M. Paul Lapeyre, secrétaire de Louis Veuillot
204 CORRESrOXDA>'CE DE LOUIS YEUILLOï
Inutile de te dire que M. Lapeyre est charmant. Il est impossible d'avoir plus de dévouement, d'être plus attentif, etc., etc. Mais il soulève des questions. J'ai aussi pour voisin un merle qui ne sait pas son air.
Je voudrais que le mois soye fini !
CCCXXXYIII
Plombières, 2 juillet 1873.
Ma Sœur,
Oh! oui, je suis mal installé, et le pis est que je ne peux pas être bien. On trouve peut-être ici du malaga. Mais ce qui ne s')T trouve pas, c'est une table à écrire, une chaise à écrire, un esprit à écrire. Or il n'y a point de bonne installation sans ces trois choses-là, surtout la dernière.
Il m'est dur, dur, plus dur que je ne peux dire, d'être absent en ce .moment; mais quel moyen de corriger cette absence? le n'ai rien à dire, il ne me vient rien. J'entrevois tout au plus qu'autrefois j'aurais entrevu quelque chose. Chère sœur, ma situation est vraiment cruelle. Je suis bien portant, je dors, je me promène, j'ai bon appétit; mais je me sens désarmé.
Enfin ! à la grâce de Dieu! J'ai pris mon premier bain ce matin, je prendrai le second demain, je prendrai des douches, je prendrai tout ce qu'on voudra. J'ai hâte de guérir, de revenir... Quand
jetterai-je Vencre, c'est-à-dire, quand pourrai-je reprendre la mer?
Je lis V Univers avec une véritable fièvre. Je le trouve très bien, mais il me semble qu'il serait encore mieux.
Le temps ne nous favorise pas. Hier, il a plu toute la sainte journée. Il faisait froid. Nous n'avons pu faire la promenade que le soir, et en parapluie. Lapeyre s'efforçait de me consoler en me disant : « Gela ne peut durer toujours! » Mais, à la dixième fois, ce n'était plus consolant. Il n'y a pas cent personnes à Plombières, dit-on, et on n'en voit pas dix. Les hôteliers se tiennent sur le pas de leur porte et ne voient rien venir. J'avais bien besoin de cela, je parle de la pluie et du froid, pour me trouver mal ici.
Adieu, sœur; adieu, filles.
Louis.
Console-toi. Voici un trait de génie de Lapeyre, qui améliore la situation : il a imaginé de remplacer une chaise par un fauteuil, et, du même coup, il m'a donné une table à écrire. Ça va mieux, ça me fait déjà du bien. Ce garçon est un trésor.
GGGXXXIX
Plombières, 3 juillet 1873.
Chère Sœur,
Le mieux continue. Il me semble que je renais. Le beau temps renaît aussi. Hier, le soleil nous a permis de faire deux longues promenades; ce n'a pas été sans suer beaucoup, mais enfin on les a faites. Elles seront renouvelées aujourd'hui, et, dans quelques jours, je pourrai, je l'espère, envoyer à V Univers un plat de mon métier. 11 est vrai que je ne sais pas encore ce que je pourrai dire. Dieu pourvoira : l'appétit vient en mangeant.
Notre vie est douce et monotone. L'ennui n'y vient presque pas, cependant. La matinée, jusqu'à neuf heures, est prise par le bain. La poste vient alors. C'est le bon moment. Le journal lu, ta lettre relue, s'il reste un moment avant le déjeuner, il est pour toi. On passe ensuite à la salle à manger. Le festin n'a qu'un mérite : il est court. Mon ancienne hôtesse avait une servante nommée Marie Guelet, avec qui l'on pouvait faire un peu de conversation. Mais mon ancienne hôtesse est avouée à Remiremont, et elle a emporté sa Marie. La maritorne en bas âge qui la remplace est sans discours, en sorte que nous nous levons de table très rapidement. On va se promener jusqu'à deux heures ou trois : on marche, on admire la nature, on s'assied, on reprend la marche. Cela pousse à trois heures. Lapeyre empêche de penser, et rien n'est plus à
propos. Si j'étais seul, ce serait plus agréable, mais je ferais des vers. Nous rentrons, parce qu'il y en a suffisamment, et nous lisons Y Histoire de l'Eglise jusqu'au dîner, qui a lieu à cinq heures et demie. A six heures, c'est fait. Nouvelle promenade jusqu'à neuf heures environ, et je me couche pour recommencer le lendemain. Si la bête ne se trouve pas bien de ce régime, où tout lui est donné, c'est qu'elle n'est pas raisonnable.
