‹ Correspondance (volume 3)Chapitre 22 sur 133 · I. Le caissier · texte numérisé non relu

I. Le caissier

a. Mon frère se ravisa, et Ménage fut donné aux Be'nédictins.

Alors^ tu as raison, c'est mal, c'est très mal, mais je ne me figurais pas cela. Pardonne-moi. I.e temps passe singulièrement vite, en vérité. Du reste, mon oubli vient de ma paix. Aucun événement, en effet, ne paraît dans ces journées rapides, et je n'en ai pas plus long à dire que si je t'avais écrit hier, à moins que ce ne soit une nouvelle que mon changement de domicile. Je me carre depuis deux jours dans deux chambres énormes, meublées de trois chaises. Que sont donc devenus nos chaises et mes pantalons blancs? Je n'ai pas trouvé un pantalon blanc à mettre le jour de la Fête-Dieu, et je crains que feu ma portière n'en ait emporté quelques-uns dans la tombe, ou que les héritiers ne les aient jugés part de leur héritage. Mes bouquins occupent un emplacement magnifique; ils sont rangés en bel ordre, et m'inspirent une sorte de terreur. Oh ! ciel ! qu'il y a de livres dans le monde ! Je n'en achète plus, mais j'ai quelque envie d'en vendre. La grande chambre donnant sur la cour est devenue mon cabinet de travail; tu sais qu'elle est encore plus vaste que l'ancienne : s'il V avait des chaises, ce serait bien beau. Je couche dans la chambre sur fa rue; je m'y endors bercé par le bruit des omnibus et par les propos des cochers qui attendent leurs maîtres, en gala chez M. le prince de B*** , le même qui a sauvé une femme du chemin de fer, quatre jours après s'être sauvé luimême à toutes jambes. Un bec de gaz allumé à la maison d'en face me sert de veilleuse, et le chiffonnier matinal me réveille au point du jour par des exclamations quelconques. J'ai un cabinet spécialement

nommé cabinet de toilette ; et mon portiei% quand il m'apporte une tasse de chocolat le matin, me dit toujours, sa serviette sous le bras dans la position du soldat sans armes : Monsieur est servi. Sans mon escalier, qui est chëtif au dernier point, sans mon corridor^ qui est presque indécent, et sans mes chaises absentes, je me ferais l'effet d'un grand feudataire. Voilà des nouvelles.

Autres! Gustave prétend que la réimpression de Rome et Lorette sera bientôt terminée. J'en crois ce que tu en crois toi-même. Quant à la correction^ elle sera parfaite : sa femme a relu les épreuves. Voilà une femme qui va m'aimer, si on lui fait faire longtemps ce métier-là! Pour moi, j'aimerais mieux qu'elle en fit un autre. Le Suù tuum^ actuellement nommé Mémoires de la sœur Saint-Louis^ esta Poissv ^ On dit que quatre feuilles sont composées. Je n'en sais rien et je n'en ai rien vu. Cela tient à ce que Ton veut un papier si parfait, qu'il est impossible au marchand de le fournir. Il faut le faire confectionner exprès, et cela demande du temps. Je me suis fâché; j'ai écrit que, si les choses allaient de ce train, j'exigerais à l'avenir d'être imprimé à Paris. Gustave m'a prouvé que j'avais tort. Oui^ Monsieur, c'est ma faute si je n'ai pas encore vu la moindre épreuve d'un manuscrit livré depuis plus d'un mois. Bah! il faut en passer par là. Présentement^ je mets en français une notice que les bons Chartreux de Grenoble m'ont envovée sur leur maison. Ce sont les Peler imwes

I. Le titre définitif fut Agnès de Lauvens^ ou Mémoires de sœur Saint-Louis.

qui m'ont valu Flioiineur de ce travail, dont je m'acquitte avec plaisir.

