Le P. Paul Lafon, bénédictin, fils de M. Emile Lafon
radis; mais, maintenant, la Tour n'est que le paradis des pécheurs. C'est ici un paradis choisi et réservé.
J'y ai pour moi seul le bon père, la bonne mère et la maîtresse des novices. J'y mange des ormais (nous disons des ormeaux), du bar, des crevettes et de la soupe au poivre. J'y digère sur les falaises, pelouses ouatées de fleurs d'or, d'argent et de pourpre. Mes fenêtres voient la mer, les sables, les rochers. Au loin Saint-Malo et son clocher pointu; Saint-Servan et la tour grosse; Erquy, notre Erquy, n'est pas loin du cap Fréhel, que je vois. Il y a même des arbres. Je jouis d'un silence immense, égayé par le sel marin de la bonne Mère générale. Enfin je reste demain, et c'est bien beau de ne pas rester plus longtemps, mais il faut se faire une raison. Tu ne peux te peindre un bord de mer plus charmant. Pas une cabane de bain, pas une maison de baigneurs. C'est un autre Erquy plus sauvage. Tout le monde est bien portant. Le corps du bon Féburier arrive ces jours-ci, accompagné de Thureau et d'Olivier fils ; M'ne Féburier reste à la Tour pour faire son noviciat. La charmante et excellente femme veut achever sa vie sous le voile, auprès du corps de son mari, à l'ombre de la belle église qu'elle a élevée. Tout cela est beau et bon.
Je partirai de Saint-Malo mercredi à midi pour aller coucher à Solesmes ; de Solesmes jeudi pour aller coucher à Tours ; de Tours vendredi pour aller coucher à Paris. On ne peut aller plus vite dans ce pays de lait et de beurre.
J'ai reçu dimanche une lettre de toi, une de Luce, une d'Agnès. Le journal m'avait appris la mort de la pauvre bonne princesse1.
Adieu, chère sœur. Je me repose véritablement. Je marche, je dors, je mange, et de plus je peux dire que j'aime. Tout va bien, si tu peux en dire autant.
Tout à toi. Ton Frère.
GGGXXXIV
Tours, 6 juin 1873.
Ma. chère Sœur,
Tout va bien. L'hiver est revenu, mais cet affreux temps me force à faire des lettres inutiles. Gomme, évidemment, je suis venu dans le monde en grande partie pour cela, j'accomplis ma vocation. C'est tout de même une drôle de vocation. J'ai d'ailleurs une bonne table à écrire, une bonne cheminée et un bon lit.
Demain, je pars pour le Mans et la Tour, en exécution du programme. Il sera suivi de point en point, si le Père abbé est à Solesmes; s'il n'y est pas, je resterai un jour de plus à la Tour, et un jour de plus au retour par Tours. Quelles belles rimes !
Inutile de te dire que les Lafon sont parfaits, et qu'en somme Dieu les traite bien. Ils ont, en vérité, un escalier néfaste, et qui vieillirait des