Du reste, je ne vous quitte pas. Vous êtes là toutes les trois. S'il n'y avait point de journal, je m'arrangerais de vivre ainsi pendant huit jours.
Adieu, très chères. Je m'aperçois de la difficulté de mettre l'orthographe. Si je me laissais aller à ma pente, je serais l'imitateur ou le modèle de plusieurs de nos amies du grand inonde.
Louis.
GGGXL
Plombières, 5 juillet 1873.
Ma Chérie,
J'ai écrit hier à M. de Belcastel. Ma lettre, quoique courte, m'a coûté des efforts qui m'avertissent d'attendre encore quelques moments. Le médecin prétend, du reste, que les eaux feront merveille; il jure qu'il me remettra à neuf. Hélas! je veux bien.
Le temps a été mauvais hier; il est beau aujourd'hui. Umbra, lumen! Ce qui est toujours admi-
rable, c'est la lettre de M. de Belcastel1. J'y trouve des fautes de littérature; mais il s'agit bien de cela! D'ailleurs, ces fautes elles-mêmes sont des bénéfices. Je vote une gratification à celui qui a eu l'idée de lui faire écrire cette relation de Paray. Elle marque un pas, et un grand pas, dans la politique. Il est venu un homme nouveau, et celui-là dit plus que Montalembert, Lacordaire et tous les autres. Il n'apporte pas une idée à lui, il apporte l'idée de Dieu. C'est ce qui le distingue avantageusement des autres.
Je reviens à ma santé. Je suis plus mal qu'avant mon départ, mais ce mal est un mieux. Je suis las ; j'ai des sueurs abondantes à la moindre fatigue; point d'appétit, mais ma tête se dégage.
Ce matin, j'ai reçu une première douche. Gela se pratique après le bain. Je me lève dans ma baignoire vide, je prends la pose de Vénus, et un monsieur, armé d'une lance semblable à celle des arrosoirs publics, me perce jusqu'aux os, pendant que je tourne sous cette averse comme un oiseau à la broche. Le monsieur, étant employé de l'Etat, dessine sur ma peau un drapeau tricolore et d'autres emblèmes politiques conservateurs. Si j'étais arrivé avant le 24 mai, il aurait écrit Vive Thiersl ce qui m'aurait bien vexé; mais il a écrit : Vive Mac
1. Il s'agit de la lettre adressée par M. de Belcastel à l Univers, pour rendre compte du pèlerinage à Paray d'un certain nombre de membres de l'Assemblée nationale, qui y avaient fait, dans la mesure de leur pouvoir, une consécration solennelle de la France au Sacré-Cœur.
Mahonl (M. Lapeyre prononce Ma Mahon), et mes sentiments politiques ne sont pas froissés du tout L'opération dure cinq minutes. C'est assez. J'aurai ce plaisir tous les jours. Il me coûte un franc, plus le prix du bain, qui est de trente sous. On n'est pas malade pour rien.
Je passerai par d'autres douches plus coûteuses. L'ambition du médecin est de me pousser à la douche écossaise, qui est à deux lances, l'une chaude, l'autre froide. Gela doit coûter au moins quarante sous. Mais il faut se bien conduire pour en arriver là. J'aurai aussi des douches intérieures. On ne veut pas les appeler lavements; mais, dame, c'en est. On s'assied sur une canule, et ça va toujours ! On est rincé comme une vieille bouteille. Il paraît que ça passe partout. G'est-il drôle ! J'en ignore le prix, mais tu juges bien que ce n'est pas peu. Du reste, on n'emporte pas ce qui sort. L'État s'en charge.
