‹ Correspondance (volume 3)Chapitre 52 sur 133 · I. Faire sa malle lui paraissait un supplice affreux · texte numérisé non relu

I. Faire sa malle lui paraissait un supplice affreux

286 CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLO r.

tu as peut-être vu à Rome. C'était un millionnaire, un peu homme de lettres, mais qui bâtissait des églises et des couvents, payait fidèlement la dime et était actionnaire de VUnwers. On lui a donné à Rome une relique de la crèche et il a bâti une sainte chapelle pour la* loger. Un magnifique I donne-lui un Ave,

Adieu, mon ancien petit Lulu mignon^ toujours chéri^ mon ancienne fille Luce toujours aimée, ma noble fiancée de Jésus, très respectée, et bientôt mon illustre et vénérée Dame de la Visitation Sainte-Marie, si supérieure à moi. Tu étais petite et j'étais grand; à présent tu es grande et moi petit. Ainsi ne va pas le monde ; mais tu es sortie du monde et j'y suis resté. Prie pour moi, maintenant et à l'heure de ma mort. C'est moi qui ai perdu, Lulu ! Ainsi soit-il.

Louis Yeuillot.

A SOEUR MARIE-LUCE

Arcachon, 3o décembre 1876.

Ma très honorée dame et très chère fille, ta diligente petite lettre m'a ravi. J'approuve que tu t'appauvrisses de tout, et j'en loue Dieu; mais j'aime bien que tu gardes un petit coin de ton cœur à ton pauvre vieux père. Laisse-le toujours là. Il considère que c'est sa place à l'Eglise et à la messe. Il s'y tient bien avec la déférence, le respect et l'esprit de pauvreté et

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d'iuimililé qui conviennent à la petitesse, mais aussi à la dignité de son état. Je t'assure qu'il est bon et doux de penser qu'on est le père d'une religieuse. Cela rabaisse et relève en même temps. Quelle grande dame est devenue ce chifï'on de Lulu ! quelle splendeur ! quelle majesté ! Elle sera dans le cortège spécial de l'Agneau; elle chantera ses louanges éternellement; il entendra sa voix distinctement^ il en sera charmé, et en même temps elle est ma fille et j'ai fourni quelque chose de ses parures immenses et immortelles ! Elle est Marie-Luce, mais elle a été Luce Yeuillot et elle s'en souviendra aussi longtemps que le roi du Ciel se souviendra d'avoir été Jésus de INazareth. Voilà sur quelles échasses Louis Veuillot est perché pour de perpétuelles éternités. Je pense à tout cela en écoutant le grand bruit de la mer, et cela rehausse fameusement ma situation actuelle de grain de sable.

Je suis bien ici, j'aime à me dire que ma petite Luce y a vécu. Ce souvenir me rendra tout ce qu'il me faut de force et de joie ; je me promène dans ma grandeur. Notre chalet très magnifique est situé près de l'endroit où fut le vôtre. Nos chambres donnent, les unes sur la mer, les autres sur les pins. On voit le clocher; s'il y avait une Visitation^ presque rien ne nous manquerait. Mais la Visitation est si vivante dans nos cœurs que nos yeux la voient toujours et partout. Je me promène, je dors, j'écris comme tu vois ; on pourrait écrire mieux, mais pourvu que tu puisses lire, cela suffit, et la sainte pauvreté est contente.

Les Grangeneuve sont des modèles de chrétiens et

d'amis. C'est une famille excellente et charmante. La petite mère Joséphine est morte il y a un an en odeur de sainteté comme sa sœur Louise. Leur mère, ]Madame Mallac \ leur a fermé les yeux ; leur sœur, Madame de Grangeneuve, est digne d'elles et de leur i'rère, le Père Mallac. C'est une autre Luce plus vieille et elle a une fille nommée Agnès, âgée de treize ans, qui est une autre Agnès, pour sa grâce et son aimahie esprit.

