‹ Correspondance (volume 3)Chapitre 67 sur 133 · JL M. LE COMTE DE COUX» RÉDACTEUR EN CHEF DE VUNIP^ERS · texte numérisé non relu

JL M. LE COMTE DE COUX» RÉDACTEUR EN CHEF DE VUNIP^ERS

P.iris, 8 novembre 1847.

Cher Monsieur,

... Je suis convaincu que vous ne doutez pas du soin, du zèle^ de la frayeur avec lesquels je veux écarter tout dissentiment entre nous. L'intérêt de la cause me le commande; bien des sacrifices que je ne ferais pas pour d'autres, me deviendront faciles quand ce sera woiis qui me les demanderez. Je pense donc que nous pourrons longtemps nous chamailler sur le bon côté de la route, sans cesser pour cela de traîner notre charrette du meilleur de nos jarrets. Cependant^ il est vrai que nous n'envisageons plus de la même manière une question assez grave. Vous voulez les jésuites autres qu'ils ne sont^ et je m'en accommode tels qu'ils sont; vous faites des conditions pour les défendre, je n'en fais point; vous voulez qu'ils parlent^ il me suffit qu'ils se taisent; vous

les appelez sur la place publique^ je trouve bon, je désire même qu'ils ne sortent pas de leur maison, et je perdrais peut-être de ma sympathie pour eux^ s'ils faisaient des proclamations dans le goût de celles des franciscains de Pérouse, lesquels me paraissent sentir le prêtre constitutionnel. Je ne vois dans l'histoire de la Révolution aucun de ces hâbleurs de liberté qu'on ait trouvé prêtre fidèle au jour du martyre. Si, par un malheur dont on oublie trop la possibilité. Pie IX était débordé, je m'assure qu'il resterait du côté du Pape plus de jésuites que de ces frali proelamateurs^ et que nous aurions éiussi peu à craindre la défection du P. lloothan que celle du P. Ventura. Quel catholique un peu raisonnable voudrait prendre le même engagement pour Gioberti? Le P. Ventura lui-même n'oserait.

Donc, pour mon compte^ je n'exige rien des jésuites, ni modifications dans leur règle^ ni révolution instantanée dans leur esprit, ni protestations bruyantes pour Pie IX; je ne leur demande pas même de l'amitié pour nous. Je tiens que nous devons les défendre par la seule raison qu'ils sont de bons prêtres injustement attaqués et une congrégation religieuse dont l'Église a grand besoin en France et partout: car les bons prêtres et les congrégations çwantes ne sont de trop ni en trop grand nombre nulle part.

Je n'ai pas besoin de vous dire que je parle ainsi pour vous donner toute ma pensée : car je ne croi^ nullement que les jésuites soient les rétrogrades entêtés, les ennemis de Pie IX et de la liberté qu'on a soin de vous dépeindre. J'entends beaucoup de cla-

meurs, je ne vois pas de faits; rien qui m'oblige à croire nos amis romains plus que les gallicans de la Gazette ou les néo-papistes du Siècle. Je croirai les jésuites ennemis du Pape quand eux-mêmes et le Pape me le diront : jusqu'à présent les jésuites et le Pape me disent le contraire. Que tous ne soient point au pas de quelques-uns de nos amis, mon Dieu, je le conçois : je n'y suis point moi-même. Mais les détruire est un mauvais moven de les faire avancer. Or nous les détruisons autant qu'il est en nous quand nous cessons de les défendre. Que faisons-nous pai là? Nous donnons à penser que leurs plus fermes amis ne les croient pas défendables. Encore, si nous leur avions montré moins d'estime et moins de tendresse autrefois ! Mais, après une si vieille et si vive amitié, plus de neutralité possible : nous tirons sur eux, si nous ne tirons pas pour eux; notre silence les condamne et les maudit.

On dira que nous leur sommes dévoués, que nous leur appartenons? Vous savez qu'on dit ce que l'on veut; rien ne dépend moins de nous que la façon dont on parle de nous. Ce que vous craignez que l'on dise, tout le monde le dit, quoique nous évitions assez depuis longtemps d'y donner lieu. UUnivers sera toujours « le journal des jésuites » : 1° pour tous ceux qui ^diV jésuitisme entendent catholicisme; ils n'auront garde de nous retirer ce caractère, et nous de le perdre; 2" pour tous ceux qui haïssent les jésuites : devant ceux-là nous sommes •condamnés par conscience et par honneur à paraître toujours, quoi que nous fassions, ou trop aimer les I. 22

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jésuites, ou les haïr trop peu. L Univers n"est-il pas « le journal des jésuites » pour nos romains tout comme pour la Gazette et le Constitutionnel? Il n'y a que les jésuites qui ne nous considèrent pas comme leur appartenant.

C est tout ce qu'il nous faut^ selon moi; tout ce que nous pouvons souhaiter pour l'éducation des membres de la Compagnie de Jésus que la marche du Pape pourrait avoir désorientés et qui éprouvent des hésitations à'esprit^ hésitations moins dangereuses à l'Église que cette haine cordiale dont l'Ordre est l'objet sur une si vaste échelle. Ces jésuites verront fort bien que nous n'encourageons pas leurs hésitations, et ils céderont à la double pression de la conscience et de l'opinion publique. La haine qu'on porte à l'Ordre est implacable : elle le poursuivra par delà le tombeau. Ceux à qui l'on ne pardonne jamais, sont ceux que l'on a trahis et assassinés....