Tout cela m'occupe, et me laisse assez tranquille.
Dis à nos filles que je tâcherai de leur écrire demain, jour de repos. Fais nos compliments à nos amis. Adieu, ma sœur. Je m'arrête, sans être trop las.
GGGXLI
Plombières, 7 juillet 1873.
Je t'assure, ma sœur, que tu as de l'esprit, de l'éloquence, même de la raison, et qu'il n'y a rien de mieux à dire que ce que tu dis. Au fond, je suis
de ton avis: tant qu'on n'est pas couché, il faut soutenir que l'on se porte bien. Le mal vous vexe ; mais on se figure qu'on a le plaisir de le vexer, et ça lui fait un nez prodigieux. Seulement, je ne peux pas faire mon article, et je bisque considérablement. Cependant je le vois, mon article : c'est quelque chose. Reste à casser la ficelle qui m'empêche de l'attraper. Canaille de ficelle !
Tu conviendras qu'il est agaçant aussi de n'avoir qu'un encrier plein de bourbe, et qu'une plume qui ne sait plus l'orthographe à tremper dedans.
Mon petit costume est arrivé. Je l'ai essayé devant Lapeyre , qui le trouve parfait. Il n'y voit qu'un défaut : il a, dit-il, une bosse, pas bien grande. Peut-être qu'il se trompe... Il est néanmoins persuadé que le tailleur y trouverait à reprendre... et que le boulanger fourrerait bien dans cette bosse un pain de quarante-huit livres. « Ce serait un gros pain, Monsieur Lapeyre... — Oui, Monsieur. » Sauf cela, le costume est charmant et va très bien.
Ma vieille aveugle aussi va très bien, et me fait des cours de littérature de plus en plus précieux. Ce qui me chiffonne, c'est qu'il y a bien huit années qu'elle n'a entendu la messe, parce qu'elle demeure dans un village à une lieue de montagne. Il faut que j'avise à cela et à lui donner un habit.
Elle m'a dit aujourd'hui qu'elle avait conservé ses dents, sauf quelques-unes « qui lui manquent dans le derrière ».
Adieu, ma sœur. Je vais diner tout à l'heure chez M. le curé avec quatre autres, M. Lapeyre, un procureur delà République, « sa dame », et encore quelqu'autre.
C'est beaucoup.
Tout à toi.
Louis.
Et cette charmante Mme Henrez qui m'a envoyé une caisse de fraises !
GGGXLII
Plombières, 9 juillet 1873.
Ma Sœur ,
Un mot pour ne pas perdre les bonnes habitudes, et ne pas jeter ta bonne tête à travers champs.
J'ai écrit à Frédault et à Eugène. Du reste, rien de nouveau.
Je me rends demain au Val-d'Ajol, à deux lieues d'ici, chez un curé qui célèbre sa résurrection. C'est ce bon curé qui prenait Eugène pour mon fils. La journée tout entière sera prise. Il y aura des bouteilles qui ne s'en relèveront jamais, et peut-être que je ne t'écrirai pas.
Vendredi, grand jour! je commence la douche
écossaise.
Tout à toi.
Louis Veuillot.
CCCXLIII
Plombières, 14 juillet 1873.
Ma Sœur,
Il faut songer au départ, qui aura lieu, je suppose, lundi. Mais, hélas ! ce ne sera pas encore le moment du retour, puisque je dois une visite à l'évêque de Saint-Dié, laquelle ne me prendra pas moins de trois jours, dont un de voyage. Réglons donc nos affaires.
1° Le curé de Plombières m'ayant offert un instrument de musique pour mes filles, je lui dois un dédommagement. Enjoins à Palmé d'envoyer au curé un exemplaire de quelque chose : je suppose qu'il aimera un Ça et là.