Adieu, mon enfant. Prie Dieu de me donner plus d'amour pour lui. Pour toi, j*ai ce qu'il faut. Plus, tu ne voudrais pas.

Ton père,

Louis Vnuirj.oT.

X MADAME EUGÈNK VEUILLOT.

2 5 octobre i858.

Ma sœur Louise, puisque vous m'avez pris mon frère, il est hien juste que je lui écrive dans vos mains. Dites-lui, s'il vous plaît, que je l'aime toujours et que si je ne le savais pas si content d'être auprès de vous, je l'aurais heaucoup désiré auprès de nous à t3ause du heau temps et durien-faire qu'on trouve en ce pays. Mais il se soucie hien de cela! A présent, il aime mieux montrer Paris que de regarder lui-

I, Belle-sœur d'Eloi Mallac. Elle était entrée au Sacré-Cœur avec deux de ses filles après avoir marié la troisième.

même la campagne. Je l'ai connu ayant d'autres goûts. Non seulement vous m'avez pris mon frère : vous me l'avez changé. Ne le changez pas trop^ Louisette^ vous y perdriez Quand vous l'aurez fréquenté un peu plus, vous verrez que Paris n'est pas ce qu'il a de plus beau et de plus riche à vous faire connaître, et que son cœur est d'une richesse et d'une beauté infiniment supérieures à tout cela. Je suis sûr que vous vous en doutez ; mais croyez-moi, vous ne savez encore rien.

Par lui, ma chère sœur, jugez d'avance de nous. Comme nous l'aimons tendrement et qu'il nous aime tendrement, il s'ensuivra que nous vous aimerons tendrement. Fiez-vous à cette parole, et entrez d'un cœur joyeux dans vos devoirs^ que la bonne volonté de part et d'autre, rendra faciles et doux. Il ne faut pas vous inquiéter de certains mouvements auxquels vous n'êtes pas accoutumée. Vous savez que la vie est un voyage. C'est un voyage qui se fait sur l'eau^, et cette eau est la grande mer. Or, la grande mer est toujours agitée, même lorsqu'elle est tranquille, et il le faut ainsi, par des raisons que l'on vous, dira, si vous aimez à causer philosophie. Eh bien, Louisette, jusqu'ici vous n'aviez pas quitté la terre ferme, quoique vous soyez venue d'Amérique; mais, le 5 octobre, vous vous êtes embarquée, vous avez mis le pied sur le i^ateau. Maintenant vous allez sentir le mouvement de la mer, vous allez voir autour de vous les visages quelquefois rudes des passagers, les visages encore plus rudes des matelots. N ayez pas peur : cette mer agitée vous porte au but que Dieu veut, sur le navire 1. 19

qu^il a choisi pour vous, et ces matelols sont vos amis, disposés à s'employer rudement et à ne pas ménager leurs peines pour que vous fassiez heureusement le voyage. Comptez surtout sur votre capitaine : il a Vœïl prompt^ le cœur courageux^ la main habile^ et il a lui-même demandé à Dieu d^être chargé de vous conduire. Je puis en rendre bon compte, moi qui ai été son capitaine à lui-même un bon bout de temps. A présent, je suis un vieux loup de mer à son service pour tout ce qui vous regarde. Je vous donnerai la main pour vous aider à marcher pendant le roulis, jusqu'à ce que vous avez le pied marin, et je vous conterai des histoires pour vous amuser pendant le beau temps. Je vous parle pour tous les autres de la famille. Avec la plus grande diversité dans les caractères, nous ne faisons qu'un cœur.

Adieu^ ma chère Louise. A jeudi : vous savez que nous aurons, quelques jours plus tôt que nous ne pensions^ la joie de vous embrasser. C'est ce qui me décide à vous écrire, pour que votre timidité n'ait pas le souci de penser à me répondre. Je ne m'inquiète pas de cette timidité-là : nous saurons bien vous la faire mettre de côté. Faites, je vous prie, mes très humbles compliments à madame votre mère.

Votre frère bien dévoué,

Louis V^ELILLOT.

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