A MADAME EDOUARD PIERRON
i3 novembre iSyS
Archicarissima, Pendant que ton amoureux guerrier étudie gravement l'art excellent de dépeupler la terre que tu re-
pen[)]es par un autre art non moins excellent, je viens te faire une petite visite de grand-père. Où en sont les choses, ma chère fille? J'ai du mérite à te venir voir J'ai empoigné l'autre jour une infirmité bien nuisible aux charmes de la conversation et du voyage. Un limibago de première qualité est venu se joindre à ma névrose. La névrose ne me permettait pas de rester debout; le lumbago ne me permet pas de m'asseoir nide rester tranquille^ assis, ou debout^ ou couché. Je t'assure qu'il n'y a pas que ton soldat qui s'occupe de multiplier la mort et de la faire vivre. Du reste^ ie vais bien ; j'ai bon appétit et je tais d'assez jolis sommes quand j'ai pu vaincre la grande difficulté de trouver une position pour dormiro Je pense encore aller comme cela jusqu'à l'arrivée du petit, mais hate-toi. L'aimable souvenir de ta maison m'est très utile pour passer le temps de fauteuil auquel je suis condamné : j'y ajoute le plaisir d'attendre le petit. Si je n'avais pas ces deux occupations, je crois que je m'ennuierais beaucoup.
Je suis allé voir Luce. Perfection continue, joie inaltérable, monotonie du bonheur, mais cela ne l'ennuie point. Elle venait de casser du sucre pendant deux heures, par terre et non assise. — Je crois que c'est cela qui m'a fait mal aux reins. Pourquoi pas sur une table? Parce que par terre on peut étendre un drap et ne pas perdre les miettes, ce qui serait contraire à la sainte pauvreté. — Mais, malheureuse, si tu prends un lumbago, tu seras obligée d'employer des remèdes et ils coûteront à ton couvent plus que les miettes de sucre perdues. — Oui!
ï 274 CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLO r.
mais la sainte pénitence l'enricliira. Voilà comme elle se retourne.
J'ai reçu une carte de M. D... Je n'étais pas là et je n'ai pu la lui rendre. La carte indiquait son domicile à,.. J'ai reconnu à ce trait la grande économie de ces bonnes gens, qui ne perdent pas même une goutte d encre ni un trait de crayon. Raconteleur le sucre cassé par terre. Cette leçon visitandine leur profitera.
Adieu, ma chère enfant; porte-toi bien, fais bien ta besogne; fais bien ton métier de répandre la vie, d'accord avec ton mari, dont le métier est de répandre la mort.
Mors et vlta duel lu,,.
Je l'embrasse.
Louis Veuillot.
kV COMMANDAIST EDOUARD PlEIlROrJ.
4 décembre 1875.
Mon cher fils, j'ai particulièrement pensé à vous hier^^ et j'aurais voulu vous écrire, mais cette neige m'a tout à fait détruit. Mes jambes étaient dans un désordre où je ne les avais jamais vues. Ma main, remise aujourd'hui, me faisait les mêmes farces. Élise
I» Anniversaire du mariage de sa fdle Agnès avec le commandant.
CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUiLLOT. 275
était malade de son côté^ jaune de migraine, pâmée de toux et enfin, au lit, mesure qu'elle ne prend jamais pour rien. Il me restait seulement mon cœur et vous en étiez la seule joie. Il y a un an, grâce à Dieu, que je concluais avec vous la meilleure affaire de ma vie; il y a un an, grâce à vous, que ma chère Agnès est heureuse. Dieu a exaucé mes vraies prières, rempli mes vrais désirs. Cet anniversaire est assez joyeux pour se passer de violons. Aujourd hui, d'ailleurs, les violons reviennent. Ma sœur va mieux, ma jambe renaît, ma main obéit et votre lettre m'arrive sur un ravon de soleil. Je vous remercie, mon cher ami, de ce billet qui m'en dit plus qu'il n'est gros. Je suis ravi de savoir par vous qu'Agnès répond à toutes mes espérances et à tous mes vœux. Que vous soyez content d'elle, elle sera contente de vous, et moi je serai heureux par elle et par vous. Rendons grâce à Dieu. Le bonheur que l'on tire des autres est le bon. Il est rare en tout temps et surtout en ce temps-ci. C'est celui de la primitive Eglise qui a fait les premiers honnêtes gens et leur a rendu méprisables les délices ordinaires du monde.
Je lisais hier le volume que vous m'avez laissé. Il est bon, mais il y manque la vue de l'Église. Grande lacune. M. Janet, homme très capable d'ailleurs, a manqué ce regard dans son excellent article sur les protestants américains. Leur empire n'a pas duré ou, pour bien dire, vécu, parce qu'ils n'avaient pas de sacerdoce. Ce n'est pas l'émigration qui les a pourris si vite, ils se sont pourris eux-mêmes. L'absence du principe vivifiant a suffi. Le Canada résiste
et résistera au flot des émigrants. Réfléchissez làdessus. Ma main se fatigue trop pour poursuivre.
Le docteur m'interrompt, m'examine et veut absolument que je m'en aille à Arcachon ou Biarritz. Il me défend surtout le vovai^e de Clermont à cause de la neige. Voilà nos plans terriblement contrariés. Ne vous jjressez pas de le dire à Agnès. Le temps peut changer d'ici là. S'il y avait impossibilité décisive, ne faites pas attendre le baptême. On peut être parrain par procuration; M. Thibaud ou tout autre chrétien serait un très bon procureur. Ah ! je suis vieux et il est temps que je renaisse.