2° J'ignore ce que je devrai à l'auberge. Il y a bien des faux frais. Le vin et le blanchissage sont à part, les bains aussi, les douches sont à part des bains; les aveugles, qui sont nombreux, sont à part des douches; le médecin est à part de tout. Il ne s'agit pas de se montrer cancre, comme je l'ai fait la première fois, par une heureuse ignorance des usages : en conséquence, envoie-moi de l'argent. Je ne te dis que cela ! La douche écossaise va son train. C'est ce soir la quatrième. Il y en aura d'autres, sans compter la douche intérieure, dite ascendante. Celle-là travaille beaucoup. On dit que nous avons trente lieues de boyaux : elle les parcourt. Oh! la sale! Mais il faut payer.
Enfin ce sera fini lundi ! Mardi, au plus tard,
j'irai coucher à Saint-Dié. Je resterai mercredi, je repartirai jeudi. C'est encore bien long! J'arriverai remis à neuf, si j'en crois le médecin. Je sens que je vais mieux...
Oui, mais voilà le médecin qui insiste pour que je reste encore au moins dix jours; et si j'étais sage, dit-il, j'irais jusqu'à douze. Ça me défrise. Je m'étais fait une idée de m'en aller le vingt-et unième jour, sans attendre un moment de plus. Il dit à cela que vingt et un jours ne sont pas vingt et un bains, parce qu'il y a des repos nécessaires. Ce n'est que trop vrai.
Je me pile.
Je me pile fortement.
Je t'embrasse avec la même force.
Observe que l'orthographe revient.
On a baissé la douche froide de dix degrés.
Ma chère! c'est terrible !
Plombières, 16 juillet 1873.
Chère Sœur,
Je t'écrivais hier une lettre, que j'ai trouvé bon ensuite de ne pas mettre à la poste, et j'ai bien fait : je te disais que j'avais commencé un article et que je n'avais pu l'achever, malgré tous mes efforts. En vérité, j'étais désolé. J'ai voulu attendre. Ce matin, je me suis mis à l'œuvre sur un autre
sujet. Ça ne va pas tout seul, il y a encore du tirage, mais c'est mieux. J'en reviendrai, je l'espère. J'étais atteint plus qu'on ne pouvait le croire. Je cours à ma douche. Depuis trois jours la pluie ne cesse pas.
Je ne t'ai pas dit de venir, parce qu'en vérité ce n'était pas la peine. Le pays d'ici est joli, mais mal commode, cher, et impraticable autrement qu'en voiture. Impossible de remuer sans grimper. Quatre cents francs me suffiront au delà. Je te rapporterai le reste, foi d'homme. Je suis effrayé de la facilité avec laquelle l'argent coule : c'est pire que l'eau. Ma modestie est cependant exemplaire : je ne me suis permis qu'une seule voiture, pour aller dîner aux champs, chez un curé. C'est à la porte de Plombières ; elle m'a coûté dix francs.
Adieu, sœur chérie. Prends confiance. J'ai une mine charmante; mais la tête... Cependant, véritablement, j'éprouve un vrai mieux.
Louis.
Ce pauvre gros ! mais pour moi la sciatique n'est rien. Tout est dans le mal ou plutôt dans le vide de la tête. Oh ! ma sœur, que j'ai passé de mauvais moments ! Heureusement que j'en ai profité pour me convertir ! Je fais la grande prière le matin et le soir, avec les litanies. Je m'en trouve très bien.
Vois-tu cette écriture et cette orthographe presque irréprochables ? C'est ça qui est beau ! Mais ne faisons pas le fier, de peur d'être rat-
trapé. Je suis encore faible sur la philosophie. Est-ce que tu crois que j'ai cru qu'Eugène irait chez le président ? Est-ce que tu crois que je crois qu'il n'ira pas ?
GGGXLV
Plombières, 17 juillet 1873.
