel les Arabes gardent

COrxRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT.

le blé. Le mot est latin ou grec; les Arabes disent Mat' more.

Gourbi^ c'est une cabane de branchages et dVpines.

Haclji, autant vaut dire ce pèlerin w. C'est le titre de tous ceux qui sont allés à la Mecque : Hadji Abdel Odder ben Mahi eddin ; — le pèlerin esclave du Tout- Puissant^ fils de celui qui vivifie la religion.

Oidady Ouledy Oulid, enfant : les Ouled ben-Yahia^ les enfants du fils de Jean; les Ouled- Aissa^ les enfants de Jésus.

Oiied^ fleuve: Oued-el-Kebir , le grand fleuve, comme qui dirait Guadalquivir.

Khodja el hakem et Djezayr^ secrétaire du gouverneur d'Alger.

Khodja el Khalifa^ secrétaire particulier de M. le ministre.

Douars^ réunion de gourbis ou tentes.

Vous savez maintenant, mon cher ami, tout autant

d'arabe que moi.

Louis Velillot.

Sept août M CCCCCCCG XXXXl ».

Je viens!

A M. EDMOIND LECLERC

Alger, veille de l'an de rHegire.

P. S. — Un mot, s'il vous plait, à ma portière. Je

I. Cette date, e'crite en très gros caractères, pour répondre au reproche de ne pas dater.

n'ai plus ni ciiiotle, ni redingote, ni bas, ni rien. Qu'elle voie un tailleur quelconque, et que l'on me fasse en clrap noir ce qui doit être en drap noir. Si je n'ai plus de chemises^ qu'elle aille en demander tout de suite une demi-douzaine chez Broquel, successeur de Coup^ au Palais-Royal; qu'elle me trouve des brodequins sans vernis^ mais d'un joli goût : fissa^ fissa. C'est comme lorsque vous autres chrétiens vous dites : presto, presto.

On me verra faire à Toulon une fameuse mine, si je n'y trouve pas une lettre de vous.

Embrassons Mallac^ et que tout respire la joie.

Ah! Edmond ! je vais donc enfin voir de la bouc!

El Nadj Louis Rhrodja,

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