Je vous embrasse l'un et Fautre.
Louis Yeuillot.
ex
i MADAME AGNÈS PIERRON.
5 avril 1876,
l'eus savez ma fille que papa a des accès de tendresse qui n'en finissent pas. La quinte de l'autre jour dure encore. Elle l'a repris hier au bois de Boulogne^ elle le secoue de plus belle ce matin. Vous rapnelez-vous cette grande matinée de bois de Boulosne avec Luce? Etait-on jeune et en faisait-on des excès de jambes! Les excès à présent sont uniquement de mémoire; Luce n'étant plus accessible, tout retombe sur vous. N'y prenez pas garde; faites vos affaires. Donc^ bonjour, mon Ai^nès, comment
CORRESPONDWCr. DK LOUIS VEUILLOT. 277
allez-vous^ enfant chérie? Je vous trouve charmante comme une branche d'avril, avec la petite fleur d'aurore et de rosée que vous portez sur votre bras. Quand votre mère vous portait de la sorte, elle vous faisait sauter et elle disait, d'après un dicton de Versailles : « Pour deux liards de beurre ! » Quant à moi, si je ne vaux pas deux liards, je pèse bien cent kilos de foin. J'ai encore de la goutte par-ci, de la névrose par-là, et autre chose partout.
C'est comme ma tendresse, cela ne finit pas. J'ai donc fait une course au bois de Boulos^ne reverdissant; j'étais seul. Dans ce lieu, quasi sacré pour moi, je serais mal avec un autre que toi ou Luce première. Vers la fin de l'automne 1874 nous nous étions promis ce pèlerinage. Voilà ce que deviennent les vœux. En 1875, rien; en 1876, moi seul, moins que rien, si nous n'avions cette chose précieuse qui s'appelle la mémoire, et cette autre, plus précieuse, le cœu?. Eh bien! en somme, avec la soumission renaissante à la volonté divine, c'est gentil. J*ai passé par nos petits chemins. Les anciens jeux de la nature y sont encore : cascades, rochers, etc. ; le même imbécile d'autrefois écrit sur les mêmes bancs de sa belle écriture de sergent-major. Il est toujours conservateur : sur un banc tout neuf, aux environs du pré Catelan, il a écrit : Conservateurs, aux urnes! Tu penses si j'ai été remué! mais un autre remuement s'opérait par les jeux du printemps qui fait bien d'autres fariboles. Une épine qui se couvre d'un feslon, un bouquet blanc sur un arbre encore noir, une feuille naissante qui tombe dans la rivière comme si c'étai
de la vraie eau ; une pie sur une branche, un pierrot sur un buisson, c'est cela qui est beau. Il y a même des pompons d'or et des marguerites dans l'iierbe, même des violettes. J'en ai cueilli quelques-unes sur le bord de notre sentier, en ton honneur. Je les ai rapportées avec mille soins et je te les envoie. Je n'en ai pu trouver une qui ait le moindre parfum, mais lu as le nez du cœur et tu ne refuseras pas de leur reconnaître une petite odeur fine d'amour paternel. A présent, mignonne, adieu. Aime-moi bien, tu ne seras que juste. J'embrasse Lucette, mes grandes amitiés à ton mari.
Loujs Veuillot.
A MADAME AGINÈS PIERRO?î
Paris, 26 août 1878.
Chère fille, tes lettres mettent le comble à mes félicités. Bon sens, bonne humeur, bon style et même bonne écriture. Tout cela est infiniment doux à un père qui est du métier. Reste telle que tu es, mon Agnès chérie. Garde ton bon sens, ton humeur joyeuse, ton style clair, ta solide écriture, passe cela à mes petites-filles, afin qu'un jour un autre bon soldat les rencontre et en remercie le bon Dieu.
Je pars tout à Theure; ce soir, s'il plaît à Dieu, nous serons à Bordeaux, et demain chez le très aimable
curé de Paiiillac, homme de pain, de vin et d'or, comme au surplus tous mes amis curés, ce qui fait bien un peu mon éloge. Après Corhini nous irons chez les Compans, autre cuisine cordiale; nous trouverons l'abbé Louis et le tout durera bien un mois.
Je félicite le colonel de se plaire à la lecture de M, de Maistre : c'est un passe-temps de vrai soldat, nécessaire pour apprendre à conduire, non des régiments, mais des hommes.
Adieu, bien aimée, je l'écrirai plus longuement d'ici quelques jours; pour le moment, j'ai une forte fièvre de partance. Je vais bien, mais un peu de repos ne sera pas surperflu. Merci de ton bouquet, de tes fruits; tout cela est de bon style comme tes lettres. Bonjour à l'heureux colonel, bonjour aux: mi-
gnonnes :
Louis Veuillot.
À SOIiUa MARŒ-LUCE
JNous voici à Tours, pensant, comme à Paris, à notre chère morte plus vivante et mieux vivante que nous^ J'ai trouvé en wagon un dominicain de Lyon à mine d'inquisiteur et charmant, qui m'a parlé du bonheur de la vie religieuse, des catholiques libéraux.