Msr Ginoulhiac
GGGII
Solesmes, 25 août 1872.
Ma Sœur,
C'a été bien et ça va bien. Et vous?
Je suis arrivé, selon les prescriptions de Desquers, cinq minutes trop tôt. J'ai été reçu en grande allégresse dans la maison de Lafon, bien située et cocassement bâtie. J'y ai mangé, j'y ai dormi, j'y ai défait ma malle, j'y ai pris mon café au lait, mais bon lait. Grande fête à l'abbaye hommes, visite à l'abbaye de femmes très charmante.
Mme l'abbesse, née sur la paroisse de Saint-Roch, à Paris, n'a rien de son quartier ni de sa ville. Elle cause bonnement, agréablement, et elle est plus simple que sa maison. J'y ai pris vêpres, et c'était fortement chanté ; pour ça, il faut le dire. Demain, pèlerinage à Notre-Dame -du -Chêne. Quant à la mer, ça me fait déjà du bien. J'y arriverai le 1er, toujours selon les prescriptions de Desquers.
Tous les Lafon sont ici.
Adieu, ma sœur et mes filles. J'en dirais plus long, n'était la plume de fer et l'heure de la poste, ennemies des sentiments tendres. Je vous embrasse à la fin de ma lettre.
Leur père, qui t'aime, et ton frère, qui les aime.
Pouligucn, 31 août 1872.
Mes chères Dames,
La présente est pour vous annoncer que je vous écrirai prochainement, mais je ne suis pas encore arrivé. Qu'est-ce que j'ai vu dans ma malle, que je n'avais pas encore ouverte ? Point de caleçons, point de canif, point de papier à lettres, et personne pour s'occuper de moi ! Je manque de sœur horriblement. On va de Paris m'envoyer des chemises et du papier; mais qui m'enverra une sœur? Ce qui m'ennuie, c'est que je l'aime comme autrefois.
Je suis dans la chambre de M. de la B..., c'est-àdire, dans l'élégance jusqu'au cou et plus haut. Il y a force portraits de chiens et de chevaux en lithographie. J'ai trouvé Jeanne avec ses trois enfants, tous trois très beaux. Elle a une fille aînée vraiment étonnante de force. Pour elle, elle est fraîche et ingénue, et elle a toute son ancienne simplicité. Il y a aussi Mme de la B... mère, fort avenante; la belle-mère de M. de M..., très excellente, qui ne semble pas du tout sans bon sens et sans lecture; une demoiselle de M. M..., un gendre de M... Ils s'en vont. Quand je les pleurerais, ça ne les retiendrait pas.
La barbarie de notre temps a bien disparu : le quai est fait et ficelé; il y a des arbres sous les-
quels se promènent des élégantes, un phare qu'on ne voit pas, des maisons de l'autre côté du port; la grande pièce de terre pleine « d'ouvrage » qui était à côté des Ch... et digne d'eux, est enclose, luzernée, plantée et traversée d'une allée qui deviendra belle. Je l'ai baptisée via Flavia, parce qu'elle a été faite pour le nonce. L'église est dallée, mais pas finie. L'abbé Chevalier nous y a dit la messe en mort.
Il y a aussi Mme D..., très aimable, mais très originale à voir. Figurez-vous une personne à qui l'on a coupé la tête, et qui s'en est fait faire une autre dans le reste de son cou. Tout y est, mais la place a un peu manqué. Avec cela une très bonne causerie, un air spirituel et bienveillant qui ne trompe pas, puis tout de suite un ventre...
[Ici Louis Veuillot figurait un dessin de la dame, à propos duquel il ajoute : Elle tient son ombrelle ; derrière, ce sont les petits nœuds à la mode.)
L'accueil est inutile à décrire. Il ne se peut rien de plus parfait. On vous regrette et on vous désire énormément.
Diner en habit. Ai-je eu un nez?
J'ai trouvé à Angers un chef de gare qui me guettait. Il m'a enlevé et fait asseoir devant un déjeuner de poisson très galant. La voiture de l'évoque m'attendait, m'a enlevé après le repas, m'a porté à Sa Grandeur, qui m'a fait jurer de lui donner une journée au retour; et je suis revenu grand train au train, retardé d'une minute en mon
honneur. Adieu, chères Mesdames. Je vous en
dirai plus long, quand je pourrai vous écrire. Je
vous aime jusqu'à en être .importuné et même
malheureux.
Papa.
Pouliguen, 2 septembre 1872.
Ma très unique Sœur,
Je reçois ta lettre avec grande joie et avec un peu de peine, à cause du doigt. L'écriture fait voir qu'il y a de l'effort. Laisse griffonner tes filles; et, comme tu as bien assez de correspondances pour fatiguer ce pauvre doigt, sers le monde. Les doigts ne vont pas tout seul comme le cœur, et ils prennent des crampes, tout en exprimant les sentiments les plus spontanés. Pascal dit que le gentilhomme se divertit à la chasse, mais pas son piqueux. Le doigt est un piqueux.
Jeanne part avec ses trois enfants, vraiment superbes, et ce soir nous ne serons que quatre à table. Bien que je n'aime pas ce départ, peut-être que cela vaut mieux. Je suis éreinté par l'air de mer. J'ai besoin que les grandes ripailles et les longues soirées ne s'y joignent pas. Un peu de lecture, un grabuge, quelques lettres et point de discours, ce sera l'ordinaire. Je désire ne le point changer. On aura aussi des promenades en voiture. Nous en avons fait hier un essai autour
de Guérande, à un château-ferme avec chapelle, qu'on appelle le Gonquct. Quel paradis ! Grands arbres, grand chemin d'herbe, vastes allées sauvages, pins dignes de la villa Pamphili, silence profond et impénétrable. On ne sait où l'on est, on n'aperçoit rien de nulle part. D'Esgrigny a voulu acheter cela ; mais c'est tombé à des héritiers qui mettent à pied les écureuils. Jamais rien ne m'a tant donné l'idée d'une maison sage et heureuse, et de gens de bien sachant être heureux dans leur trou.
La ville de Guérande achève son église et l'orne d'un très beat* clocher, qu'elle n'eut jamais. Nous y avons eu le salut, très bien chanté, avec procession, où j'ai* reconnu l'abbé Sotin1. Mais, hélas! les paludiers prennent la blouse bleue et deviennent très laids.
J'ai vu l'abbé Chevalier, et j'ai vu rire la mort2. 11 m'a parlé de vous avec tendresse.
Enfin, chère sœur, je voudrais que le mois soye fini. Voilà le fond du cœur.
Tu m'as donné des pièces de dix francs qui sautent hors de ma bourse comme des puces et qui ne rentrent jamais. Hier, à la quête, j'ai vu que le bel usage était de donner deux sous. J'ai fait une belle figure avec mes dix francs ! J'en étais rouge et je ne savais où me fourrer.
Adieu, prodigue. Quand est-ce que tu cesseras