LUI
A M. EUGÈNE VEUILLOT
ivt juillet i84'î.
Mon bon frère, j'espère que maintenant tu vas m'écrire, d'autant plus que le succès de la bonne cause n'ayant pas été fort brillant dans ton pays, voilà tes espérances changées et des destins inconnus. Je pourrais bien me trouver dans une position autre, par suite de ces ridicules élections. Il n'est pas impossible que quelque décampement n'en soit la suite. Quant aux 500 francs par mois, je comptais bien qu'ils ne dureraient pas une éternité. Dieu me les a donnés, il peut me les reprendre. Que sa volonté soit faite comme elle est bénie. Le plus plaisant est que
I. Un tle nos amis, bon musicien, qui ne pouvait vivre de ses notes et que mon frère avait fait journaliste. II rédigeait un journal à Valenciennes et s'y ennuyait fort.
COllRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT. 167
je suis sous-chef sans appointemeuts réguliers. On m'a mangé les miens pendant mon Afrique. Pour les retrouver^ il faut trouver une besogne régulière^, un chef de bureau^ des employés et le terrible moment de dix à quatre heures. Je verrai ce qu'il conviendra de faire et je ne prendrai rien qu'avec le projet de te le repasser. Les années ne me rendent pas plus sage, et plus je vais plus j'ai peur du bureau et de la régularité. Néanmoins il faut vivre; c'est une idée bien consolante. Humainement parlant, il semble que ces élections sont venues 'mal à propos. J'étais depuis le 1 "juillet regrimpé à 700 francs par mois^ au moyen de 200 que je puise dans la caisse de VUnwers (en vérité) représentée par Taconet'. Dieu sait à quoi je vais retomber, et voici déjà que je regarde mes bouquins avec horreur; qu'ils seraient bien plus jolis et portatifs en écus blancs! D'aujourd'hui également je commence une réforme : je mangeais deux plats à mon déjeuner : une tasse de chocolat^ une assiette de fraises; je vais supprimer les fraises. Oh! ciel^ mon frère ! ne vois-tu pas à l'horizon quelque chose d'affreux qui ressemble au fantôme de Cuvigny!
Parbleu, je m'entends en administration ! Voilà deux ans passés que par livres ou appointements je me trouve à 700 francs par mois, et je ne suis pas
I. Ainsi, de 1889 à juillet 1842, mon frère donna une coUaboralion gratuite à VUnhcrs^ et cette collaboration, déjà très remarquée^ fut parfois très active. Notons que l'on disait dès lors dans certains groupes royalistes que V Univers appartenait au gouvernement et que Louis Veuillot était de ceux qui avaient négocié « l'affaire ». Or, dès son entrée à la rcdaciion, il avait dit qu'il se retirerait si l'indépendance du journal était compromise.
plus riche que si j'aA^ais été toujours à 50 ëcus ou 200 francs. A quoi dia])le cela tient-il? Je veux être pendu si mes dépenses personnelles vont à 250 francs. Mais voilà pourquoi les positions me sont indifférentes. Puisque jamais il ne m'en reste davantage^ qu'est-ce que cela me fait de gagner plus ou moins?
Lemachois a été bien heureux, et l'a bien gagné.
Fais-moi vite savoir où tu en es.
L'homme de la cathédrale et de la fille à marier, me presse^ au nom de la fitmille qui partage sa sympathie pour l'auteur de VÉpoux imaginaire, de l'aller voir. J'ai accepté, je me suis dédit, j'ai accepté de nouveau pour dans quelques jours, et j'en suis là, fort perplexe.
On ne s'occupe plus des pèlerinages de France, depuis qu'il faut de l'argent, et que je ne parais pas déterminé à faire tous les frais.
Ni la Sœur Saint-Louis ni Borne et Lorette ne sont prêts. L'imprimeur a dépassé en cette occasion toutes ses anciennes lenteurs. Un ouvrage qu'il peut faire en trois semaines, il me laura fait attendre plus de quatre mois, et j'aurai manqué la vente des prix. La raison trop légitime en est qu'on lui a fait imprimer des livres que les auteurs devaient payer immédiatement, et qu'on ne se gêne pas avec ses amis.
M. de Dumast m'écrit de Prusse que tous mes ouvrages sont traduits en allemand et tantôt épuisés. Cela me fait bien la jambe.
