A M PRÉVOST-PARADOL
Novembre i865.
Monsieur,
J'ai l'honneur de vous adresser la nouvelle édition d'un ouvrage qui devait être exclusivement littéraire, mais dans lequel les circonstances présentes ont fait entrer, sans que je Paie voulu et sans que je m'en sois défendu, beaucoup plus de politique que n'en comportait mon premier dessein.
Si vous parcourez ces deux volumes^ vous y trouverez^ en plus d'un endroit, ma réponse aux observations bienveillantes et injustes que vous avez faites récemment à mon sujet. Vous me félicitiez de mon « retour aux idées de liberté». Je ne crois pas m'être séparé jamais de ces idées-là.
Je n'ai jamais été aussi perverti que vous le croyez; je ne suis pas et je ne pense pas être jamais aussi converti que vous l'entendez. J'aime la liberté dans toute la mesure où un catholique le peut, et cela va très loin; mais j'aime aussi beaucoup l'autorité, je l'aime autant qu'un catholique le doit, et nous serions encore adversaires, si je n'appartenais aux idées que la force de ce temps-ci a résolu de supprimer absolument.
Le dissentiment entre nous, dissentiment irrémé-
I. Cette lettre a été publiée dans le journal le Temps par M. Clarctie, qui a déclaré la tenir de M. Ludovic Halévy.
diable, j'ea ai peur, ce n'est pas que vous aimiez la liberté et que je ne l'aime point, ni que j'aime l'autorité et que vous ne l'aimiez point : c'est que nous avons une conception clifFérente de ces choses. A cause de cela, nous subissons les mêmes terribles mécomptes.
La liberté vous broiera la main, comme l'autorité me l'a coupée; et le pire, il faudra plus de temps que nous n'en avons, vous et moi, pour que ces mécomptes nous mettent d'accord. Le monde a perdu le secret de faire une même chose de la liberté et de l'autorité. Ce secret était à Rome. On va l'ensevelir dans de telles ruines, que le genre humain sera heureux s'il suffit de quelques siècles pour le tirer de ce tombeau.
Je vous prie de me croire, Monsieur, votre très humble serviteur,
Louis Veuillot.