‹ Correspondance (volume 3)Chapitre 68 sur 133 · A MONSEIGNEUR RENDU, ÉVÊQUE D'ANNECY · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR RENDU, ÉVÊQUE D'ANNECY

Monseigneur,

Voici un posi-scriptum de l'évêqiie d'Arras, où mes propres sentiments trouvent une forme et une autorité que je ne saurais leur donner :

ce Je viens de lire vos citations de la lettre de « Mgr d'Annecy. Cest bien ])eau, c'est bien vrai, « c'est bien cela ! Veuillez, si vous en avez l'occasion, (( lui en faire mon sincère compliment, ou plutôt lui « exprimer ma profonde reconnaissance, car c'est « un service rendu à la société tout entière. »

Tel est bien l'avis de tous ceux qui ont lu ces fragments, en regrettant, comme moi, que l'Univers n'en ait pas donné plus long. Il aurait fallu donner tout; mais l'étendue du morceau et la prudence nous commandaient des suppressions. Maintenant, il n'y a plus qu'à déplorer la situation d'une société qui a besoin qu'on lui dise des vérités de cette nature, et qui ne les entend pas. Mais n'importe I il faut toujours dire la vérité. Elle fait au moins des conquêtes individuelles; et, parmi ces individus qu'elle atteint, peut se trouver l'homme qui sera un jour le maîlre des destinées publiques. Voilà mon espérance.

I. Annecy alors n'appartenait pas encore à la France; mais ^Igr Rendu, sans intervenir dans le détail de nos débats, traitait de liant toutes les grandes qnestlons qui nous intéressaient, et sa voix était très écoutée.

Les destructions du socialisme aidant, j'espère qu'il se trouvera un sauvage chrétien qui aura le mépris et l'iîorreur des charmes impurs de la civilisalion, qui mettra sous les pieds ses préjugés imhéciles^ et qui, enfin^ ne craindra pas de dépouillei* et de flageller le corps pour sauver l'âme La société soufï're et périt pour les plaisirs d'un petit nombre d'insensés^ qui se damnent par les joies qu'ils se donnent, ou plutôt qu'ils cherchent à se donner. Quelques centaines de corrupteurs et quelques milliers de corrompus, voilà le chancre de l'espèce humaine! Ou l'espèce humaine périra, ou le chancre sera cautérisé. Mais quelle main fera cela? La Révolution elle-même!

Jusqu'ici, elle a su ne mettre la dictature que dans des mains qui voulaient la sauver. Elle finira par en rencontrer une qui voudra l'empêcher de renaître; sinon, c'est que la mesure est comble^ et que Dieu en a assez. Assurément, aucune voix ne s'élèvera devant lui pour l'accuser d'impatience. L'Éternel seul pouvait tant tarder à prononcer l'arrêt de mort. La volonté de l outrager n'est pas moins insolente qu'inepte, pas moins persévérante qu'insensée. Quand on voit ce qui se passe dans Paris, c'est bien Babylone inutilement nettoyée et toujours salie; fière de ses murailles, de ses soldats; pleine de vin, de luxure; adorant le bois, la pierre et l'or ; nisultant le vrai Dieu, son prince en tête, quoiqu'il consulte parfois les sages et que le prophète y vive en liberté dans les rangs des devins. Le spectacle fait frémir. Mais toute cette foule débordée n'est pourtant qu'un troupeau de lâches esclaves; et, après quelques jours de

sédition, épouvantée, elle demandera elle-même le frein et elle le subira, quel qu'il soit. Elle pourra être gouvernée par saint Louis ou par Néron. Jj'homme a mie Dieu au défi de sauver le monde dans l'état où il est. Il est digne de Dieu de répondre^ en sauvant le monde par les conséquences mêmes de l'état où il s'est mis, de l'atteindre à travers tous les remparts qu'il a élevés entre lui et la miséricorde^ de donner cette victoire à cette poignée ridicule et désarmée de fidèles qui se rangent encore sous ses drapeaux et l'adorent vaincu.