Adieu, cher frère, prions Dieu, il n'y a que cela. La pauvre Annette est toujours languissante. Elle a été
obligée de se mettre au lit ces jours-ci. N'oublie pas d'écrire à maman pour le jour de sa fête.
Tout à toi.
Louis Veuillot.
A M. L'ABCÉ MOllISSEAU.
29 juillet 1842.
Mon cber ami, je ne suis ni mort^ ni malade, ni ingrat; mais j'ai été fort occupé, fort mal portant, et obligé de voyager un peu. Voilà toute la cause d'un silence que j'ai bien souvent songé à rompre sans pouvoir y parvenir. Pendant quelques jours, j'ai dii^ assez souffrant moi-même, aller et revenir de ma mère à ma sœur, qui gardaient toutes deux le lit. Maintenant ce petit orage est passé; Dieu l'a bien ménagé, comme toutes les épreuves qu'il lui plaît de m'envoyer à longs intervalles : que son saint nom soit béni !
Demain ou après-demain paraissent les Mémoires de la sœur Saint-Louis^ dont la publication a été retardée par la faute de l'imprimeur. C'est un ouvrage sans conséquence : je ne l'ai pas signé, parce que j'éprouve de la répugnance à voir mon nom dans les journaux, et que d'ailleurs le travail n'est pas assez sérieux. Néanmoins je vous le garantis pur et orthodoxe. Peut-être plaira-t-il dans les couvents. Je désire
vivement qu'il serve à toutes les femmes élevées dans ces saintes maisons. C'est pour elles que je l'ai écrit. Lisez-le; recommandez-le, si vous le trouvez bon; indiquez-moi les corrections que l'on pourrait faire en cas de seconde édition. Je vous avoue qu'il n'y a pas un livre de moi dont je désire autant la réussite^ car j'en ai réservé le prix pour la dot de mes sœurs.
Adieu^ très cher ami. Ne m'oubliez pas dans vos prières^ et croyez-moi toujours tout à vous en Noire- Seigneur.
A M. L'ABBÉ MURISSE AU -
31 août 1842.
Très cher ami^ je voudrais bien, moi aussi, vous voir enfin et vous embrasser; mais plus je vais^ plus la possibdité d'un voyage vers vous s'éloigne. Je comptais un peu sur mes vacances, et tout le temps dont j'aurais pu disposer va être pris par mes sœurs. J'ai promis à l'aînée, qui est toujours un peu malade, de lui faire voir la mer. Pourquoi la mer n'est-elle pas de votre côté? vous nous auriez vus trois au lieu d'un, ^ous partirons ces jours-ci. Mes pauvres sœurs ont tant compté sur cette distraction, qu'il faudrait de bien grands obstacles pour m'empécher de la leur donner. Je pense que nous serons revenus du i5 au 20.
Et vous, très cher ami, vous est-il donc impos-
sible de faire un lour jusqu'à Paris^ où il est toujours si facile de venir? Je serais enchanté d'avoir vos avis sur la Sœur Saint-Louis y pour y faire, s'il est possible, quelques corrections, car il sera bientôt nécessaire d'en publier une seconde édition. Les jugements sont divers sur ce livre : les uns aimant mieux le premier volume, et les autres le second. On ne peut contenter tout le monde. D'ailleurs, ce livre ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe beaucoup. Il est fait pour un public particulier, et je désire seulement qu'il arrive à ce public-là.
Je ne travaille pas maintenant : je suis extrêmement fatigué, et toute application m'est impossible. Mon confesseur, ma mère, mes amis me pressent pour que je me marie. Je ne m'y oppose point, car souvent je m'ennuie un peu bien fort, mais je ne puis me marier tout seul, et je ne puis trouver une femme, puisque je ne vois personne. N'en auriezvous pas une à m'envoyer pour mettre fin à ce tracas? Si vous connaissez une bonne fille, qui ait beaucoup de piété, beaucoup de douceur, de la simplicité, de la santé, qui puisse me faire un peu de musique, et qui possède à peu près de quoi se nourrir, c'est tout ce qu'il me faut. Vous rendrez contents, par ce moyen, tous ceux qui m'entourent et qui me voient dépérir. Peut-être me contenterez-vous aussi, vu rexcellente habitude que j'ai prise de ne pas attendre de la vie grand'chose de bon. Que ne puis-je devenir un moine? Mais l'on me rit au nez quand je parle de cela, et je crois que l'on a raison ; pourtant je n'en suis pas plus gai.