Ma Sœur,
Le curé de Plombières, qui est vraiment gentil, m'emmène chez un autre curé, situé à sept kilomètres, et je pars sans avoir fait mon essai littéraire. Le médecin dit qu'il faut sortir de la ville : je me conforme à l'ordonnance. Pas d'autre nouvelle pour aujourd'hui, pas d'autre cœur non plus. Je suis brûlant de tendresse pour ma sœur et mes filles; plus brûlant qu'hier, et demain je serai plus brûlant qu'aujourd'hui. Plus on me mouille, plus je brûle. Effet singulier des eaux!
Papa.
GGGXLVI
Plombières, 18 juillet 1873.
Ma Sœur chérie,
Hélas ! encore un peu de patience ! Ça va toujours bien ; mais ça ne va toujours pas. Ma pauvre cervelle était vraiment très décrochée. Elle se remet peu à peu. La lecture ne me fatigue pas du
tout, les lettres familières sont presque expédiées ; je peux corriger, et j'ai fait un petit travail assez bon sur un vieux livre de ma façon. Mais la composition traîne. Dès que j'ai la plume à la main pour écrire d'un seul côté du papier, tout se brouille et même disparaît; il ne me vient pas de phrases toutes faites. Cependant, je sens maintenant que je me remettrai.
Ma journée d'hier a été très bonne. J'avais cinq ou six curés lorrains autour de moi et d'une savoureuse soupe aux choux. Je leur ai fait un petit discours, qui les a contentés. Il est vrai que c'étaient de purs curés de campagne, et qu'ils sont bienveillants. Néanmoins je reviens. Je ne sors pas de la douche écossaise. Tous les jours j'en prends une très fidèlement, et un bain. Le beau temps est revenu ; mais le vrai beau temps sera quand je pourrai revenir. Ce ne sera pas sitôt que je voulais. Je compléterai mes vingt et un bains : le médecin le veut, et moi aussi. Il ne s'agit pas de badiner.
J'ai reçu les quatre cents francs et les passes; le Aroyage pour aller à Saint-Dié prend un jour. Cet éveque-là peut dire que je lui fais un sacrifice.
Bonjour, ma sœur ; bonjour, mes filles. Oh ! quo je m'ennuie î
Papa.
CGGXLYII
Plombières, 19 juillet 1873.
Ma Chérie ,
Le médecin me purge demain à la magnésie ; mais ce n'est pas le plus curieux : je ne pourrai peut-être pas aller demain à Saint-Dié. Les Prussiens, en se retirant, passent en masse par cette ville. Il y aura trente mille hommes, dont le défile commence précisément samedi. L'encombrement sera tel, que l'évéque a décommandé sa retraite pastorale pour en loger dans le grand séminaire. D'une part, je crains de le gêner; d'une autre part, je ne suis pas du tout jaloux de voir une armée prussienne, môme en retraite. Nous n'avons pas obtenu cette retraite comme je le voudrais. Je négocie donc avec l'évoque pour m'en aller par le plus court chemin, et sans le voir. Je ne sais pas du tout comment je m'en tirerai ; mais l'espoir de gagner deux jours et plus me soutient beaucoup.
Ne t'effraye pas de cette magnésie : je vais véritablement bien; j'achèverai mon article; je ne dis pas que ce sera tout à fait du premier choix : j'ai encore de l'embarras , mais je sens que je prends le dessus. Tu me verras arriver bien réparé, et tes bons soins achèveront ce qui manquerait encore.
Ici, orage sur orage, et perpétuelles variations de température. C'est ce qui prolonge mes em-
barras. Je ne me sens pas si bien, lorsqu'il tonne. Néanmoins, je reprends. Ah! que c'est agréable à dire, et quel plaisir de sentir qu'on se retrouvera tout entier, ou à peu près!
Tout à toi.
Louis.
CCCXLVIII
Plombières, 20 juillet 1873.
Ma Sœur,
Je me sauve à la campagne, et je t'envoie les deux passes pour qu'on les refasse encore, s'il y a moyen, puisque je ne vais pas à Saint-Dié. J'ai voulu attendre ta lettre avant de partir, ce qui m'a mis en retard.
Les passes doivent être d'Aillevillers à Paris.
