‹ CorrespondanceChapitre 30 sur 96 · CCXCVIII · texte numérisé non relu

CCXCVIII

Versailles *, vendredi 28 juin 1872.

Tendre Sœur,

11 est vrai que je ne suis qu'un ver de terre; mais, hélas! je suis un ver à pattes, et j'aurais besoin de souliers; je voudrais môme avoir des pantoufles.

Me trouvant exposé aux poussières de la ville et des champs, si j'avais une brosse, l'occasion ne manquerait pas de m'en servir. Vous direz peutêtre que je peux me faire tailler les cheveux en brosse. Je me rendrais à cette observation, ma sœur, si j'avais des cheveux2.

Il est bien vrai que nous sommes faits à l'image de Dieu, puisque, visitant ma malle faite par vous, j'y ai trouvé de ces taches que l'œil de Dieu découvre chez les anges.

Je mange en communauté, au milieu des élèves, mais à la table des professeurs. En entrant hier, j'ai été salué par un applaudissement unanime ,

1. Au mois de juin 1872, Louis Vcuillot alla passer quelques jours au séminaire de Versailles, où il avait habité sous la Commune. Mlle Vcuillot surveillait pendant ce temps-là le déménagement qui se faisait de l'ancien domicile de Louis Vcuillot, 44, rue du Bac, à sa nouvelle habitation, 21, rue de Varennes.

2. Il en avait encore beaucoup, mais il aimait à dire qu'il n'en avait plus.

vigoureux et soutenu. Ce régal est exquis. — En voulez-vous encore? — Merci!

La première visite que j'ai reçue a été celle de l'ami que tu connais, établi à Versailles. Il s'occupe de protester contre le groupe Lambine t. Il est toujours le même, et je dine ce soir chez lui. Si je veux l'en croire, j'ai dans sa femme une amie qui me goûte. C'est sans doute faute de me connaître.

Toi, hélas! tu me connais et tu ne me goûtes pas. Moi, je te connais et je te goûte. Tu es amère comme la vie. Mais c'est ma vie... et 111*11 opinion.

GGXCIX

Versailles, 29 juin 1872.

Ma Sœur,

Je suis bien assez faible contre toi : pourquoi l'entendre avec Nicolas1, afin que son art infernal me déguise la présence dans ma malle des choses que je réclame comme absentes, et qu'ainsi je me casse le nez?

0 mortification ! il y avait môme un chapeau et des vers. Ces vers sont signés J. Ader. Par esprit de vengeance, je me suis écrié : Je n'y adhère pas! Mais, avec tout cela, j'ai fait une fausse démarche. Ce qui me console un peu, c'est que mes

1. Le portier du petit séminaire de Versailles, qui était mis au service de Louis Veuillot.

souliers pèchent par le talon. Pourvu qu'il ne m'en arrive pas de neufs demain!

Tu es terrible, ma sœur! Je suis sûr que mes bibliothèques seront bien placées.

J'ai déjà trois invitations à dîner, et ça ne va pas finir. On m'annonce une personne qui m'aime extraordinairement, et qui voudrait bien me voir; mais on ajoute qu'elle est fort bête. Elle veut me voir pour que je lui fasse croire qu'elle a de l'esprit. J'y réussirais peut-être; le mal est qu'elle ne pourra jamais apprendre à ne pas parler, et tout mon travail sera perdu. Après cela, c'est une amie qui le dit.

Ma sœur, écris-moi tout de suite si c'est prêt. J'ai hâte de faire dodo dans mon lit. Il y a bien longtemps que je ne vous ai vues, et je reçois quantité de visites. Ce serait aussi commode chez toi, s'c'pas, sœur?

Et ce n'est pas tout : je commence à craindre tout à fait de ne pouvoir dépenser mon argent.

Versailles, 30 juin 1872.

Je dois convenir, ma sœur, qu'il y a aussi des fumées de cuisine. Le matin, ce sont les haricots; le soir, le mouton. Les jours maigres, le maquereau domine matin et soir. Ces bêtes sont féroces. Je devrais peut-être te le laisser ignorer, mais la vérité est qu'elles me dévorent.

Quand tu voudras me rendre à la liberté et à la vie, tu me le diras. J'espère qu'il sera encore temps demain.

J'avoue que la vertu des pères d'ici est un beau spectacle; mais je ne me crois pas digne de le contempler longtemps.

Et la vertu des femmes! En voici une qui avait fait préparer sa tombe à côté de son premier, et elle y avait mis son chapeau, sous forme de prie-Dieu. Elle a retiré le prie-Dieu, et elle aime tant son second, que, quand il s'entombera, elle y retiendra deux places et les fera garder par deux prie-Dieu!...

Ma sœur, il y a des choses qui feraient croire que les femmes sont des hommes !

Je me sauve de l'homme comme frère; sauve-toi de la femme comme sœur, et ne laisse pas dans la lèchefrite celui qui a l'honneur d'être

ToX TRÈS HUMBLE ET TRÈS OBÉISSANT SERVITEUR

ceci

Versailles, 1C1> juillet 187*2.

Ma Sœur chérie,

Il faut rentrer à neuf heures, comme chez les capucins; mais on me donne la permission de dix heures, qui fera la fortune de Xicolas. Je m'arrange pour être de retour au premier coup de dix heures, et jusqu'à présent je n'ai pas été grondé.

Celle qui m'aime m'a conduit aux étangs de Saint-Cucufa. C'est très joli; mais elle le dit, et elle a des extases fortes sur la belle nature. Elle faillit se noyer, à l'âge de cinq ans, en voulant cueillir un nénuphar dans l'étang de Saint-Cucufa, et elle fit une culbute... L'histoire est très longue, et racontée plusieurs fois. On l'entend du fond du vallon jusque sur le haut de la colline, et du haut de la colline jusque dans le fond du vallon.

Tu ne veux donc pas me rappeler, mignonne? Qu'est-ce que je t'ai fait?

Il est sept heures du matin. J'entends chanter un beau Magnificat dans la chapelle; il m'arrive enveloppé d'un nuage de cuisine où il y a de l'oignon frit.

Mgl de Lyon1 m'écrit qu'il a égaré son action, qu'il me prie d'en remettre la valeur au Denier de Saint-Pierre, qu'il pourrait ne pas m'aimer, qu'il m'aimera toujours. C'est drôle comme le discours de certaine princesse que tu connais, mais moins long.

Adieu, mes chéries. Xoyez-vous dans l'étang de Saint-Cucufa plutôt que dans les saucières. Je meurs en vous aimant.

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