Adieu^ très cher ami. Écrivez-moi un peu plus souvenu Vos lettres me font du bien, je vous réponds et je me distrais par ce véritable plaisir. Tout à vous en Notre-Seigneur.
A M. L'ABDÉ MORISSEAU.
a8 septembre 1842.
Très cher ami, que de bonnes choses cet excellent I^afon m'a rapportées de Tours! votre lettre, votre portrait, et tout ce que vous lui avez laissé voir de votre amitié pour moi. Je vous aime de tout ce qu'il m'a dit, mais c'est bien comme cela que je vous avais imaginé. Notre voyage a été très heureux, quoique bien court. Mon frère était venu nous rejoindre, en sorte que nous avons passé dix jours sans nous quitter un instant. Jamais nous n'avions été aussi longtemps ensemble, et nous rendons de orandes actions de traces à Dieu de ce bonheur. Ma sœur aînée s'est presque rétablie. Quant à moi, j'aurais eu besoin de trois ou quatre semaines de ce régime; mais pourtant je ne suis plus malade, je ne suis que fatigué. Il me faudrait maintenant aller passer huit jours en Touraine : cela vaudrait vraiment quinze jours ailleurs.
Lafon est arrivé assez à temps pour que mon frère vît votre portrait avant de partir. Ce pauvre garçon est tout confus d'avoir tardé à vous répondre et de
CORRESPONDxVNCE DE LOUIS VEUILLOT. 173
n'avoir plus osé le faire ensuite. Il s'excusera néanmoins, car il vous aime infiniment, comme tous ceux qui sont avancés dans mon cœur, où Ton vous trouve à une place de choix. Mes sœurs sont bien sensibles à votre souvenir. N'oubliez pas de prier pour elles : voici l'âge où elles en ont grand besoin. L'aînée a maintenant dix-neuf ans faits^ et je songe à la marier : car^ quoique pieuse et bonne fille^ elle n'a pas plus que sa cadette la vocation religieuse. Au milieu de tant de dons qu'il nous fait, Dieu nous refuse à (ous les quatre celui-là^ qui nous irait pourtant, à ce qu'il semble, si bien. Priez-le de m'envover un bon i^arcon, bon chrétien^ qui puisse se contenter de dix mille francs, que je veux donner à cette chère sœur, la moitié à peu près tout de suite et le reste en quelques années : car^ en me dépouillant jusqu'à la chemise, je ne puis rien de plus.
Votre idée d'une galerie de femmes pieuses me sourit extrêmement. Un pareil travail en deux volumes compléterait la dot de ma sœur. Vous qui êtes plus familier que moi avec les saints^ indiquez -moi donc quelques noms. Je m'y mettrais bientôt et de grand cœur, si vous vouliez un peu m'aider.
Combien je désire pouvoir vous remercier un jour tout à mon aise de tant songer à moi ! Ce que vous me dites au sujet du mariage et des refus possibles est admirablement sage, et je suis content de pouvoir vous dire que je suis bien dans cette disposition-là. Cette circonstance s'est déjà présentée. Dieu m'a visiblement protégé en faisant manquer un projet dont je désirais aveuglément la réussite. Aussi, quoique
je me laisse aller bien souvent à rennui, à la tristesse, à la lassitude, personne plus que moi n'est convaincu de sa persévérante bonté. C'est toujours par là que je me relève et que je reprends courage.
Adieu, très cher ami. Ne tardez pas trop à m'écrire. Bien à vous au fond des sacrés cœurs de Jésus et de Marie.
P. -S, — Lafon m'a remis aussi votre petit livje. Il sera bien souvent dans ma poche.
A M. L'ADBÉ MORISSEAU.
Dimanche, 27 novembre 1842.
Très cher ami, je vous écris en hâte un petit mol, avant d'aller à la messe de six heures du matin, que je vais bientôt entendre sonner. Vous voyez que je m'y prends de bonne heure. C'est à peu près le train que je fais tous les jours. A force de le vouloir, je suis parvenu à remplacer l'habitude de travailler le soir par l'habitude de travailler le matin. Je vais à la messe tandis qu'il fait encore nuit, je suis prêt à lancer la plume au galop dès qu'il fait jour, et, sans trop me fatiguer les yeux, je parviens à ne pas Dcrdre tout mon temps. Du reste, je ne sais à quoi je m'occupe : je n'ai préparé aucun livre, et je me disperse en petites choses, mais en petites choses nécessaires.
