A M. NADAR
22 septembre I864,
Mon cher ami^ j'ai simplement traversé Paris, et je suis venu tout courant ici pour faire dormir une de mes filles que la mer a un peu fatiguée. Si j'avais eu plus de temps sur les bords du grand fleuve qui a l'honneur de laver les pieds de la cour impériale, je n'aurais pas manqué d'aller vous serrer la main, et j'aurais pris le temps si j'avais eu l'esprit de penser qu'il faut vous saisir pendant que vous êtes à terre. J'ai appris morceaux par morceaux votre juste triomphe sur les Godard et le succès de l'histoire du Géant,
J'ai joui de tout cela. J'admire pourtant ces Godard, qui avaient conçu l'audacieuse pensée de vous transformer en ver à soie, mais c'est vous qui les avez mis dans le cocon. Je me réserve de lire l'histoire du Géant lorsqu'elle sera en volume, et j'espère que vous aurez fait droit à ma requête en faveur du pauvre Moigno. J'ai appris aussi que vous allez partir, et c'est pourquoi je vous écris. Sachez que mes vœux, nos vœux vous sunent. Bon voyage et bon retour. Nous prions Dieu de vous traiter selon votre cœur et non selon votre esprit. Mon pauvre cher Nadar, vous
I. Cette lettre a été publiée dès 1864 paï' M- Naclar. Elle lui avait été écrite à propos de ses essais de navigation aérienne. A cette époque Louis Veuillot voyait assez souvent M. Nadar qu'il croyait disposé à devenir chrétien.
CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT. 3bi
êtes un bon et loyal garçon, qui jouez trop à vous casser le cou pour ne pas paraître destiné à mourir de vieillesse, bien tranquillement, sur de bons matelas. J'espère que Dieu ne prendra pas garde à vos blagues sans fiel, et^ patient comme un bon père envers un garnement de bon cœur, se contentera de vous donner des chiquenaudes clémentes. Pourtant il ne faut pas s'y fier. Dieu vous a bien traité; vous ne lui avez pas rendu la pareille^ et vous trouveriez bien ingrat quiconque agirait envers un bienfaiteur terrestre comme vous agissez envers Celui qui vous a donné votre solide cuirasse^ votre brave cœur^ votre claire intelligence, votre excellente femme^, votre enfant, vos amis et même votre ballon, sans parler de beaucoup d'autres choses. C'est pourquoi, mon cher Nadar, quand vous serez en l'air, si vous croyez que vous êtes en train de descendre trop vite, hâtez-vous de jeter l'ancre en haut.... Criez vers Celui qui est. C'est lui qui sauve même lorsqu'il laisse tomber. Dans un seul cri, il y a la foi, le repentir, l'amour. Il entend et il est père.
Adieu, mon cher ami, dans l'espérance de vous revoir, et de vous embrasser. Je serre la main de votre chère Huguenote, que j'aime et que je plains de tout mon cœur,
Louis Veuillot.
ZSk CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT.