‹ CorrespondanceChapitre 14 sur 96 · Une ancienne domestique · texte numérisé non relu

Une ancienne domestique

Ce chemin de fer n'avale pas le kilomètre comme il faudrait. On s'arrête un peu partout; néanmoins le voyage en wagon solitaire ne m'a pas paru long. J'ai pensé à vous autres, j'ai pensé que j'aurais dû partir plus gaiement. Je vous demande bien pardon de ma moue. Je n'aime pas à vous quitter, mais ce n'est point une raison pour vous assassiner. J'ai bien quelques bonnes choses au dedans; c'est drôle et c'est triste qu'au dehors ça se montre si peu. Si la vertu sortait comme la petite vérole, ah ! quel homme aimable je serais !

On part pour Côte-Côte; les hommes seulement. Véritablement Mme de Ségur n'a pas bonne mine , et Marie-Thérèse a beaucoup maigri, mais beaucoup. Te dire que j'ai été aimable, que je le suis, que je le serai, ce ne serait rien t'apprendre. Je garde mes défauts pour la maison , vieux monstre de vieux homme que je suis!

Il parait qu'on va faire une pêche chez Mme de Côte-Côte. J'ordonnerai de prendre une carpe pour Maria. Si Mme de Côte-Côte voulait m'en donner une seconde pour toi, ça me ferait encore plus de plaisir; mais nous ne sommes pas encore assez liés!

Ma chérie, M. Roussel trouvera sur mon bureau une lettre latine au P. Hyacinthe, qu'il faut renvoyer à son auteur, Ara-Cœli de la rue des Fourneaux.

Ma chérie, où est le pot à moutarde dans lequel se trouve mon tabac? Heureux de te pincer, ma chérie. Ça me fait expier mes torts.

Ma chérie, M. Roussel trouvera sur mon bureau un article d'Anatole sur une madame; il faut le faire passer.

Adieu, mignonne et mignonnettes. Vous avez bien de la vertu de me laisser croire que je suis supportable; mais, si vous le croyez vous-mêmes, c'est que le bon Dieu le permet en récompense de votre charité.

C'est « m'n op'nion » !

Je vous aime.

Louis.

CGLIV

Les Nouettes, 9 octobre 1868.

Ma chère Sœur,

Contentement soutenu. Vraiment, l'endroit est bon. Il n'y manque que vous; il est vrai que c'est considérable. Du reste, de la musique, de la conversation, des rires, des farces, du soleil, du cidre, des radis. Si vous étiez remplacables, rien ne resterait à désirer. Gounod est charmant, il s'en donne et il se donne. Il sait cent histoires drôles, il est bon acteur, il possède par cœur Beethoven, et Mozart, et bien d'autres; il est plein d'idées grandes, qu'il produit souvent avec un grand bonheur d'expression. Le matin, le midi et la soirée sont avalés en un clin d'Oeil. Hier, c'était ennuyeux de penser que vous trimiez à Saint- Germain. O vertu! ô vertu! ô vertu!

Mme Cécile est très charmante. Elle veut que l'on soit bien dans sa maison, et elle y fait soleil fort doucement et adroitement, avec plein succès. Tout est propre, ordonné et libre.

On attend un drame. L*** est invité. J'ai été consulté là-dessus. Je me suis déclaré prêt à tout : prêt à être embrassé, prêt à être mangé. Si je suis embrassé, je n'ai point de bibelots; si la chose tourne au tragique, je serai défendu et je te rapporterai ton frère. N'aie pas peur. Je ne voudrais pas laisser détruire une pièce de ton ménage. Demain j'enverrai à Eugène les lettres qu'il me demande. Je les ferai bonnes, et le jeune homme sera bien reçu. Assurément il est manqué, mais le consentement qu'il donne à se laisser casser au besoin lui tiendra peut-être lieu de refonte. Cassé, il serait parfait.

Adieu, ma très chère. Je suis témoin que dame Cécile te chérit. Ça ne m'étonne pas. Tu es née arbre: les lianes savent ce qui leur convient, et les liserons aussi. Je m'entends; je me gonfle d'humilité; je suis content de moi.