J'ai changé de logement. Je demeure actuellement
rue Vanneau, 38. dans un nid de couvents et d'églises, qui me sonnent les prières de tous côtés. Si vous n'avez pas peur de monter cinq étages, quand vous viendrez à Paris, vous logerez chez moi, car j'ai une chambre à offrir, en bel air et en belle vue. Je suis tout à fait logé en poète : il n'y manque, Dieu merci ! que Cidalise, la folie et la misère. Sur le même palier que moi habite un excellent homme, fort pieux, que je vous ferai connaître*; et nous vous mènerons tous deux dire votre messe aux Sœurs de la Providence, ou aux Oiseaux, ou aux Missions, ou aux Lazaristes, ou au Sacré-Cœur, ou au Bon-Pasteur, ou aux Bénédictins : tout cela est à notre portée. Enfin nous avons une bonne vieille qui nous fait assez de soupe et de bœuf pour soutenir le corps : nous chercherons une troisième assiette, une troisième cuiller, et vous ferez notre partie. Ainsi, quand vous viendrez, et que ce soit bientôt, j'en prie Dieu, ne cherchez point d'autre auberge. Je ne veux pas vous voir si vous ne venez demeurer rue Vanneau, 38, au cinquième étage, chez votre ami. Oa vous donnera Bossuet, Bourdaloue, un bréviaire, dom Guéranger, etc. Vous serez chez vous, à votre feu, point gênant, point gêné ; et nous méditerons, quand nous serons de loisir, un voyage en Chinonais.
Mon frèie m'a fait un agréable récit de votre visite. Je suis charmé d'apprendre ainsi par ceux que j'aime combien vous m'aimez. Je vous le rends bien; je n'ai personne plus près que vous de mon cœur.
I, 31. Dausse, ingénieur des Ponts-et-Cliaussees,
\] Univers a fait une bonne conquête : il a par mes soins attaché à sa rédaction M. Edouard Ourliac, l3on converti, bon chrétien, excellent cœur, excellent esprit, dont vous lirez de fort aimables articles. Cela pâlira beaucoup vos chers Propos divers ; mais vous en serez content^ et la religion y gagnera.
J'ai beaucoup vu ces derniers temps Eugène Bore et M. le baron de Bussières, le parrain de M. Ratisbonne. Bore et Bussières sont deux saints. Leur conversation et leur exemple m'ont fait du bien; j'ai enfin l'espérance de devenir meilleur, en voyant quel soin Dieu prend de m'entourer d'âmes si bonnes et si belles. !M. Ratisbonne est admirable au noviciat. Ees Pères disent que depuis saint Stanislas^ on n'a rien vu de pareil.
Adieu. Mon compagnon vient me prendre. Je vais prier pour vous. Priez pour moi.
A M. L'ABCÉ MORISSEAU.
29 novembre 1842»
Très cher ami, je ne sais pas pourquoi mes sœurs ne font pas leurs commissions elles-mêmes. Voici un gribouillage d'Elise qui vous regarde plus que moi. Je n'ai pas besoin de vous recommander les bonnes gens qu'elle vous recommande, puisqu'il s'agit d'âmes à préserver et à guérira Adieu, très cher ami. Prie?
I. Nos sœurs avaient recommandé à l'abbé Morisseau une pauvre famille qui allait habiter Tours.
pour moi. Nous allons faire quelques efforts pour propager Y Univers, Vous voudrez bien nous aider, du moins autant qu'il dépendra de vous. Je vous assure qu'il n'est pas un cœur français et clirëlien qui puisse nous désirer d'autres pensées et d'autres désirs que les nôtres en ce moment. Tout à vous en Notre- Seigneur.
A M. L'ABBÉ MOillSSEAU.
Lille, 7 décembre 1842.
Très cher ami^ je suis venu passer un quinzaine de jours à Lille, chez un ami qui a cru que ma présence en cette ville pourrait y déterminer l'utile et nécessaire fondation d'un journal. Je ne pense pas que vous choisissiez les approches de Noël et la saison où nous sommes pour faire un voyage à Paris; toutefois je vous préviens que je suis absent.