Tout va bien à Bercy; mais notre mère est souvent fatiguée, et néanmoins elle ne veut pas renoncer à sa maison. Je ne dis plus rien : h quoi bon? D^ailieurs , si elle nous cédait je serais à mon tour persécuté pour me marier. Or tu sais si je puis songer à me donner ce passe-temps. Il me faut une femme qui d'abord dote mes sœurs : car, une fois marié, je ne leur appartiendrais plus... et je ne m'appartiendrais plus moi-même, ce qui est bien digne aussi d'un peu de réflexion. Il est venu me voir l'autre jour mi brave homme, ami de M. de Dumast^ qui n'était pas, j'en suis sûr^ sans quelque intention d'examiner si je ne pourrais point faire un gendre : il donnera 5o ooo francs à sa fille et lui en laissera 3oo ooo; il est converti un peu de la façon de Saintiue, qu'il admire; sa fille (unique!) est^ dit M. de Dumast, excellente chrétienne; il a l'air fort paterne et excellent; il écrit à M. de Dumast qu'il prendrait de ma main un mari pour cette fiile^ les yeux fermés; il m'a très chaudement invité à aller à quinze lieues de Paris visiter sa cathédrale et passer un jour chez lui : « Ah ! Monsieur, je ne voudrais pas

vous donner l'ennui de me loger! — Comment!

mais ma femme et ma fille ont déjà dit: Yoilàla chambre de M. Veuillot. » Si l'on était fat, on prendrait cela pour quelque chose^ et si l'on était l'ancien E.^ on sentirait quelques gargouillements dans son petit cœur. J'ai accepté, parce que j'accepte toujours; mais^ quoique l'homme me plaise infiniment^ et que la fille^ I. 11

selon M. de Dumast, ne soit pas du tout déplaisante, je pense que je n'irai pas de sitôt visiter cette cathédrale-là , qui est pourtant du quatorzième siècle. Malgré mon triple airain, je me trouverais peut-être tout drôle si une bonne et aimable jeune personne venait à me laisser voir quelque désir de m'épouser. Il ne faut pas charger outre mesure la barque où l'on porte les sacrifices : elle a bien assez de peine à voguer avec ce chargement.

Nos sœurs sont satisfaisantes. Il y a du mieux dans la santé d'Annette. Mère Sophie, toujours admirablement bonne, leur a envoyé, il y a quelque temps, pendant environ quatre semaines, la meilleure élève du pensionnat, Mlle Caroline M., que l'on nomme aux Oiseaux la Sainte, Cette aimable jeune personne, sous prétexte de leur donner des leçons de n'importe quoi, leur a donné d'excellents exemples de piété, dont elles ont profité avec empressement.

Titus, le troisième frère de Lafon, estmort d'ennui; mais il est mort aussi en bon chrétien, dans les bras du curé, qu'il a fait appeler lui-même, après n'avoir voulu écouter ni moi ni son frère; et le curé, qui est un digne homme, a été fort édifié de sa fin. Quant à notre ami, il est toujours dans l'éther le plus pur de son amour et de son bonheur; il a un bel enfant, dont les dispositions ne sont pas moins étonnantes que celles des enfants de Gustave. Ce phénomène n'a pas encore quatre mois, et dit déjà beu ! beu ! beu ! il le dit même plusieurs fois par jour.

Nous avons fait jeudi une belle procession aux Oiseaux. Tu étais là, cher enfant, dans mon cœur.

Je ne reçois pas une bénédiction que je ne te la partage, et je ne m'agenouille jamais devant Dieu sans lui parler de toi.

Avec mon rien à dire^ me voilà tout de même à la fm de quatre pages en petit texte : il ne s'agit que de s'y mettre. Que d'écritures je fais ainsi toutes les semaines ! Je commence à avoir une correspondance très étendue, dont je maugrée très fort, mais je ne puis m'en dispenser et encore je mécontente bien des gens.

Romieu m'a écrit sur Rome et Lorette des choses tristes et amusantes; il prétend que je l'aurais converti sans l'histoire du brochet et du faucon de saint François d'Assise; car, dit-il, votre faucon mangeait les j)etits oiseaux qui venaient chanter comme lui autour de la chaumière du saint, attendu qu'un faucon ne peut pas plus manger des graines qu'un bœuf des côtelettes. Voilà les raisons qui font qu'un homme d'esprit ne croit pas en Dieu, et qu'un préfet vit en balocliard. Ah ! frère, que nous sommes heureux d'être chrétiens !

