Le tunnel du Mont-Cenis
de vous, je suis si entamé, si mal défendu, que je n'ai pas même le temps de vous dire que je vous aime. Ce n'est plus une vie. Adieu, ma sœur. Je ne sais guère comment je me tirerai de Fréjus, de Marseille, de Lyon, où je dois m'arrêter. Il y a un dimanche à passer. Hélas! hélas! que je suis donc bête de sortir sans yeux, sans pieds, sans main, sans guide, sans vous! Aimez-moi tout de même. A quoi ça vous servirait-il de ne pas m'aimer?
Frère.
Que dis-tu, que dis-tu de cette encre?
6 janvier 1873. — Ciel tacheté, air doux, grand déjeuner tout à l'heure, grand dîner en perspective, grande soirée après : quarante personnes en cercle, et monologue. Ah! si j'avais su!
CCGX'XIV
Nice, 7 janvier 1873.
La raison parle par tes lèvres, sœur chérie. Je m'étais dit tout cela ; j'en avais parlé à Imbert, qui devait m'accompagner,et voilà pourquoi, poussant vers Rome, je poussais peu. J'ai accueilli les obstacles que je pouvais percer; ils n'ont été qu'un à-propos. Depuis le discours, je me sens en disgrâce1. J'y suis vraisemblablement pour le petit
1. Allusion à une récente campagne des catholiques libéraux contre l'Univers, campagne menée avec tant d'ardeur, que ses
toujours d'ici-bas. Si la disgrâce était doctrinale, elle serait sérieuse, et je n'y resterais point; personnelle, elle n'est qu'amère, et ne finira pas. C'est le cas de dire : Fiat! Je le dis sans allégresse et sans désespoir. Hélas! hélas! perfectionnons nos vertus : elles en ont besoin. On a trop tourmenté le Saint-Père à mon sujet. Ce n'est point ma faute, car j'ai été accusé injustement; ce n'est point la sienne, car j'ai été accusé subtilement. Prenons cela pour la part de justice qui s'y trouve, et achevons correctement notre journée.
Il fait un temps! ah! quel temps! et c'est d'un beau! Gomme je vous amènerais ici, n'était l'impossibilité d'y vivre de notre vraie vie!
Je pars jeudi matin pour Cannes et les îles de Lérins. Je déjeune vendredi à Fréjus, chez l'évoque, et je vais coucher à Toulon, où je trouverai Scias1, qui me fera voir le bagne. Samedi, je couche à Marseille et j'y reste dimanche. Lundi, je pars à dix heures. Paris! Paris!
Le frère brûle Lyon, malgré Prosper Dugas, de
plus en plus parfait.
Ton frère.
Je t'aime étonnamment, sans le moindre étonnement.
meneurs avaient réussi à arracher au Saint-Père une sorte de blâme, dont Pie IX fit savoir peu après à Louis Veuillot qu'il ne devait pas se croire atteint, mais que ressentit vivement le rédacteur en chef de l'Univers.
1. M. Scias, officier de marine très distingué, constant ami de Louis Veuillot.
CCCXXY
Nice, 8 janvier 1873.
Ma Sœur,
J'ai un moment de vide ; je le bouche en t'embrassant. Il fait un très beau soleil, mais j'ai tout de même une ombre dans le cœur, et, pour la chasser, il ne faut rien moins que vous.
Penser que je ne puis aller à Rome, est une situation que je n'avais point prévue. Elle a ses pointes. Ce qui n'est pas raisonnable peut encore être pointu. Je ne puis aller à Rome sans voir Pie IX; et, grâce aux perfides habiletés de nos ennemis, je ne peux voir Pie IX sans risquer des choses désagréables, que rien ne justifie. Donc, je ne puis aller à Rome. Voilà un parfum que le bon Dieu ne me comptera pas pour volupté. Jy réfléchirai plus d'une fois, sans y trouver aucun rafraîchissement. Après cela, que le bon Dieu soit béni!
J\ai parlé hier pendant une grosse heure, et ce matin, à la conférence de Saint- Vincent de Paul, une bonne demi-heure, pour cinq francs de ma poche. Il paraît que c'est brillant. Si les dames qui en portent (des brillants) en sont aussi assommées que moi, je cherche à comprendre pourquoi elles ne les vendent pas.
Le soleil et le P. Lavigne font l'impossible pour me retenir encore un jour. Je ne crois pas qu'ils en viennent à bout.
Adieu, chère sœur. Je travaille à quelques
oranges. Fais mes amitiés à notre frère cl à nos amis.
Je suis
L'Auteur du Parfum de Rome.
Inutile de dire que je n'oserai jamais manger les mille francs! Donnons-les au Denier de Saint- Pierre.
Le lendemain. — Et puis, il fait si étonnamment beau et bon, et l'on m'a tant prié, que j'ai prolongé d'un jour pour diner ici, de deux pour aller là, de trois pour manger la soupe du docteur Imbert, et enfin remis mon départ à dimanche, pour coucher à Fréjus chez Monseigneur, sauter à Marseille, et filer lundi en brûlant Lyon. Tu peux m'écrire à Marseille. Adieu, sœur.
Ma Sœur,
Nice, 9 janvier 1873.
Il semble par la dépêche du Journal de Nice que Napoléon va mourir. Alors, bonsoir au soleil! je me rends à mon poste, et je laisse qui voudra manger les soupes où je suis invité.
Tu me fais bien de l'honneur en regrettant de n'être pas une de celles que j'admire. J'aurais cru qu'avec ton grand bon sens politique, tu préférais
être celle qui règne. Mais il arrive tant de changement !
J'ai visité aujourd'hui l'Océan, vaisseau formidable, qui ne roule pas et qui porte le pavillon amiral. Je suis tombé sur trois officiers des nôtres, et le commandant a voulu lui-même me montrer le bâtiment. Ça ne se fait que pour les vicaires généraux. J'ai invité ce bon commandant avenir visiter ma cabine lorsqu'il fera une course à Paris, et je lui ai dit que je le présenterais à mon amirale.
Voilà!
Ma Sœur,
CCGXXVII
Nice, 10 janvier 1873.
Alors, puisque mon empereur supporte l'opération, je reste au soleil, et je vais déjeuner chez les carmes du Laguet. On dit qu'il n'y a rien de si beau, et c'est un pèlerinage. Si ces pèlerinages sanctifient, je n'en sais rien; et si j'accomplis celui-ci sans ombre de remords, je ne veux pas le jurer. Du Laguet à Menton, c'est une heure : j'y vais. Mais cette heure fait un jour. Il s'ensuit que je ne peux pas me trouver en route le dimanche. Je ne pars donc que dimanche après la messe, pour Marseille. J'y trouve tes lettres, qui me manquent beaucoup, et enfin j'arrive. Au fond de tout cela, je ne suis pas content; et ce qui me vexe, c'est que tu diras que je fais ce que je veux. Sans doute, mais
rien n'est plus faux. Je suis faible : voilà le grand point. Il est étonnant que je veuille toujours apprendre de nouveau une chose que je sais si bien. Je ne m'en confesserais pas, si je pouvais renoncer à t'écrire. Cherche, cherche des hommes qui aiment mieux perdre toute considération que de te donner une inquiétude. Reçois-moi tout de môme avec bonté, quand j'arriverai enfin. Tu ne feras après tout qu'imiter le bon Dieu. Je te salue bien respectueusement.
J'ai enfin reçu la lettre de ma pauvre Lulu. Je t'aime bien, ma Lulu, et je ne t'ai pas accusée ; et toi aussi, mon Agnès; et toi aussi, ma sœur; et toi aussi, mon frère.