Je vous remercie de votre bonne volonté pour les pauvres de mes sœurs. Elles seront bien heureuses d'apprendre que vous vous occupez de ces braves gens^ et que la petite fille qui les intéresse risquera moins, grâce à M^'^ de I.avalette et à vous^ de grossir les victimes de Tirréligion. Mon frère m'avait dit que M"^ de Lavalette se consacrait aux bonnes œuvres; et, comme je sais de quelles grâces Notre-Seigneur prévient les personnes qui^ comme cette vertueuse demoiselle, choisissent la meilleure part, je me sens
plein de confiance sur le sort de la petite fille qui lui est recommandée. La charité qui prie est la bonne : les bénédictions pleuvent sur les cœurs qui Fexercent, et retombent sur les cœurs qui en sont fobjet.
Vous verrez prochainement arriver à Tours un jeune archiviste qui a beaucoup de talent, et qui est bon chrétien. C'est M. Léon Aubineau^ un de nos amis ; il ira tout de suite vous voir^ et je n'ai pas besoin de vous le recommander davantage.
Adieu, très cher ami. Priez pour moi, et continuez vos efforts en faveur de XUniçers, que nous venons de faire entrer dans une voie où doivent le suivre les applaudissements de tous les chrétiens.
Bien à vous en Notre-Seigneur.
A M. L'ABBÉ MORISSEAU.
Jour de l'Epiphanie i843.
Mon cher ami, M. de Lavalette m'a bien apporté une lettre de vous, mais je n'y étais pas, et il m'a laissé une carte sans adresse. Dites-moi où il demeure, s'il doit faire ici un long séjour, afin que j'aille le voir au retour d'un petit voyage que je vais faire a Nancy : et s'il retourne à Tours, excusez- moi près de lui. Je serais bien fâché de ne pas le voir; j'aurais tant aimé à lui parler de vous.
Je pars pour Nancy vendredi prochain ; j'y passerai une semaine ou deux. Ce n'est pas seulement pour
mon plaisir que j'y vais^, car alors je pourrais aussi bien aller à Tours : je veux essayer d'établir là, Domme je l'ai fait à Lille, un comité de catholiques qui correspondraient avec VUnwers pour les affaires de la religion. Mon désir serait de voir en France un grand nombre de comités de ce genre, et de constituer enfin une agence qui ferait marcher toutes choses, et produirait sans cesse cette agitation pacifique dont O'Connell, en Mande, a retiré tant de fruits. Jetez les bases de quelque chose d'analogue, ou du moins préparez des gens qui pourraient m'entendre et me comprendre quand j'irai chez vous, ce qui pourrait bien ne pas tarder.
J ai été fort mal portant tous ces jours-ci, mais je vais mieux, et cette cure achèvera ma guérison, car toujours les voyages m'ont fait grand bien. Je travaille beaucoup et ne fais rien qui vaille. Lettres, articles, conversations, tout cela mange le temps fort vite, et je ne puis malheureusement travailler le soir. Ce sera pour moi une grande épreuve si le bon Dieu m'ôte la vue. Amen, pourtant.
Mes sœurs vont bien, ma mère aussi, et je serais fort heureux si j'étais meilleur chrétien. Adieu, mon cher abbé. Priez pour moi.
LXT
' A ^r EUGÈNE VEUILLOT
Nancy, janvier i843.
Grâce à la terrible réclame de M. de Dumast, lu n'ignores pas, cher frère, que je suis à Nancy. Je continue avec autant d'agrément particulier, mais jusqu'à présent avec moins de succès pour l'œuvre, ma mission de Lille. Cependant, je n'ai pas lieu de désespérer^ et si je rapporte peu d'abonnement-^ je compte ne pas revenir sans aumônes. Ce qui m'inquiète est de savoir comment mon estomac et mes poumons se trouveront du régime terrible où je les mets. Je roule de dîners en dîners, de prédications en prédications. Le moindre de ces dîners est terrible, la plus courte de ces prédications dure des heures entières ; le reste du temps est pris par des courses, visites de digestion et autres, à ce point que voici la première minute de loisir que je trouve pour l'écrire un mot. Du reste, riiomme le plus important du monde ne saurait recevoir un accueil plus empressé que celui qui m'est fait par toute la chrétienté nancéienne, qui est assez nombreuse. Les curés sont éperdus de joie, lorsqu'ils me voient ; je suis fait pour les divertir ; ils me le rendent bien. Je ne suis jamais si content qu'avec ces âmes franches, rudes, dévouées; je bénis Dieu de m'avoir rendu aaréable à ces bons ouvriers de la vigne céleste.