En ce qui regarde les jésuites et en tout le reste, mieux vaut suivre le Pape en nous tenant à sa soutane que nous efforcer de le tirer en avant. Le Pape est assez sage pour n'être ni retenu ni poussé : la sécurité est à son ombre.

Crovez, etc.

liOUIS VlUlLLOT.

COllRF.SPONDANCE DE LOUIS VEIJILLOT. 339

CKLIlf

A UiNE DAME».

Paris, II septembre iC'o»

Madame,

J'ai obéi à votre désir et j'ai prié pour vous, en demandant pardon à Dieu de la bonne opinion que vous avez de moi. Je n'ose croire que mes prières puissent être utiles à personne, quand j'en éprouve la stérilité pouv moi-même, car je sens que cette stérilité vient de mon cœur. Si donc vous avez besoin de secours, ce n'est pas de moi qu'il faut les attendre. Mais il me semble que vous êtes dans une bonne situation pour obtenir tout ce que vous désirez. Un frère malade, un mari absent, ce sont de grandes croix, et Dieu réserve certainement un grand prix à de telles douleurs si chrétiennement acceptées.

Puisque vous voulez bien me demander un conseil, je vous (lirai : Tenez-vous-en là, n'ajoutez rien de vous-même à votre fardeau. Pourquoi consentiriezvous à ne revoir jamais votre mari? Il y faut consentir, si c'est la volonté de Dieu; muis en même temps il faut demander constammenL qu'il revienne, et ne point vous préoccuper du sentiment personnel que vous pourriez avoir en cela. Ce sentiment est le j^lus légitime et le plus louable du monde; c'est Dieu lui-

I. Cette dame, que mon frère ne connaissait pas, lui avait expose une situation diflici'e et demandé conseil.

même qui Ta mis en vous par la grâce du sacrement de mariage. Dieu donne à la femme un tel pouvoir sur son mari, et réciproquement, qu'il ne permet pas à l'un de rompre ses liens sans le consentement de l'autre, même pour se consacrer à son service. Il a fait ce droit si sacré, que le sien même s'efface. Vous voyez par là que votre tendresse est sainte : laissez- la donc parler, et dites hardiment à Dieu que vous voulez qu'il vous ramène votre mari, et parce que vous l'aimez et parce que votre mari n'aimera jamais Dieu s'il ne vous aime pas.

Dieu est la bonté même, et ne s'offense ni ne nous sait mauvais gré de rien de ce que nous faisons suivant l'ordre.

Quant à votre frère, demandez qu'il soit pur et qu'il se porte bien. Moi aussi, j'ai consacré mes enfants à la sainte Vierge : c'était pour que nous pussions, grâce à ses prières toutes-puissantes, les préserver des périls et des maladies de leur âge. Bien entendu que nous aimerions mieux leur voir perdre la vie que le ciel, et que, si Dieu nous les prenait, nous ne ferions entendre aucun murmure. Mais enfin, Dieu nous permettant d'exprimer nos désirs, nous proclamons très haut, après le désir de faire sa volonté, celui de voir nos enfants grandir, afin qu ils servent Dieu et qu'ils restent après nous, pour prier pour nous.

Il faut faire les petits sacrifices; c'est assez d'accepter les grands quand Dieu les impose. Contentons-nous d'être de petits saints; se proposer l'héroïsme, c'est risquer de manquer dans la marche et

de fuir dans le combat. J'ai lu je ne sais où l'histoire d'une sainte qui, lorsque Dieu lui demandait quelque chose de trop rude, se jetait par terre et disait: « Non, mon cher ami, je ne veux pas! » mais elle était huml)le, cachée; elle portait le ciliée^ elle veillait à ses pensées, à ses regards, à son cœur; elle priait, elle servait les pauvres, elle supportait les défauts du prochain. Si nous faisions ainsi et que nous voulussions avoir toutes les petites perfections qui sont à notre mesure, nous sauverions nos âmes et ensuite toutes celles que nous voudrions sauver; sans jamais nous proposer rien de grand et de difficile, nous ferions tout ce qu'il y a de plus difficile et de plus grand.

Hélas! Madame, c'est à moi que je parle, et non à vous. Je ne fais ni le facile ni le difficile. Néanmoins j'espère, parce que Dieu est infiniment bon. Demandons-lui d'avoir pitié de nos faiblesses, de ne point chàlier nos témérités, et reposons-nous sur cette clémence sans bornes, qui nous fait autant de grâces que nous méritons de punitions. Je regarde mes enfants. 11 n'y a point de jour qu'ils n'échappent à la mort et que la surveillance paternelle ne les préserve de quelque grand péril; il n'y a point de jour aussi où ma tendresse ne me sus^ijère de leur accorder une faveur, ou de leur faire un plaisir, ou de prendre quelque résolution qui leur profitera plus tard; il n'y a point de moment où je ne sois occupé deux. Dieu fait ainsi pour nous avec infiniment plus de prévoyance et d'amour. Aimons-le et bénissons-le.

Je suis, Madame, votre très humble serviteur,

Louis Veuillot.

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