La reine d'Espagne, Isabelle, venait d'être détrônée
de cet odieux instrument. 11 y a plus : les plumes de notre abbé sont en cuivre rouge emmanché dans du cuivre jaune, et le tout sent très mauvais. Je m'en sers néanmoins. Telle est donc la puissance de l'amour !
Nous partons tout à l'heure pour Ligaudière, emportant le poisson que le curé de Lusignan doit nous offrir à déjeuner.
Le temps ne s'annonce pas mauvais, et tout annonce que je trouverai plus d'un curé à Lusignan. Hélas! ma sœur, s'il n'y avait pas Falloux, Wolff et moi pour me mépriser un peu, je ne recevrais pas en ce monde ce qui m'est dû; et encore, je compte plus sur moi que sur les deux autres : car, à cause des coups de poing, je les soupçonne de m'estimer secrètement.
Ma petite santé se soutient, et aussi ma résolution de venir me plonger dimanche dans la marmite franciscaine. Après ce coup de collier, j'espère que le cours de mes dîners sera fini. Ici l'on va bien, et ce n'est pas de lécher les murs que Ton engraisse. Un des malheurs de l'humanité est certainement la nourriture. Je me sens mal armé contre ce péril, lorsque je rencontre du bon pain, du bon beurre et du fromage ; et ce diable de Poitou a encore de bonnes poires et d'excellentes fines herbes à mettre dans les omelettes: c'est pourquoi je trouve nos amis plus à plaindre qu'à blâmer. Je pousse l'abbé Louis à faire de la copie; mais il aime encore mieux confesser les teigneux, les galeux et les gâteux
GCLII
Les Noucttcs (en Normandie), 5 octobre 1868.
Sœur,
Je me lève, je me rase, j'attends la messe, je te dis bonjour. Tout va bien, il fait beau; mais tu es plus belle que le beau temps, et je vous aime encore plus que cela ne va bien. J'ai défait ma malle. Quel meurtre de détruire un si bel ouvrage ! Rien ne manquait, pas même le sujet de plainte si difficile à trouver.
Gounod est très joyeux, très gracieux, très pétillant, avec un peu de fièvre. Ce qui l'anime n'est pas le plaisir de rentrer à Paris. Il s'amuse comme un homme qui fait des provisions. Nous Pavons trouvé qui nous attendait au débarcadère. Il m'a embrassé en repentant et en rentrant. J'ai vu là que , vraiment , notre cher artiste a fait une sortie, mais il rentre. Nous nous sommes raconté toutes les veilles histoires de Prémat l ; il se retrouvait en soutane, à son orgue, et dans sa candeur première.
La candeur est d'ailleurs restée, mais vernie, et son ton, parfait dans le fond, n'est plus aussi exquis dans la forme.
La châtelaine est charmante. Elle m'a montré une joie vraie. Elle avait d'ailleurs assez de con-
1. Le souffleur d'orgue des Missions étrangères, quand M. Gounod y tenait l'orgue.
fiance pour m'attendre plus qu'à demi. On m'a logé dans la chambre de Mgl Gaston1, j'y ai dormi très bien; je mangerai à déjeuner un radis conservé pour moi, et voilà.
J'ai reçu aussi la visite de Maria2; elle s'est purement jetée à mon cou en me demandant des nouvelles de la maison, toi toujours au premier rang: « Ah! quand je les rencontre, ça me fait un effet, que je crois voir le bon Dieu ! » Mais quanta sa tournure, hélas! elle s'est défaite comme ma malle, et ton ouvrage n'est plus.
Heureusement, tu en as fait d'autres qui tiennent bon : moi , par exemple !
Adieu, mon une; adieu, mes deux; adieu, mes trois, et à chacune de vous un baiser pour trois. Je vous aime absolument.
Les Nouettes, 8 octobre 1868.
Chère Sœur.
[1 n'y a pas à dire, c'est bien, et tu as réussi, comme hélas! tous les tyrans. Quel temps! quel paysage ! quelle attente d'amis à la gare ! quelle Maria! quelles pommes de terre frites ! quels radis, quoique creux !
1. Msr de Ségur, beau-frère de la châtelaine des Nouettes, Mme la marquise de Ségur.