J'aime ma sœur, j'aime mes filles, je m'haïs et je m'admire.

Ce pauvre curé de Chaumes ! Dis-lui que ce sont nos grandes occupations qui m'empêchent de chômer. Arrives-tu? Quand même tu n'arriverais pas, je t'aimerai toujours.

CCLY

Les Nouettcs, 10 octobre 1868.

Ma Sœur,

Léonce vient de partir, et nous le regrettons tous.

Il tient bien sa place en société, et c'est une bonne pièce clans une maison de campagne, même lorsqu'il n'y a pas de piano. Toutes sortes de contes, toutes sortes de charges, et de charmantes cabrioles de bon sens. Au piano, il est admirable et ne désemplit pas.

Il compte te faire visite mardi , ou chez toi , ou chez ton peintre1. Ne t'étonne pas si tu étais embrassée. Il embrasse comme l'évêque de Tulle, et tout y passe. A l'embarcadère, tout à l'heure, il a embrassé le père, la mère, les enfants, l'institutrice, l'ami.

Il allait passer au chef de gare, lorsque le train est parti.

Ici, tout va toujours très bien. Je n'aperçois point que le talent de Maria ait baissé , et je mange comme dans ma jeunesse. Je travaille peu; je joue au billard avec Pierre, qui me bat, et aux sonnets avec le père, qui ne me bat pas. Rien ne trouble nos joies, qu'une petite fièvre de Marie- Thérèse; mais cela ne paraît point grave. Le temps

1. M. François Laf'on, qui faisait alors le portrait de Mllc Elise Veuillot.

esl de toute beauté, clair, chaud, bien établi; le matin, un peu de gelée blanche, ou, comme dit Jean, qui vient ouvrir mes persiennes : il y a du silé blanc.

Hélas ! que tu peins bien la pieuse veuve ! et que cette peinture risible est pourtant agaçante ! Mais si nos filles en tirent le parti que tu leur montres, il n'en sortira que du bien, encore que ce ne soit pas précisément le bien de ce inonde !

Bien à toi, très chérie.

Frère.

GGLVI

Remettes, 12 octobre 1868.

Ma sœur, il est très évident pour moi que je faillie. J'ai failli manquer de f écrire, et j'en étais importuné ; mais l'on enverra quelqu'un à la gare , et tu auras ton bonjour. Bonjour, mes chéries. Je voudrais bien vous envoyer les odeurs de beau temps dont le soleil me régale ici, du matin au soir. Toute la terre sent bon.

Il y a le parfum de l'herbe, le parfum de la feuille de chêne, le parfum du pin, le parfum du labour, le parfum des pommes. Le soleil fait cuire tout cela dans l'or, et un vent frais le distribue de tous cotés. 0 cuisine du bon Dieu! Voilà ce que le soleil ne porte pas dans Paris ! Il y a trop de fricotiers qui préparent trop d'autres ragoûts.

C'est aujourd'hui que tu dois voir Léonce. Fais-

lui bon accueil, ma sœur chérie. Le pauvre ami n'est pas heureux. S'il pouvait l'être, quoique bon et charmant, c'est une autre question.

Dans tons les cas , il s'est laissé habiller et loger sans prendre mesure, et c'est réglé.

Je vois bien que certains hommes devraient être moines on avoir une sœur. Léonce n'a pas su à temps qu'il était de ces hommes-là : il ne s'est pas aperçu qu'il n'avait point de sœur, et il ne s'est pas fait moine.

La châtelaine de céans dit que tu la négliges ; elle me prie de t'en avertir. Je m'y refuse, pour te laisser le mérite du souvenir.

C'est là que nous en sommes !

Adieu, sœur chérie. A jeudi pour diner.

Je me moque bien du temps qu'il fera jeudi. Je te salue, je t'honore, je t'aime.

On fait le grabuge, je gagne; mais ce n'est tout de même plus cela.

Pa-Fré.

