CXXXVIII
A M. DÉSIRÉ CARRIÈRE»
a4 ïûai i846.
Mon cher ami,
Je n'ai pas de loisir, et il faut me pardonner de ne répondre guère aux lettres qu'on m'écrit. Outre le
I. Cette lettre et les deux suivantes ont été publiées parle journal rUnîoriy qui les a fait précéder d'une note, dont nous extrayons ce qui
suit:
a Le nom de M. Désiré Carrière est resté entouré dans les Vosges de
travail du journal^ qui pèse sur moi tous les jours^ je suis obligé de lire beaucoup et de gâter encore bieu du papier afin de gagner ma pauvre vie, qui me coûte plus qu'elle ne vaut.
Je ne vous ai rien marqué au sujet de vos stances philippiennes*, pensant que vous comprendriez de vous même qu'elles n'allaient guère au journal. Nous nous contentons de dire le Domine salvum en latin ; et^ souffrant volontiers qut. nos amis reçoivent la croix d'honneur^ nous ne voulons jamais cependant nous exposer à la leur faire donner. Cela les regarde. Il ne sera jamais dit qu'un honnête homme aura été décoré à cause de moi ou par ma faute.
Quant à votre Lamennais, c'est autre chose, et je vous dois les raisons de notre refus. La cause principale en est que M. de Coux a conservé avec M. de Lamennais des relations d'amitié, que sa charité ne veut point rompre*. Il ne consentira jamais à courir le risque d'ulcérer ce pauvre homme, en lui disant mutilement des choses aussi dures que vous en avez
la sympathique estime due à un poète aimable, membre de l'académie de Stanislas, et que sa modestie seule empêcba de jouer un rôle politique dans son pays. M. Désiré Carrière partagea avec Edouard Turquety, mort comme lui dans la force de l'âge et avant d'avoir pu donner tout ce que promettait son talent, le mérite d'être le vrai poète chrétien de la première moitié du dix-neuvième siècle.
« En 1846, il envoyait à P Univers des satires. Louis Veuillot le rabrouait affectueusement, et motivait de la plus originale et affectueuse façon ses refus inflexibles. »
1. Il s'agit de vers écrits à l'occasion d'un attentat contre Louis- Philippe.
2. M. le comte Charles de Coux avait été l'un des rédacteurs de V Avenir. Il partageait, en 1846, la rédaction en chef de l' Univers a\ec Louis Veuillot.
mis dans vos alexandrins. Je vous avoue que je partage son sentiment. Nous ne pouvons oublier que M. de Lamennais a readu à la religion d'immenses services : il a eu le premier toutes les idées que nous défendons, il a fait la brèche par où nous essayons de passer, et, tout en détestant ses fautes, il nous appartient bien plus de le plaindre et de prier pour lui que de l'invectiver.
Ainsi, mon cher ami, reprenez possession de votre ouvrage. Faites-le, si vous le jugez bon, publier ailleurs : il est certainement digne de la publicité, sauf deux ou trois vers prosaïques, qu'il serait bon de refondre, et la fin, qui languit un peu ; mais je vous donne néanmoins le conseil d'en faire le sacrifice, et de vous condamner au portefeuille tant que Lamennais vivra. Hélas ! vous n'attendrez guère : le malheureux baisse et s'en va.
Bien à vous.
Louis Yeuillot.
Merci de vos bons souhaits. J^attends tous les jours, et je ne crois pas que la semaine s'achève avant que j'aie un enfant. Dieu veuille que cet enfant le serve avec fidélité !
CXXXTX
A M. DÉSIRÉ CARRIÈRE
i3 octobre 184^.
Mon pauvre ami^ j'aime bien à recevoir de vos nouvelles, et je suis désolé toutes les fois que je vois arriver une lettre de vous, car je devine que je vais être encore une fois obligé de vous confesser que l Univers repousse la poésie, même la vôtre. Vous ne savez pas tout ce qui nous pleuvrait de poèmes, stances, épîtres, odes, chansonnettes, etc., etc., si nous laissions passer par mégarde le moindre quatrain. Députés et pairs de France se mettraient de la partie, sans compter les directeurs de séminaires. Que voulez-vous répondre à ces potentats, lorsqu'ils objecteront au refus poli et tout trouvé que nous avons adopté dans le commencement, qu'on a bien reçu les vers de M. Carrière? Leur dira-t-on que les vers de M. Carrière sont bons et que les leurs ne valent rien? Ils n'en croiront rien, et se désabonneront, en nourrissant de noirs et furieux projets contre nos jours. Pour l'amour de Dieu, mon bon pelit Carrière, au nom de votre fille Jeanne et de ma fille Marie, [)rêtez-vous à la nécessité. — S'il y aau monde un homme qui désire vous être agréable, c'est votre serviteur. Ce désir a chez moi toute la violence du remords, car je n'ai pas la conscience en repos sur le Curé de Valneige^ dont je devais parler et dont je n'ai rien dit; mais t Univers est innocent de mes crimes,
et je ne peux pas lui mettre dans le ventre les chants de cent poètes ou leurs colères sur le dos. Ah ! que je voudrais que vous fussiez a ma place et moi à la vôtre, vous à Paris et moi à Mi recourt^ donnant le dernier coup de lime à quelque volume nouveau qui attendrait mon loisir! Est-il possible qu\ui homme aussi heureux que vous Têtes tourmente un pauvre diable comme moi?
Faites votre volume bien tranquillement. Envoyezle-moi avec un bon article de quelqu'un de Nancy, et ne me laissez que le plaisir de le lire. — Yoilà ce que j'ai obtenu de Gabourd et ce que je sollicite de vous, qui ne m'aimez pas moins, j'espère, que ne fait le chevalier de la Légion d'honneur (vous en serez, mon pauvre Carrière; mais que voulez-vous? nous sommes tous mortels). Est ce entendu? Allons, dites oui, et ne m'en voulez pas. Hélas! si vous saviez quel métier je fais! et combien tous ces refus me coûtent!.... J'ai dit non, tout à l'heure, à une satire corrigée deux fois sur des indications dont l'auteur n'a pas voulu comprendre le but assez peu déguisé. Que vous dirai-je? Je suis en horreur au genre humain, et il n'y aura bientôt plus que ma fille qui consente à me sourire.
Tout à vous néanmoins, car, si je me mettais à détester tous ceux qui me trouvent détestable, je n'en finirais plus.
Louis Veuillot,
Ne croyez pas que j'en veuille à la pièce : elle est, selon moi, fort bonne. Il n'y a que le commencement
OÙ je voudrais ôter quelque chose: les compliments y sont excessifs; mais c'est l'usage entre poètes de se traiter ainsL Race aimable et menteuse !
À M. DÉSIRÉ CARRIÈRE
i8 décembre 1847»
Mon cher ami.
Vous êtes furieux contre nous, et vous nous faites dire toutes sortes d'injures par Barrier*, parce que le journal, qui mourait à cinquante francs, est obligé de vous en demander soixante. — Je voudrais vous^ V voir! — Il vous sied bien de cribler les misérables^ vous qui courtisez les muses pendant qu'une femme excellente gouverne votre maison et vous sert la soupe, sans que vous ayez seulement la peine d'écumer le pot. — Sachez que pendant que vous me traitez comme le dernier des derniers et avec toute 1» fureur d'Aristophane contre Zoïle, j'avais sur les bras ma femme gravement malade des suites de sa seconde couche^ M. de Coux absent, mon frère en Suisse, ma fille à bercer, deux servantes, une garde, une nourrice à remplir d'aliments, le pharmacien à payer, le journal à faire, et pas un sou chez moi, ni aucun