À MADAME LOUISE VEUILLOT
Août iSHy.
Soeur Louise ires aimée,
Auriez-vous le cœur de me donner à dîner aujourd'hui ? Auriez-vous le courage de demander cela à Eugène? Auriez-vous la bonté de me répondre par Maria, qui s'en ira tout de suite m'acheter quelque nourriture, si vous me rejetez ?
Est-ce que Pierre et Marguerite ne seront pas contents de me voir? Moi, j'en crève. Est-ce que Pierre me pardonnera de ne lui avoir pas écrit ? J'en crève encore. Est-ce que vous ne pourriez pas me dire à l'oreille ce que je pourrais mettre dans ma poche qui fût agréable à un monsieur couronné pour géographie?
Est-ce que vous ne voyez pas que je prends le propre style de Pierre pour mieux gagner mon dîner?
Est-ce que vous ne savez pas que je vous aime ?
Vendredi matin.
Frère Louts,
A MADAME EUGENE VEUILLOT
Tréport, 3 juillet 1868.
Ma Louison, si vous n'étiez pas une belle-sœur parfaile, je serais un beau-frère perdu. Je vous
devais, en mettanl les choses au plus l)as, une visite d'affection et une visite de digestion. Je suis parti sans payer. Vous ne voulez pas dire que c'est mal, parce que je suis un vieu\ pour qui vous avez des égards; je ne peux pas le dire non plus, parce qneje sais qu'il y a de l'innocence dans mon fait: mais disons tous les deux que c'est triste. Véritablement, ma bonne chère sœur^ j'en ai eu et j'en ai du chagrin. Je voulais bien aller vous embrasser; la besogne s'y est opposée. Je n'ai fait qu'une seule visite de congé, la plus indispensable de toutes, rue de Rennes, ci-devant Cassette. Tout le reste de mon temps a été donné au journal; j'ai écrit jusqu'à la dernière minute, jusque sur le marchepied de la voiture. Si Eugène ne vous a pas dit tout cela, il nous a trahis. Trahir son frère et sa femme! Enfin, ma chérie, pardonnez-moi, aimez-moi : voilà l'essentiel.
J'ai fait bon voyage, je suis arrivé en bonne santé et en belle humeur. J'ai trouvé la mer pleine, le ciel gris, l'air frais, tout le monde content. Votre maison est charmante. Vous aurez la mer dans les oreilles, vous la verrez de votre lit. Tout de suite, en arrivant, je me suis précipité à l'attaque d'une barbue qui aurait pu servir de table; elle a été ravagée. Ensuite est venu un poisson rôti nommé tomba; il a été tombé. Après cela, des fraises grosses comme des têtes d'épingles, mais en quantité. Bref, on mange bien, et Bernard ne dépérira pas. L'ennui est de ne pouvoir gober ensemble toutes ces bonnes choses. Poussez vite Pierre et Bernard danshi littérature, afin que Veuillot frères permettent à Veuillot frères et
sœurs d'user de compagnie ce qui pourra leur rester de jambes et de temps. Je vous laisse sur cette perspective^ et je vous embrasse avec la vraie tendresse d'un vrai frère.
Louis,
A MADAME EUGÈNE VEUILLOT
Arcachon, janvier 1877.
Moi aussi, puisque j'ai retrouvé une sorte d'écriture, chère sœur, je veux vous dire les bonnes banalités du jour de l'an. Ce ne sera pas long, mais il y a un vieux mot qui suffit à tout. Je vous aime : tout tient là-dedans, et je sens que tout y est. Que pourrais-je ajoutera tout? Vous êtes la femme de mon frère, la mère de mes neveux et nièces; voilà tout à l'heure vingt ans que vous travaillez très bien à nous refaire ce que le bon Dieu, par amour pour nous, n'a pas voulu nous laisser. A la place de mes chères petites mortes, vous avez mis des neveux vivants. J'ai gardé mes neveux, et je sais bien à présent que je n'ai pas perdu mes filles. A la place de mes morts, j'ai des vivants. Je vous le dois: comment ne vous aimera is-je pas? J'abrège donc la forme. Vous savez qu'il faut que mon encrier coule un peu pour tout le monde. Dans quelques jours, j'essayerai de vous écrire par le journal. Aujourd'hui, je me borne au mot souverain : Je vous aime. Yoilà qui est dit pour le moment et pour toujours.
Adieu, Louise-Uranie ; adieu, Louisette ; adieu, Louison ; adieu Loulou. Quand je verrai Uranie dans la voûte hleue^ je lui enverrai des baisers en soupirant après le moment où je retrouverai Louise à table. A votre place, j'aurais gardé le pâté de Rodez. Nous vous aurions criblée de brocards qui vous auraient fait rire, et j'aurais répondu : Vous riez, mais je mange ! Et tout le monde se serait écrié : Cette Louise, elle a de Tesprit ! Je le dis tout de même.
Louis Yeuillot.