Maison de campagne de la famille Parrot
Envoie -moi ton fils^ je l'embrasserai en oncle. Je partirai d'ici le surlendemain de Noël^ et je serai à Paris le même jour. Que ton garçon vienne chercher ses ëtrennes! Dis-lui qu'il me trouvera toujours de onze heures à midi ; et si le moment ne lui est pas commode^ à cause de ses cours^ alors, qu'il me prévienne, et je l'attendrai. Je tâcherai de lui donner le goût de revenir. Je serais bien heureux, mon cher ami, si je pouvais lui être de quelque utilité; et ce serait déjà une chose qui aurait son importance, de lui apprendre à n'avoir pas peur des hommes qui ont fait leur devoir, ou de lui montrer que cette espèce d'hommes peuvent conserver une certaine joie et une âme assez tranquille au milieu des clameurs qui s'irritent contre eux.
Je suis en ce moment au grand vent, comme tu peux t'en apercevoir; mais j'y suis fait, et je sais que cela tombe et n'emporte pas un cheveu. Je me sens même disposé à dénouer ou à crever de nouveau l'outre, lorsque, s'étant dégonflée, elle recommencera de se remplir. Ce n'est pas que j'en aime le bruit; et ces fureurs enragées et stupides contre la vérité ne peuvent se donner cours sans que j'en éprouve beaucoup de dégoût et beaucoup de tristesse; mais il importe que la vérité soit dite, et non pas que je ne sois point attristé.
A ce propos, je remarque, dans les journaux qui m'injurient, beaucoup d'allusions âmes anciens feuilletons du Mémorial. On dit très volontiers qu'ils sont impies, immoraux, même obscènes. Je n'en crois rien ; mais j'ai grand'peine à prouver le con-
traire^ ne pouvant me procurer toutes ces jeunes sottises. Connaîtrais-tu dans le département une collection du Mémorial que l'on voulût me vendre ou me prêter? Je crois que je me déciderais volontiers il publier moi-même ces JiwenUia, J'aurais fort à braver les jugements des gens de goût, car la littérature n'en doit pas être brillante; mais ce serait la meilleure manière d'en finir avec les calomnies d'un autre ordre, auxquelles je dois faire plus d'attention. J'ai affaire à de telles haines et à de tels esprits, que je dois craindre qu'on ne finisse par me fabriquer des œuvres ou des fragments qu'il ne convient pas que je me laisse placer sur le dos. Plus je vis, plus je sens la nécessité de compter avec la stupidité humaine. Pour l'honneur de la cause que je sers, je ne voudrais rien laisser à la calomnie de ce que je lui peux ôter.
Adieu, mon cher Henri. Envoie-moi ton fds, et, lorsque tu reviendras, fais en sorte que je puisse l'embrasser.
Ton vieil ami,
Louis Veu[llot.