Le Père Lacordaire n'est pas celui qui me témoigne
le moins cramitië et qui me fait le moins de bien : je suis ravi de ses conférences. J'en ai déjà entendu deux qui sont inexprimablement belles ; j'espère en entendre deux encore. Je n'étais venu que pour quinze jours^ mais je vois bien que je passerai le mois à peu près. Prie le bon Dieu que ce temps ne soit point perdu pour l'éternité.
Le P. Lacordaire m'a pourtant fait bier un tour pendable. Dans une séance solennelle de la Société de St-François Régis^ il m'a solennellement exborté à garder le célibat pour la cause du bon Dieu et de la presse cbrétienne. Il ne m'a point nommé^ mais il y avait là 5oo personnes qui m'ont parfaitement reconnu. Je t'avoue que j'ai un peu pris cela comme un avis d'en haut et que les velléités matrimoniales en ont souffert. L'évêque, partisan très chaud des Propos divers^ a très vivement appuyé l'orateur, qui dans le courant de son discours a donné à l'Université des coups de boutoir capables de faire frémir Gabourd et beaucoup d'autres, mais il n'importe : la grande cause avance, gagne du terrain partout, de plus en plus la famille catholique s'accroît et se serre. Je bénis Dieu du spectacle que je vois et je me tiens heureux d'être l'un des ouvriers de cette grande entreprise.
Peu de temps avant de partir, j'ai vu nos sœurs : elles vont bien et sont fort contentes de Mère Philippe, leur supérieure actuelle, qui n'est pas mécontente d'elles non plus. Mère Emmanuel a été rappelée à Paris. Annette a fait un acte de grandeur d'âme dont j'ai été touché : Ourliac avait prié l'une d'elles d'être avec moi parrain de son enfant. Annette avait un
droit d'aînesse reconnu par moi et par Élise. Néanmoins^ trouvant sa sœur plus capable de représenter, elle s'est retirée modestement avec beaucoup de simplicité et de bonne grâce. Il y a des héros qui n'ont point fait d'aussi grandes actions.
Adieu^cher frère, écris-moi chez M. de Dumast. La première moitié de \ Honnête femme^ purgée des digressions, paraîtra dans le Corref^pondant de février. Je corrige l'épreuve.
Adieu, cher frère.
Louis.
On a vu par une des lettres pre'ce'dentes que mon frère était vivement tenté de donner sa démission non seulement d'attaché au cabinet, mais aussi de sous-chef de bureau. Bien qu'on lui laissât une grande liberté, cette situation le gênait. Aussi, après avoir pris un congé, se décida-t-il à quitter tout emploi, U Univers^ relevé financièrement par M. Taconet, lui promettait un traitement non pas égal à ceux qu'il abandonnait, mais pouvant suffire aux obligations dont il s'était chargé ; cela lui suffisait.
C'est alors qu'eut lieu la fusion entre V Univers et V Union catholique. Celle-ci avait vécu ou plutôt végété quinze mois. Ses i)rincipaux rédacteurs, notamment MM. Henri et Charles de Riancey, passèrent à r C//?/t'er.v. M. de Saint-Chéron, sans quitter absolument et tout de suite le journal, s'en écarta; M. Du Lac, qui avait fait l'article annonçant la fusion (n^ du i®' février i843), entra bientôt chez les Bénédictins, de telle sorte que Louis Veuillot fut le seul représentant autorisé de V Univers dans la nouvelle rédaction. Les chosesn'allèrent pas sans difficulté, car si on avait ])u s'unir il était assez difficile de s'entendre. M. de Montalembert et le P. Lacordaire étaient du côté de l'ancien Univers^ M. l'abbé Dupanloup du côté de l'ancienne Union.
A M. L'ABBÉ MORISSEAU
i3 mars i843.