Adieu, je t'embrasse. J'ai encore cent mille choses à te dire que je ne me rappelle pas. JJUiiwers et 1 Union sont en guerre sourde S LX^/z/o/z nous a volé notre gérant, en sorte que nous sommes dans la crise

I. Il s'agit de V Union catJioUqne^ journal fondé par des le'gitimlstes qui reprochaient à rc/>«ic^rj et à tout le groupe des amis du comte de Montalembert d'accepter le gouvernement e'tabli. M. de Laveau, frère de Tancieu pre'fet de police sous Charles X, était le directeur de ce journal où débutèrent MM. Henri et Charles de Riancey. C'est le premier journal où M. Tabbé Dupanloup mit la main. Il n'eut pas de succès.

la plus terrible que le pauvre Univers ait encore vue, et je crois même qu^il en mourra cette fois. Qu'il se dépêche donc pour me débarrasser de deux ou trois articles dont je me suis laissé extorquer la promesse. A propos d'articles, il pousse de tous côtés des braves gens qui fourrent dans leurs volumes des chapitres entiers de mes livres et qui profitent de l'occasion pour me prier de parler d'eux dans \ Univers, Je trouve cela bien lé^fer.

Toussenel n'est pas mort, mais il est bien lamentable; il a écrit une lettre à Mallac bien faite pour attendrir son cœur dans tout autre temps que celui des élections: il a aussi de l'Afrique assez (calembourg). Il prétend qu'il a abandonné à Paris, pour se faire commissaire civil, une position charmante, et qu'il est prêt à devenir le meilleur des préfets. En attendant, il ne peut sortir à portée de fusil de Bouffarik, tandis que nous triomphons aux environs de Maskara.

Ton frère,

Lquis V.

LU

A M. EUGÈNE VEUILLOT

Parî ,juîn 1842.

Tu veux que j'aille voir la cathédrale de cet honnête homme qui donnera (c'est-à-dire laissera) 300 000 fr. (il n'y a pas de zéro de trop) à sa lille.... Il est pro-

CORRESPONDxVNCE DE LOUIS VEUILLOT. 165

bable que j'en irai voir bien d'autres, cathédrales! Une vieille question se représente avec des charmes nouveaux : Les pèlerinages de France^ cette belle mine découverte par moi et non exploitée, faute d'outils, a tellement tenté Gustave qu'il a inventé ma-' chines sur machines. Comme j'étais fort froid pour l'entreprise, cela m'a servi de politique et d'habileté : l'on est venu me présenter des conditions assez belles. Gustave met lo ooo francs; un bailleur de fonds en met loooo francs. Là-dessus, on me fait 5oo francs par mois, soit que je voyage, soit que je reste à Paris, et je m'engage à donner dans l'espace de trois ans lo volumes in-i8 Jésus de 3oo à 4oo pages. Ils se vendent 4 h^ancs, soit [\o francs le tout. On tire loooo parce qu'il s'est vendu à peu près cela de Pèlerinages de Suisse, depuis leur apparition ; cela fait 4oo ooo francs (pas un zéro demoins). Annonces, impression, gravures, remises : ido ooo; reste i5oooo à partager également entre l'éditeur, le bailleur de fonds et l'auteur, lequel garde sa propriété, pour en faire, l'édition épuisée, ce que bon lui semblera. Mettons que la vente n'aille pas si loin, que le bénéfice ne soit pas si clair : reste toujours un certain nanan et trois belles années de voyage, une visite à tous les évêques et pour ainsi dire à tous les catholiques de France et une inépuisable moisson de faits, d'idées, de connaissances pour l'avenir. De plus, les sœurs sont mariées à moins de grand malheur, et enfin le petit frère que l'on n'oublie pas est établi, car j'ai déjà parlé à Mallac de te repasser le sous-cheffat, et je ne vois pas que la chose soit impossible. Aussi ce

bel appartement qae j'ai fait arranger^ ces bouquins, une chaise en bois, un pot d'œillets panachés, un crucifix de bronze que je viens d'acheter au beaupère de Lafon, mon sabre de cavalerie, tu jouis de tout cela, et tu jouis aussi de la correction des épreuves tandis que je prends de l'air.... Et nous tirons Lemachois de yalenciennes\

Donne-moi donc tes idées là- dessus, et prie le bon Dieu pour moi. Adieu, cher frère.

Louis Veuillot.

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