CCCXXVIII
Nice, 12 janvier 1873.
Ma Sœur,
Sauf qu'on n'est pas bien dans son fonds, il n'y a rien de plus beau qu'un voyage en voiture par la Corniche, de Nice à Menton : toujours montagne, toujours mer, des oliviers autour, des neiges dans le lointain, mille détours, du soleil chaud, des rocs sur la tête, des villes sur des pics ; bref, un enchantement de dix lieues.
Aujourd'hui, même beau temps, et dernier jour. Je pars enfin demain après la messe, quand la route d'Italie est ouverte partout! Mais il n'y a plus d'Italie : la désagréable sensation n'en est
point encore passée. Si je pouvais faire une petite épargne de rancune, j'aurais ici de quoi mettre de côté.
Adieu, ma sœur. Si je n'allais pas chez toi, j'appréhenderais de rentrer très ramolli. Ce soleil et ces verdures endorment toutes les énergies ; mais vous saurez bien me faire du feu, et poser des cataplasmes là où il en faut.
Tout à vous.
Frère.
GGGXXIX
Tours, 3 mars 1873.
Il pleuvente abominablement, je suis enrhumé comme une tante. J'habite une chambre où il fume assez, la messe dure sept quarts d'heure, et le fameux clos de cette fameuse maison rapporte quelquefois, dit-on, quatre-vingts pièces de vin, mais plus souvent cinq ! Il fallait voir la mine de l'ami Lafon, quand le closier a révélé ce chiffre absolument oublié. A la vérité, ce n'est pas constant : on a quinze, on a vingt, on a vingt-cinq. C'est le beau ordinaire, cinquante est le très beau extraordinaire. On a aussi des années de rien du tout, et alors l'année de cinq fait plaisir. Cette célèbre année de quatre-vingts a existé; mais, en remontant à la source, il se trouve que ce fut l'année du déluge.
Alors, je vais chez les Ratel, je me promène dans le musée1, et je disserte sur la peinture. Il y aurait bien le pont, mais la pluie perce la peau et le vent emporte le chapeau. Je disserte donc, je donne mon avis sur Michel-Ange; et quand je suis bien lancé, Lafon tout à coup : « Dis, Veuillot, a-til un grand talent, M. X.? » Je réponds là-dessus, et nous continuons à propos d'autre chose.
Le tout va d'ailleurs très bien , à cause de l'excellence de mon ami. Il me soigne pire que si j'étais malade. Le matin, il me fait mon feu, qui généralement commence à brûler quand je quitte ma chambre pour n'y plus rentrer de la journée. Je suis nourri très abondamment, au beurre frais et au poivre, que je mouds moi-même, ce qui est bien meilleur pour la santé. J'ai du café au lait et c'est du lait au lait. Ce soir, nous donnons à dînera Langlois, et demain, s'il pleut, nous achèverons mon portrait: s'il ne pleut pas, nous irons acheter un autre château. Jusqu'à présent, le comte P... semble passer à l'oubli; j'ai soin de ne pas le réveiller.
Voilà ! Pourquoi vous dissimulerais-je que je ne rentrerai pas sans plaisir ?
Votre très humble et tout dévoué
Serviteur.
1. M. Emile Lafon était alors conservateur du musée de Tours.
GCGXXX
Tours, 5 mars 1873.
Ma Sœur,
Je suis vraiment fâché de t'avouer que ce rhume est une grippe absolument digne de toi. Froid, chaud, loux, mouche, courbature, rien n'y manque, tout s'y trouve en même temps. Quel malheur de n'être pas à la maison ! Je perds la plus belle occasion de faire mon malade. Ici je pose pour l'homme bien portant ; je vais diner à l'archevêché, et je fais des discours avec une voix qui suffirait à peine pour dire : « Je meurs.» Mon portrait avance. Il est vivant, lui. C'est une fameuse ressource, car je ne peux guère lire ni écrire, ni marcher, et je trouverais bien lugubre de rester au lit toute la journée, cherchant l'introuvable bonne position. J'ai mal à la tête, mes pauvres chéries.
Pauvre papa, il a mal à la tête !
Le médecin m'ordonne de l'eau, des rafraîchissants et ipéca. Il a osé parler d'huile de ricin. Il a été bien reçu.
Ghanzy1 a enfin passé. J'ai entendu ce plan... plan... plan ran plan, et je me suis précipité à la fenêtre pour voirie cortège. L'homme était simplement accompagné de deux aides de camp.
Enfin, chère sœur, je vais me coucher au grand jour.