Mon cher et excellent ami Du I^ac^ suivant enfin les aspirations longtemps comprimées de son âme, se consacre à Dieu : il entre cette semaine chez les Bénédictins, et me voilà obligé de le remplacer à V Univers comme rédacteur principal. Ce n'est pas seulement pour moi un ennui inimaginable, c'est un véritable malheur que cette nécessité. Mais elle est absolue. Il faut que je prenne le fardeau ou que \Univers, après avoir chancelé quelques jours entre le légitimisme étroit de Y Union catholique et le ministérialisme, tombe dans un de ces abîmes. Je ne puis ainsi laisser périr une œuvre de cette importance. Je me dévoue donc. Jamais je n'ai rien fait avec plus de chagrin, car non seulement la capacité me manque. Du Lac n'étant plus là, mais je vais avoir à subir encore des luttes et des tracasseries dont je ne finirais pas de vous donner le détail^ si je voulais l'entreprendre. Venez à mon secours devant Dieu, mon cher ami. Songez tous les matins^ à Ja messe, que je suis accablé, seul sur la brèche, pas un ami autour de moi pour me consoler et m'aider^ et sans cesse piqué par les cousins et les mouches pendant que je combats...^
Adieu, priez pour moi sans cesse.
I. Du Lac resta chez les Bénédictins jusqu'en 1848, mais sans faire profession. Des affaires de famille ne lui permettaient pas de se donner
184 CORRESPOxNDANCE DE LOUIS VEUILLOT.
A ]M. EUGÈNE VEUILLOT
Paris, 28 mars i843.
Cher frère, depuis que notre ami Du Lac s'est enfroqué, et que je suis secrètement rédacteur en chef de VUniverSj j'ai tant de choses à faire que mon silence est pardonnable. Mais sais-tu seulement que Du Lac est aujourd'hui bénédictin et que je le remplace sous le voile du père Bailly? Nous sommes capables (le ne t'en avoir pas soufflé le moindre mot. Eh bien, voilà où en sont les choses. Rien ne se fait sans mon consentement^ et j'use de politique pour que ma volonté plaise à V Union que nous ne voulons point blesser, X... est prié de se tenir sous terre et j'ai quatre mille francs par an.
Pour être plus près du journal, où ma présence quotidienne est nécessaire, je vais aller demeurer chez M. Bailly; je m'y mets en pension : logé, nourri, chauffé, blanchi, raccommodé, éclairé, tisanné^ s'il le faut, et clystérisé en cas de besoin, moyennant la somme de 1800 francs par an. Deux chambres au premier dans un hôtel superbe donnant sur le Luxembourg, duquel je ne suis séparé que par une grille dont j'ai la clef. Je me plairais peut-être là, si ce n'était une auberge, mais il n'y a plus moyen de perdre du temps et c'est un immense avantage de pouvoir faire la besogne chez moi.
tout entier; li continua de travailler ^ovw V Univers^ en choisissant !es sujets qui pouvaient se traiter de loin.
Écris-moi à VLIiiwers, c'est le plus simple à présent.
La femme d'Oiirliac est accouchée et je suis allé chercher liier nos sœurs à Corbeil pour le Ijaptême. 11 s'agit d'une fille, elle se nomme ^Marie. Nos sœurs sont de plus en plus énormes, surtout Élise. Annette va bien.
A M. EUGÈ^'E VEUILLOT.
A^Til 1843.
cher frère, je pense aussi que je t'ai un peu trop efirayé l'autre jour; mes pauvres yeux allaient si mal et me refusaient si obstinément le service, que j'élais aussi désespéré qu'on peut l'être quand on croit en Dieu et dans la miséricorde de Dieu. Depuis j'ai vu un médecin qui m'a dit que les paupières seules étaient malades, qu'il n'y avait rien d'attaqué dans le fond même de l'œil. Il m'a prescrit un repos bien difficile, mais que je m'efforce d'observer^ et des remèdes que je fais. Cela ne m'a pas encore rendu la vue, au contraire, l'irritation est plus vive, mais cela me rassure. Je n'ai pas été mécontent de nos sœurs; c'est comme mes yeux^ le fond est bon. Elles vont partir avec des résolutions excellentes et qui^ je le crois, ne seront pas tout de suite oubliées. En définitive, elles sont encore dans les meilleures de la maison, et il n'y a pas une enfant distinguée par sa piété ou par son cœur qui ne les aime beaucoup.
