A M PIERRE VEUILLOT ET A M"« MARGUERIIE VEUILLOT
Plombières, le i8 juillet 1866.
Bonjour, mon cher petit Pierre. Bonjour aussi, ma chère grosse Marguerite. C'est à Pierre que j'écris, parce que c'est Pierre qui m'a écrit ; mais je parle à vous deux, parce que je vous aime tous les deux. Quand Marguerite m'écrira, je lui écrirai \ Pourquoi Marguerite ne m'écrit-elle pas? Elle dit qu'elle est trop petite; mais quand Pierre n'avait que l'âge de Marguerite, il m'écrivait. Marguerite pourrait écrire, si elle voulait travailler. Alors je lui répondrais. Elle recevrait des lettres sur lesquelles il y aurait : « A Mademoiselle Marguerite Veuillot, rue du Regard, n^ 5.»
I. Pierre n'avait pas encore sr-pt ans, et Mai guérite n'en avait pas encore six.
Elle portier dirait : A oilà une demoiselleque Ton traite comme un garçon, C'.e n'est pas tout. Je donnerais à Marguerite tout ce qu'elle me demanderait par écrit : des livres à images, du papier blanc, des crayons, des poupées à ressort. Mais elle n'écrit pas.
Toi, Pierre, mon cher neveu, tu écris, et tes lettre? me font beaucoup de plaisir ; mais elles me feraien bien plus de plaisir encore, si tu l'appliquais davantage à mettre bien l'orthographe. Fais attention à cela. L'homme doit se distinguer par la correction. Je désire aussi que tu écrives plus gros.
Il y a une autre chose que je désire bien plus, mon neveu et ma nièce : c'est que vous soyez sages. Il paraît que ça ne va pas très bien depuis quelques jours. Vous vous battez, vous criez, vous n'obéissez pas à votre maman. Ni le bon Dieu, ni papa, ni moi, ni tante Élise, ni personne ne peut être content de cette conduite. Mes petits-enfants, faites plaisir au bon Dieu et à tous ceux qui vous aiment, soyez sages cl obéissants. C'est par ce moven que Marguerite apprendra à écrire, et que Pierre mettra bien l'orthographe et écrira gros, et deviendra un fameux homme. En attendant, je vous embrasse. Embrassez pour moi votre maman. Je aous rapporterai quelque chose quand nous reviendrons. P.iez le bon Dieu pour votre oncle, qui vous aime de tout son cœur.
A M. PIERRE VEUILLOT
Le jour de l'Assomption 187a.
Mon cher Pierre^ il est vrai que je suis bien occupé. Je veux néanmoins répondre à ta lettre. Elle est fort gentille et elle m'a fait grand plaisir. Je la lirai tout a l'heure à ton papa que j'attends à dîner. Oui, mon enfant, M. Roussel et M. Loth sont partis pour la garde mobile. On ne sait pas encore où ils seront envoyés. Ce que nous savons bien, c'est qu'ils feront leur devoir. Ils donneront, s'il le faut, leur vie pour la France, parce qu'ils sont bons Français et bons chrétiens. Nous ne recevons rien pour nous seub, pas plus la vie qu'autre chose, et nous devons sacrifier la vie comme autre chose pour le salut de tout le monde. Mets-toi bien cela dans l'esprit, crois-le de tout ton cœur, et tu seras agréable à Dieu, parce que tu te sentiras toujours prêt à faire la volonté du bon Dieu.
Nous avons bien peur que M. Schnaiter ne soit mort, mais il nous reste encore un peu d'espérance*. Peut-être qu'il n'est que prisonnier. J^es Prussiens ne laissent passer aucune nouvelle. Prie le bon Dieu pour lui.
I. M. Ernest Schnaiter, lieutenant d'état-major, démissionnaire, était parti à la suite de l'armée comme correspondant de l'' Univers, Il disparut après la bataille de Forbach, et l'on crut qu'il avait été tué. Il était à Sarreguemines. que les Prussiens occupaient et où il devait se cacher, crainte d'être pris pour un espion et fusillé. Il put enfin s'échapper et rentrer dans l'armée. Il est aujourd'hui chef d'escadron.
Ton papa voudrait bien aller vous voir, et je voudrais bien l'accompagner, au risque d'élre piqué par les cousins. Mais il faut faire la besogne, et elle repose presque tout entière sur ton père. Il travaille du matin au soir pour que vous puissiez vous amuser.
Travaille aussi^ mon Pierre^ tout en t'amusant, afin d'être plus vite un homme.
J'embrasse bien ta maman, et Marguerite et Bernard et François et Germiaine*. Je vous embrasse tous. 11 faut parler de moi à ce gros Bernard, afin qu'il me fasse bonne mine quand il me verra.
Je vois avec plaisir que tu prends une bonne grosse écriture bien lisible. C'est une excellente chose d'écrire lisiblement et de parler distinctement.
Adieu, cher Pierre. Ton oncle et parrain,
Louis Veuillot.
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A M. pif:rre veuillot^.
Versailles, le 14 niai 1871.
Mon cher Pierre, j'ai reçu la lettre, où tu me dis que tu m'aimes bien. Moi aussi, je t'aime bien, et