Dis à ces demoiselles que M. Lapeyre joue de l'épinette. C'est un piano; il se vend quatre francs, dans un site qui en vaut trois.
Tox Frère.
GGCXLIX
Plombières, 21 juillet 1873.
Ma Sœur,
Reçu caisse figues. Tu es ma sœur, et je t'aimerai toujours.
J'ai reçu aussi une nouvelle douche écossaise, C'est une faiseuse d'embarras. Elle me fut admi-
nistrée en abondance, lors du premier Plombières. Depuis ce temps elle a changé de nom. Du reste, elle a du mérite.
Je commence à être accablé d'ennui. C'est pire que la chaleur, qui, en somme, est modérée par l'ombrage et par l'orage. Gela m'oblige à te faire un aveu : c'est que M. Malpartout n'est bien que chez lui; mais n'en abuse pas, ma sœur. Tu m'as dit qu'on me raconterait un vilain trait d'X. Gela ne peut donc pas se confier au papier! Quoiqu'il en soit, un vilain trait de plus ou de moins, dans l'histoire d'un homme politique qui travaille pour lui, ne servira ni pour lui ni contre les autres. Tant pis pour X. ! je ne me départirai pas d'une noble indifférence ; je m'abstiendrai soigneusement, comme toujours, de lui rendre le trait, de le parer et de le prévenir. Je suis plus résolu à ce dédain que je ne fus jamais. Dans cette inaction forcée que la maladie m'impose, je n'ai pas laissé d'employer mon temps : j'ai fait une petite revue de conscience, je pourrais dire une retraite ; j'ai trouvé pas mal de choses à corriger dans ma vie, mais je n'ai point vu que j'aie notablement à changer mes rapports avec les hommes, surtout ceux qui sont préoccupés de leur gloire.
Le bon évèque de Saint-Dié m'a envoyé une seconde sommation très aimable de l'aller voir. J'ai répondu que je n'y manquerai pas à la fin de mon traitement; mais la fin du traitement coïncidera avec l'ouverture de la retraite, et il loge une famille prussienne, en sorte que, de toute façon,
il vaut mieux que vous n'y veniez pas. J'irai passer un jour chez lui, et je reviendrai vous trouver chez vous, où vous êtes si bien ; on verra ensuite.
La pauvre Mmc B. a perdu son mari. Elle a pu lui faire recevoir les sacrements, un jour avant qu'il tombât dans l'imbécillité où il est mort.
J'écrirai au malheureux J... Je conviens que j'ai eu de grands torts envers lui; mais ma maladie me servira à tout arranger.
Adieu, chère sœur. On voit ici assez de Prussiens qui viennent en partie de plaisir de leurs garnisons. Hier, la ville en était pleine. Ils ont l'air bien insolents.
Tout à toi.
Louis.
CCGL
Plombières, 22 juillet 1873.
Ma Sœur,
Alors, puisque vous êtes si contents de mon article, je vous en enverrai un autre. Il est aux trois quarts fait, et vous l'auriez eu aujourd'hui, si le curé de Plombières, de plus en plus gentil, ne m'avait pas pris pour un petit diner. Envoyez-lui Rome pendant le Concile.
Un petit diner commence à midi et finit à deux heures, jamais plus tôt. On cause une heure, un quart d'heure et quinze minutes en sus. On prend congé, c'est une affaire de vingt minutes, et le temps est venu de se faire arroser à l'écossaise. Il
faut une heure pour cela, à cause des rhabillages et des abbés qui se rencontrent sur les chemins. C'est là que j'en suis ; pas moyen de finir l'article. Je n'ai que bien juste le temps de me féliciter du suffrage qu'obtient le premier. X'espérez pas pourtant me persuader que c'est ce qu'on peut appeler un bon article ; il n'y a que Vives qui puisse aller jusque-là. Mais enfin je suis désensorcelé, et vous êtes contents. Je me réjouis de votre joie, je la partage, j'en rends grâce à Dieu. Les abonnés féroces feront un feu de joie. J'ai vu cela par mon curé : il m'a confessé qu'il attendait ce jour.