GGLVI1

Les Nouettes, 13 octobre 1868.

C'est uniquement pour t'avertir, sœur bienaimée, que peut-être je ne t'écrirai pas demain : il y a promenade, diner de curés et enchantement de besogne. J'ai travaillé hier et aujourd'hui délicieusement. Je me suis mis un homme dans la tête : un méchant homme, il est vrai, un gueux,

une canaille, même un sot; mais, à tous ces titres, il est grand patriarche des gens d'esprit de notre âge.

On le nomme Clément Marot. Je ne le connaissais que de vue et d'odeur. Je le tiens à présent jusqu'en ses moelles. Hélas! que ce gredin a fait souche ! et sa postérité, très abominablement abondante, et qui lui ressemble fidèlement, est néanmoins pire que lui !

Toujours beau temps. Il fait môme trop chaud. Ce matin, je me suis levé un moment avant le petit jour. J'ai vu l'étoile de nos filles, la belle étoile du matin. Elle était à sa place , à deux pas de la lune, qui semblait une faucille d'or. Dans l'or de la lune , elle jetait des rayons d'acier bleu. Ah! dame, c'était beau !

Je suis sorti : rosée d'argent, brouillard grisperle, mais lumineux. Soleil levant à grands feux rouges, grands arbres verts, grands gazons jaunissants, grand silence. On a tout cela tous les matins. Et on dort, bien défendu par des rideaux bien fermés.

Adieu, mes mignonnes. Je pars pour la descente du soleil que j'ai vu monter ce matin. Il est tout de même triste que vous ne soyez point ici. Je vous embrasse.

Pa-Fra.

(Car mon cœur est brûlant!)

GCLVIII

Dieppe, 3 mai 1869.

Sœur,

Je crains que notre beau temps ne soit pas tout ce qu'il y a de mieux en beau temps, et nous ne partons point sans quelque crainte de souhaiter bientôt d'avoir pris une voiture couverte. Mais, bah! puisque nous rajeunissons, il faut bien faire les choses de jeunesse. Allons toujours; après, nous raisonnerons. Le Tréport est tiré, faut le boire.

Un diner à table d'hôte, en face d'un Anglais qui boit de Peau de Seltz et d'une Anglaise qui trempe ses anglaises dans sa sauce, ce n'est pas drôle jusqu'à la fin. D'ailleurs, je n'aime pas les pigeons aux petits pois. Ça voudrait être mangé dans de la vaisselle de Chine, ou du moins tout à côté.

Nous n'avons pas dormi comme il eût été juste, après les exercices fous de la journée.

Si l'un de nous proposait sérieusement d'aller chercher un col à Paris, ça serait bientôt fait. Mais le Tréport est tiré, buvons.

C'est de l'eau de Bismendorf !

Adieu, la Douce-Amère!

De retour du Tréport, six heures du soir.

Pas de soleil, pas de vent, peu de pluie, du moins pour nous. La cuisine russe a trois fois la

hauteur de ma canne. Au-dessus de la tétc de Michel1, il y aurait encore place pour certain petit écrivain que tu connais et pour son petit talent.

La maison Languer est louée.

Mélie va bien, dit-on; elle était à la campagne.

La maison de Michel sera finie, mais ça ne t'irait pas. Je n'ai rien conclu, parce que je ne suis pas le maître.

La vie est triste par la pluie.

Nous ne serons plus sur la plage, ny allant guère.

A demain, s'il plaît à Dieu. Oh! qu'il plaise à

Dieu!

Ton humble et obéissant

Supérieur.

La dame qui tient l'hôtel a une forte barbe, et il en faut pour cette tenue. Elle m'a demandé des nouvelles de M. Arthur Loth, qu'elle connaît et qu'elle honore, habitant Rouen. Elle a aussi des lunettes, car il faut y voir clair dans son état.

Sœur,

Dieppe, mai 1869.

Ils vous mettent une aiguille et une goutte d'encre sur un tabouret, et ils disent qu'on a tout ce qu'il faut pour écrire. Je n'ai pour écrire que

Page 1