‹ Correspondance (volume 3)Chapitre 63 sur 133 · A M. LE COMTE GUSTAVE DE LA TOUR · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE GUSTAVE DE LA TOUR

8 août i855.

Cher frère^ c'est à vous que nous portons nos chagrins. Il faut l'air de la mer à Elise et aux enfants, et encore plus à nous tous la compassion de l'amitié. Ne pouvant nous résoudre à nous séparer^ nous emmenons Eugène. Nous partons lundi soir^ nous passons l'Assomption à Rennes, nous serons jeudi soir à Guingamp, nous y couchons^ et le vendredi chez vous. Nous ne pouvons pas vous cacher que les arbres et la solitude de Rergré * nous tentent. On nous enlèvera, si nous ne sommes pas trop nombreux. Pour vous, nous ne craignons ni de vous embarrasser en vous envahissant, ni de vous fâcher en vous laissant. Mais, très cher ami, pour l'amour de Dieu^ point de dîners ni dedans ni dehors : je ne pourrais soutenir le rôle. Tout ce qui n'est pas l'intimité est quasi insupportable dans une situation comme la nôtre. Il nous faut^ surtout à Élise, des amis qui sentent notre peine et qui ne nous en parlent pas. Moi, je désire pouvoir travailler. C'est le seul moyen que je puisse trouver de me sortir de cette préoccupation qui me montre sans cesse le cercueil de mes enfants^ non seulement de celles qui ne sont plus^ mais de celles qui vivent. Vous ne nous trouverez pas désespérés

I. Habitation de M. le colonel de Uocjucfeuille, frère de l'abbé de Cazalès et cousin de Gustave de la Tour.

cependant. Nous sommes^ au contraire, pleuis de force, et, d'une certaine façon^ tranquilles. Jamais je n'ai tant senti la miséricorde de Dieu. Jamais une pareille paix n'a rempli mon cœur, pourvu que le monde et ses condoléances ne s'en mêlent pas. Dieu parle ; le bruit du monde^ quel qu'il soit, couvre sa voix. Ce qui est doux, c'est le regard, c'est le silence, c'est le serrement de main d'un ami.

J'ai reçu une bonne lettre de Mme Lenormand, et une de Mme Tliayer Des autres, rien, pas une marque d'intérêt. Quelle tristesse d'être obligé dans un pareil moment à savoir qu'il y a des catholiques capables de garder leur inimitié !

Adieu, très cher ami. A bientôt. Nous n'avons plus besoin de dire à Mme de la Tour combien nous l'aimons. Avec quelle joie nous vous embrassons tous!

Louis Veuillot.

Ne faites pas la folie de nous envoyer prendre à Guingamp; mais seulement prévenez votre hôte habituel de nous préparer un logis, une voiture pour le lendemain vendredi, et de nous faire attendre au bureau de Laffîtte et Gaillard. Ceci est une recommandation d'Elise

CORUESPONDA?s^GE DE LOUIS YEUILLOT. 323

CXXXYII

A M. EMILE LAFO.N.

Paris, lo août i855.

ClIEP. AMI,

Nous sommes en ce monde pour expier, pour souffrir, pour mourir.

Je remplis ma vocation de chrétien et je solde mon compte de pécheur. Si ce n'était pas Dieu qui envoyât les épreuves et s'il ne tempérait pas sa justice par sa miséricorde, on y succomberait. Mais c'est Lui qui agit, et l'obéissance n'est pas seulement possible, elle est douce. Cela semble difficile à croire; cela est pourtant, et je le sais.

Jamais mon cœur n'a été si déchiré, jamais il n'a été environné de tant de sécurité et de lumière. Il n'est aucune joie en ce monde contre laquelle je voulusse échanger mon immense douleur.

J'ai bien pensé à toi. J'aurais voulu que tu fusses là dans le dernier moment. Tu aurais vu le départ d'un ange, tu aurais vu qu'il n'y a pas de mort où il n'y a pas de péché. Trois minutes avant de mourir, l'enfant a pris de mes mains le crucifix qui a reçu les derniers baisers de sa mère; elle Ta porté à ses lèvres, elle a souri en tendant ses petits bras vers le ciel.

Si tu avais vu ce sourire ! Puis elle a laissé échapper un petit souffle doux et pur^ et je lui ai fermé les yeux.

Nous l'avons conduite au cimetière avec un beau cortège de douze Petites Sœurs des Pauvres. Durant sa maladie^ je l'avais vingt fois offerte à Dieu pour être Petite Sœur des Pauvres ou pour mourir tout de suite : car, la voyant aux portes du ciel, je n'aurais pas voulu la faire redescendre dans la vie^ à la triste condition d'en subir les souillures.

Nous l'avons mise dans le tombeau de sa mère^ à la place que j'avais réservée pour moi. C'était tout ce que je possédais de terre en ce monde; je ne l'ai plus. Me voilà pauvre jusque-là, Dieu merci.

Prie Dieu que je garde à jamais dans mon cœur tout ce que j'y ai maintenant^ et j'aurai à le remercier durant l'éternité entière des grâces dont il m'a comblé.

Adieu^ mon Emile. Yive Jésus! vive sa croix I

Louis Veuillot.

La mort de Louis Veiiillot et les hommages si nobles, si émuSj, qui de toutes parts lui ont été décernés, ont engagé diverses personnes qui possédaient de ses lettres à les publier. On voulait ainsi, tout à la fois, montrer qu'on l'avait connu et ajouter aux honneurs qui lui étaient rendus.

Ces lettres ont couru les journaux, et sont, en quelque sorte, tombées dans le domaine public. On m'a demandé, à cause même de cette publicité prématurée et irrégulière, de les faire entrer dans ce premier volume, au lieu de les classer à leur date dans un des volumes suivants.

Je me suis rendu à cette demande. C'est un inconvénient, sans doute, de donner ainsi des lettres de dates diverses, dont plusieurs, par suite même de ce défaut d'ordre, nécessitent des notes assez étendues; mais, d'une part, la publicité existant déjà, je ne suis plus tout à fait maître de la situation, et, d'autre part, ces lettres si variées donneront une idée générale de la Correspondance de Louis Veuillot,

Je ne les reproduis pas, du reste, dans le désordre oii elles ont paru : je les classe autant que possible, j'abrège ou je supprime les commentaires, et j'y joins des éclaircissements.

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