A présent que c'est fini, que vous dirai-je de vos lettres charmantes? Elles ont été ma consolation. Vous êtes la plus parfaite donneuse de nouvelles qui soit sous la voûte azurée.
Ah! que le P. Marquet1 est bon ! Il n'y aurait de plus parfait que lui, s'ils pouvaient parler, que ceux qui ont fait ces vers; mais ils sont morts.
Ainsi, l'un de nos ministres rate. Eh bien! je vous dirai que ça ne m'étonne pas, et je crois qu'ainsi ratera M. de Broglie. Il faudra les laisser rater tous. Et ensuite viendront d'autres, qui doivent aussi rater. Cependant le bon Dieu fait son œuvre; et quand tous les hommes auront raté, l'œuvre sera faite.
Là-dessus, je vous quitte, parce que, si je ne ratais pas cette lettre, elle ne partirait pas.
1. Le P. Marquet, jésuite, avait envoyé une pièce de vers en l'honneur de Louis Veuillot.
CCGLI
Plombières, 24 juillet 1873.
M.v Sœur,
Pendant que M. Lapeyre t'écrit, comme je l'en ai chargé, j'échappe au curé et je t'envoie deux mots. Ça va Lien : je reviendrai en bon état samedi, s'il plait à Dieu, et je reprendrai mon cher métier. Tu connaîtras alors quelques désastres dont je ne t'ai rien dit pour ne pas t'inquiéter. Mon habit est né malheureux : on y a fait des taches de soupe dont il est mal guéri ; j'y ai fait des taches de cambouis dont il n'est pas guéri du tout. Une petite fille qui nous sert (elle s'appelle pourtant Elise) a bien enlevé la tache; mais elle a enlevé aussi l'étoffe. Elle était très hère de cela : « Il n'y a plus du tout de tache, Monsieur. » C'est vrai : il n'y en a plus, et il n'y en aura plus, vu qu'on ne saurait où les placer. Je donnerai tout de même un bon pourboire à cette jeunesse, puisqu'elle s'appelle Elise, et parce que son curé la connaît bien.
Hier, une pauvre femme m'a demandé la charité sur la route : elle était vieille au possible, et même à l'impossible ; elle revenait à pied d'Épinal ; elle ne savait que devenir, etc. Je lui ai donné ce que j'avais de sous; malheureusement, il n'y en avait que peu. Elle les a pris, les a comptés, et m'a dit : a Eh bien! merci, Monsieur! vous êtes bien raisonnable ! » Adieu.
GGGLII
Solesmes, 29 août 1873.
Mesdames et très chères amies,
J'avais mis dans ma tête de vous écrire à toutes séparément; mais je suis contraint de vous dire bonjour collectivement : les lettres, les visites, les diners en ville, pleuventsur moi. Dimanche, pour la Saint-Louis, à l'abbaye, où l'on avait mis devant mon assiette un arbre blanc ; avant-hier, chez mes Lafon, en l'honneur de la famille Landau, qui avait fourni la vaisselle, les fruits et les fleurs; demain, chez les mômes Landau, avec tous les Lafon, plus Mme Boulanger. Hier, j'ai fait un article; aujourd'hui, j'en ai un à faire. Je vous demande si c'est une vie? Je me débats pour ne pas déjeuner demain à l'évêché d'Angers. Plaise à Dieu que je trouve le repos au Pouliguen, dans le centre orageux du monde, sur les bords orageux de la mer!
J'aimerais à passer la journée dans la chambre boisée1, à ne rien faire. En somme, je ne suis bien que là.
J'ai fait mon pèlerinage de Notre-Dame du Chêne, qui est en train de devenir une grande, belle et magnifique église. J'ai réussi à n'y pas déjeuner ; mais je n'ai pas réussi à ne pas parler tout le temps du voyaye, aller et retour, au milieu d'un groupe ami de la parole, qui me faisait de la pous-