Daignez agréer, Monseigneur, Texpression des sentiments profondément respectueux et dévoués avec lesquels je suis toujours, de Votre Grandeur^ le très humble et très respectueux serviteur^

Louis Veuillot.

GXLY

A. tL LABBÉ A. DAVID*.

Juillet i85a.

Mon cher abbé^ au milieu de tous mes soucis^ je n'ai guère le temps de lire les journaux; d'autres rédacteurs ont cette besogne à VUn'wers, Ce sera un vrai plaisir pour eux de donner un coup d'épaule au Courrier de la Meuse; mon frère m'a dit qu'il s'en

I. Cette lettre a été communiquée h.\^ Revue du monde, catholique par M. l'abbé David. Quand elle lui fut adressée, M. David, aujourd'hui membre du clergé de Paris, était sous-diacre et faisait une éducation en Belgique,

CORRESPONDANCE DE LOUTS VEUILLOr. Si5

chargerait. Lors donc que vous voudrez faire citer (juelque chose, ayez soin que l'article soit envoyé à mon frère : la reproduction, avec une bonne petite tête, sera faite aussitôt. Nos ennemis nous détestent et nous poursuivent assez poiœ que nous aimions et encouragions nos amis.

Je suis I)ien touché de la part que vous prenez à mes épreuves, et je vous supplie de remercier Mme la baronne F. de M... de R... de l'intérêt qu'elle y veut bien mettre avec vous. Je crois en vérité que Dieu rend ce secours d'intention très effectif, car je me sens bien moins chargé qu'on ne le croit généralement et que je ne devrais l'être. J'ai le bonheur de me trouver très calme intérieurement dans les plus dures extrémités. Cette fois-ci pourtant, j'ai bien cru que rUnwers n'échapperait point au péril. Je n'espérais pas qu'aucun évêque osât le soutenir après l'initiative si violente de Mgr d'Orléans pour le renverser, et le concours qu'il avait su enlever à un grand nombre de prélats. J'y étais tout résigné, non que je craignisse le combat, mais parce que la retraite avec tous ses inconvénients me semblait préférable à un triomphe obtenu en apparence contre l'éjuscopat^ .

La lettre de l'évêque d'Arras est venue sur ces entrefaites terminer tout à notre avantage. Cette aclmi-

I. Il s'agit de la campagne que fît Mgr Dupanloup contre r Univers et contre Louis Veuillot personnellement, à propos de la part qu'il convenait de donner dans l'enseignement chrétien aux auteurs païens. Ce fut la question des classiques .

Pour ce fait comme pour beaucoup d'autres, nous devons nous borner ici aune simple note. C'est dans la Vie de Lviils Veuillot que ces questions seront traitées.

rable lettre ne m'a pas moins étonné que vous^ et, chose singulière^ ce n'est que par le journal que j'en ai eu connaissance^ avec le commun des abonnés. J'étais parti le soir de Paris^ crovant toutperdu^ pour aller voir mes enfants à la campagne; la lettre arrive, on 1 imprime, et le lendemain matin^ au sortir de la messe où nous avions communié^ ma femme et moi, en esprit de résignation, je vois que, par la grâce de Dieu, tout était sauvé.

Ainsi nous voilà encore sortis de cette épreuve. Nous en remercions Dieu, et nous en attendons de nouvelles, car ce pauvre journal n'a jamais eu de tranquillité. Tant de traverses, loin de nous décourager, ne font qu'accroître notre confiance. Quand l'orage souffle, nous nous croisons les bras, et cela passe.

Je ne demande qu'une chose, et je vous prie, mon cher abbé, de la demander avec moi : c'est de n'être jamais tenté de me défendre autrement.

Tout à vous en Notre-Seigneur.

Louis VeT ILLOT.

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