‹ CorrespondanceChapitre 22 sur 96 · CCLXXVIII · texte numérisé non relu

CCLXXVIII

De Touraine, 13 octobre 1869.

Sœur,

Que mon madras est beau! que ma sœur est bonne ! que mon frère me défend bien ! que ma feuille est intéressante! que mon ami MsrdeSégur parle bien à propos ! que ma souscription me fait plaisir et s'annonce vigoureusement! Ajoute que ce rhume s'en va, s'il n'est tout à fait parti ; ajoute que le ciel grisonne sans pleurer; ajoute que je cesse de fondre et que je ne frissonne pas ; ajoute que je suis choyé, bien nourri, bien couché, presque amusé, peu musique ; ajoute que ce bonheur va finir; et si tu ne te fais pas l'idée d'un homme heureux, c'est que tu ne t'y connais pas. Oui, je reviens.

O charme de l'absence ! car l'absence a un charme ; c'est celui-là : revenir !

Ma culotte de Chine est donc arrivée1, et n'est donc pas encore ma culotte ? Je m'en doutais ! Tu crois que j'y renonce ?Non pas. Nous la demanderons au Concile, et nous verrons bien. En attendant, je t'offre cette soie blanche qui trahit mes vœux comme toutes les autres soies. Hélas ! mieux vaut qu'elle ne vienne jamais, cette culotte, puisque tu me la prendrais.

Demain nous faisons une belle promenade, et après-demain... oh! après-demain, c'est cela qui fait rire !

Je demande une culotte de bœuf, et j'embrasse

tout le inonde.

Papa.

De Touraine, 16 octobre 1869.

Sœur,

Monte vite, montez vite, vite, vite ! Il vous attend, ce pauvre papa2. Il a une envie de vous embrasser

1. Msp Guillemin, évêque de Canton, venait d'envoyer à Louis Veuillot une pièce de soie destinée à faire un vêtement d'été ; mais Louis Veuillot n'en put user, la couleur blanche de la soie ne se prêtant pas à cette destination.

2. On a expliqué dans le ^premier volume que parfois Louis Veuillot donnait à sa sœur et à ses filles le divertissement de leur faire lire, après son retour, une lettre mise à la poste lorsqu'il était au terme de son voyage, et que sa sœur trouvait, en rentrant de la messe, au bas de l'escalier.

qui ne se peut dire. Pendant huit jours ses matinées n'ont pas eu leur joie. C'était bien, c'était très bien; mais ce n'était pas cela. Il lui faut cette sœur comme il n'y en a pas, ces filles comme il n'y en a guère. Montez vite ! entrez dans mon cabinet. Bonjour, papa! Voilà une musique! Gounod n'en fait pas de pareille, et les oiseaux du bon Dieu ne chantent pas si bien.

Mais montez donc!

GGLXXX

Versailles *, 1871

Reste le plus longtemps que tu pourras, chère sœur. Il fait vent et poussière à Versailles, et canon, et clairon, et ennui.

Les Nouettes sont douces. On sent que tu t'y trouves bien. Moi aussi, moi-même ! j'y serais bien, mais je n'y suis pas.

(Et le petit S... qui est préfet du Doubs, pays de montagne ! Hélas ! Seigneur, vous abaissez et vous élevez.)

Aujourd'hui j'ai mangé du bifteck. J'ai d'abord trouvé que cela me changeait. Mais je réfléchis que c'est toujours du bœuf: donc point de changement.

1. Pendant que Louis Veuillot était à Versailles, sous la Commune, Mlle Veuillot était allée avec ses filles en Normandie, chez Mmc la marquise de Ségur.

Qui me donnera une tête de veau ? Cependant ce serait encore du veau.

Point de nouvelles bonnes de Paris, mauvaises nouvelles de presque partout, nouvelles nulles ou rien d'ailleurs.

Bréda et d'Avril sont ici, tous deux avec des chapeaux mous de brigands. La cloche à melon est aristo. Donne-m'en un. Laisse-moi un peu descendre. J'ai une chemise de Céline Castillon1. Elle va.

Roussel s'est cassé la jambe, mais ce n'est rien2.

Mallac m'est venu voir avec un col de chemise déboutonné, dont la corne folichonne autour de son oreille gauche. Il dit pour raison que son bouton est cassé, et il va se promener sur la terrasse au-devant de son prince3.

Eugène fait son journal avec sérénité. Ce n'est pas comme moi. A voir notre frère, on dirait que l'homme est né pour faire un journal. Rien de plus faux. L'homme est né pour être mal partout, afin d'avoir envie d'aller ailleurs, et il ne profite pas de cette vocation.

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