Je suis rédacteur en chef de cette façon que Taconet m'appartient absolument^ que rien ne passelait contre ma volonté^ que je ferais tout passer contre la volonté des autres, mais que je dois me montrer coulant pour les autres et prudent pour moi^ par suite d'un concours de circonstances difficiles à expliquer à moins de beaucoup de temps et de paroles. Ma tactique est de retarder le plus possible une séparation très probablement inévitable et qui sera fort désirable. Les nouveaux venus ne sont visiblement entrés dans la communauté qu'avec la prétention de tout prendre. C'est un vrai mariage à la mode, mais nous n'avions pas autant qu'eux prémédité le coup. Nous voulions garder les culottes e nous l'avions annoncé.
Je vais aller m 'établir cette semaine chez le père Bailly et m'y soumettre à toutes les médications possibles.
Adieu, cher enfant. Prions Dieu, payons nos dettes, aimons-nous. A propos de dettes, je n'en ai plus, c'est Uni; j'ai même des économies. Le crois-tu? Tout a toi en N. S.
A M. EUGÈNE VEUILLOT
Paris, 2 2 avril i843.
AUehdal la dot d'Anette est amassée, le bon Dieu me l'a donnée pour mes œufs de Pâques. Gustave,
après avoir vendu à ]Mame^ rexploitalioii pendant quinze ans des Pèlerinages et de Pierie Saiiitive, moyennant 5ooo francs (je vois ta mine , m'en a gracieusement concédé la propriété^ et moi j'ai vendu ce reste au susdit ^lame^ en y joignant la propriété de Rome et Lorette et celle de la Sœur Saint-Louis, et celle du Rosaire, moyennant 7000 francs^ payables 3ooo francs fin mai^ 2300 fin juin, 2000 fin juillet. Me voilà nu comme un ver; mais avec 2JOo que j'avais amassés, j'ai 10 000 francs dans la poche de notre sœur et je suis en quête d'un mari. Si je parviens à faire V Algérie et quelque autre brimborion cette année, Elise, à son tour, sera pourvue. Le reste à la grâce de Dieu. Si je suis malade ou misérable, je n'aurai plus que le souci d'aller me cacher quelque part pour n'attrister personne. J'essayerai néanmoins de ne donner que 8000 francs et de faiœ fournir le complément par ma mère (par toi, si tu veux), afin d*user du reste pour Élise. Plaise à Dieu que notre sœur soit heureuse. J'aurai fait ce que j'aurai pu.
Je demeure à présent rue 3Iadame, 41, chez M. Bailly; j'y suis bien et mal comme partout; ma santé ne se rétablit pas; mes yeux ont toujours mauvaise mine, je n'ai pas le temps de me soigner. S'il plaît à Dieu, j'irai passer le mois de mai dans quelque campagne auprès de Paris. Projet !
Je n'ai plus d'affaires avec Gustave et je n'en aurai pas avec son successeur. Parle-moi des Mame. Oui, je suis édité en province, et je m'en fiche. Je donne la gloire pour rien; c'est ce qu'elle vaut. Quand on me l'achète 1000 francs, je trouve que je vole.
Je voudrais bien faire quelque chose d^un peu propre et n'être connu que de Dieu.
Sais-tu pourquoi^ d'ailleurs, les Marne paient plus largement que d'autres? C'est qu'ils ont un débouché pour j5, 20^ 25 000 exemplaires. Les livres s'en vont de Tours, comme les pruneaux. Fais à présent tes observations sur l'incognito de la province.
On dit que \ Honnête femme a du succès; pour moi, je ne vois plus personne. Adieu, cher frère. Ecris-moi toujours à VUnwers^ quand tu daigneras enfin m'écrire.
Louons le bon Dieu qui vient à notre secours. Dix mille francs! J'ai bien voulu les avoir, mais jamais de ma vie je n'ai cru sérieusement que je les aurais; aussi n'ai-je nul sacrifice à faire en les donnant. Je suis tout convaincu qu'ils ne sont pas pour
moi.
Louis.
LXYI
A M. L'ABBÉ MORISSEAU
Paris, 3i mars i843
Cher abbé,
Mes meilleurs amis sont destinés à vous embrasse avant que j'aie moi même ce bonheur. Accueillez biei celui-ci ; c'est Edouard Oarliac, et tâchez de lire le charmant livre qu'il vient de publiera II vous don-