A M. LÉON AUBINEAU
6 novembre i843.
Mon frère Aubineau, un mauvais diable m'éloigne de M. de M. Je n'ai pu mettre la main sur lui, mais comme il n'est pas encore dans son grand bateau sur l'eau, je le pincerai; consolez-vous, mon Aubineau.
Je mène avec mes sœurs une vie de chanoine honoraire, et ma tète, dégonflée des soucis du ménage, des déplaisirs de la solitude, des mortelles amertumes de la rêverie, pourra bientôt tenir, je pense, dans ce petit capuchon de mozette que nous trouvâmes si insolent pour le cerveau de notre bon cl cher abbé.
A elles deux, mes sœurs font presque le quart d'une demoiselle Henriette (cle Lcwalette); j'entends pour les vertus. Vous voyez que je n'ai pas à me plaindre.
Vous nous avez adressé une petite chose qui est tout bonnement un chef-d'œuvre, qui fait tomber
les larmes et qui fera pleuvoir les ëeus dans Fescareelle de la sœur Théodore \ Piqués au cœur tout des premiers, Taconet et moi^, nous avons tiré ce beau feuilleton à part. Cinq cents exemplaires, que l'on vendra 50 centimes^ plus ou moins. Vous en recevrez deux cents bientôt; je viens de corriger l'épreuve. Nous placerons le reste. Vous enverrez à la Sœur ce que vous aurez de trop. Et adieu, car je n'y vois plus. Bien à vous en Notre-Seigneur. Fiçe Jésus! c'est bien dit.
Labitte ! Labitte ! Labitte ! passez-le-moi; j'en veux !
Bonsoir, mon cher abbé. Il faut bien c{u'il fasse nuit pour que j'en reste là.
A M L'ABBÉ MORISSEAU.
Novembre 184 S.
Mon bon, très bon et trois fois cher abbé^ noiis venons de relire votre aimable lettre pour la récréation du soir, et je décide à l'unanimité qu'on va vous répondie sous l'impression de la douce joie qu'elle a produite dans le ménage. La sœur Élise prend la plume, le frère Louis prend une prise^ la sœur Annelte enfile son aiguille, et en avant ! Que me chantez-vous sur Aubineau et sur la chaire de vérité,
I. Salnte-31arle-des-Bois^ histoire de la fondation d'un couvent de religieuses dans Flndiana. Cette étude, publiée en feuilleton clans WniverSy se trouve dans les Serviteurs de Dieu,
d'où on lui verse à plein seau le péché d'amourpropre. Ce garçon-là est capable de se croire Tourangeau, pour n avoir point à soupçonner le jugement qui le fait grand auteur. Je crois aussi qu'il a fait un chef-d'œuvre^ mais je veux qu'il continue à ne pas s'en douter. Dites-lui, pour dissiper sa fumée littéraire, que j'ai vu M. de M. et que l'impression qu'il a produite sur ce charmant marin vaut beaucoup mieux que son feuilleton. Nous avons causé pendant plus d'une heure. Aubineau a fait les premiers frais de l'entretien; la religion en a rempli la queue, et nous nous sommes quittés bons amis, je crois, avec la promesse de nous revoir. Il faut beaucoup prier pour M. de M. ; je le recommande à Mme et Mlle de Lavalette et à Mme C, en qui j'ai grande confiance. Ce cher navigateur court des bordées devant le port et pourrait bien ne pas entrer de sitôt, malgré ses bons désirs. Il a l'esprit embarrassé de quelques prêtres imbéciles qu'il a entendus causer après dîner. J'espère que je pourrai le mener au P. Lacordaire, et nous verrons comment il se défendra contre ce corsaire du bon Dieu, à qui, par parenthèse, on n'accorde pas sans difficulté ses lettres de marque pour la course de l'Avent. Donc, cher abbé, priez et prions. Mon ménage va toujours bien, je mène mes trois femmes avec un succès qui pourrait bien me faire tomber dans le péché d'Aubineau. Mais je sais que cette espèce est légère, et pour que la girouette reste du bon côté, je prie le bon Dieu de faire souffler le bon vent. Priez aussi pour cet objet d'importance.
Je finis de ma main, cher ami, cette lettre inter-
rompue depuis trois jours, ce qui vous donne une idée de la vie que je mène. Ourliac va demeurer dans notre quartier. Il se donne à V Univers, J'en bénis Dieu, mais je crains pour la santé de ce pauvre garçon. Il fait peur à voir.
J'écris aujourd'hui à M. On perdra des espérances obstinées. Cher ami, malgré moi, je ne puis encore renoncer à la famille; mais aujourd'hui je n'ai pas le temps d'écouter mon cœur, et s'il en est toujours ainsi, je finirai par faire comme si je renonçais. Il y a là-dessous de grands combats. Il en faut. Gloire à Dieu !
Je n'ai pu aller à Conflans. Quand le pourrai-je? Dieu le sait. Mes très humbles respects à vos bonnes dames.
P. -S» — 4000 exemplaires environ de ma brochure sont écoulés*. Nous allons, dans quelques jours, en publier une excellente de Montalembert^