La chambre de Mlle Veuiliot
sière à droite , à gauche et de chaque côté. O chienne de vie ! Dans la chambre boisée, point de poussière, du moins pour les yeux grossiers et imparfaits de plusieurs d'entre nous.
Pour l'accueil, pour la bonne amitié, je n'ai point à vous les décrire. Il y a des prairies et des chemins couverts, où mes mauvaises jambes se trouvent assez bien. Je prends mon petit café au lait tous les matins, etje mange des figues toute la journée. Ça me fait mal. Mon estomac ne m'aime plus comme autrefois. Adieu, femmes chéries et dignes de l'être. J'espère qu'après-demain j'aurai enfin la joie de vous écrire.
Tripàter.
Fernex-Voltaire l, 7 décembre 1873.
A la plume de fer.
Tu sais, chère sœur, mon bon voyage, il continue ! Je suis un peu désoppressé. Lapeyre n'a dit que peu de mots célèbres. Il m'a fait connaître la rive droite du Rhône, et la rive gauche, qui est à l'opposé ; il m'a également révélé la source du fleuve fameux, qui est supposé traverser un lac. On dit qu'il s'y jette, et cela parait avéré; mais saiton s'il en sort? Du reste, j'ai fort bien dormi la
1. Louis Yeuillot avait été invité à passer quelques jours chez Msr Mermillod, alors en exil à Fernex.
nuit suivante. J'ai vu le château de Voltaire. Le
gredin était bien logé. Grandes allées et beaux
arbres. Un air de Trianon. C'est aussi beau et
plus clair que Bourbilly, avec une incomparable
magnificence de nature. On voit le mont Blanc,
quand on le voit. Le temps couvert m'a préservé
du saisissement, et dispensé de l'évanouissement
qu'une nature un peu délicate doit à ces grands
spectacles de la nature. Lapeyre en a été quitte
par la même occasion.
Ce matin, après un soleil réparateur, café au
lait. La vache demeure porte à porte avec moi; je
la sens. Combien ce bon café au lait de la vache
m'a fait penser à vous ! On m'emmène dîner à la
cure. Il faut vous dire adieu. Demain, je pars sans
être entré dans Genève.
Je vous embrasse.
Louis.
Avril (en courses à travers champs), 26 juin 1874.
Sœur,
Continuation du beau temps, de l'appétit, de la paix. En somme, il y a ici des récompenses méritées , et quelques souffrances qui pourraient n'y pas être. On a mal aimé les enfants, on les aime mal. C'est dommage. Ils s'élèvent à être malades, personnels, pédants. Martin a son avis sur toutes
choses, et ne s'inquiète pas de contredire père, mère et voisins. Ce matin, au sortir de la messe, il contredisait vertement le prône, que son père trouvait bon. Il était appuyé par mademoiselle. Peut-on donner le nom de mademoiselle à ça ! Ma foi, j'ai perdu patience : j'ai redressé le gamin et la pécore, voyant que le père, hélas ! faiblissait. On m'a trouvé cinglant; je l'étais un peu, et j'ai au moins ramené le silence. La demoiselle, puisque demoiselle il y a, a fort rougi. Si elle faisait demain un héritage, je serait fort étonné qu'elle s'abonnât à V Univers. Elle m'a semblé une Clara, mais moins gigantesque en âme, en esprit et en corps. Elle a quelque chose de rare cependant : ses oreilles. Elle pourrait s'y coucher, et il resterait de la place. Je doute néanmoins que mes bonnes grosses vérités y aient pu entrer.
O mes filles ! que votre tante vous a rendu service, en vous apprenant à ne pas mourir et à peu parler! Des sottises ordinaires deviennent énormes, suivant ceux qui les disent et ceux devant qui ils les disent, et la maladie d'être malade est la plus affreuse qu'on puisse avoir. Si cela continue, le pauvre petit Martin s'attirera des calottes, et la pauvre petite fille, des sifflets; et, ce qui est pire, ils n'aimeront pas comme ils le devraient des parents véritablement tendres et dignes d'amour; et ce ne sera pas tout à fait injuste, parce qu'enfin cet amour les trahit.
Il y a dans le monde quelque chose de plus abominable que la pose ; mais rien n'est plus bote
et plus traître, et ne va plus directement contre le but où elle vise, qui est d'escroquer l'admiration. Dieu la pardonne sans doute plus que le péché, encore qu'elle soit souvent une hypocrisie ; mais le monde la pardonne moins. Elle est ici mon ennui; c'est comme un grain de poussière que j'ai dans l'œil. Et ce sont des crapauds d'enfants qui me gâtent de la sorte un des lieux les plus aimables du monde! Sentez-vous cette horreur, mes filles?
Adieiu Je vous embrasse, oh! combien tendrement !
Papa.
P.-S. — Mme la future *** a une fameuse moustache. Et penser que le futur trouve cela très beau! 0 amour ! Après, il demandera des rasoirs; mais il sera bien temps ! Il est vrai que la moustache importe peu ; et pourvu qu'elle élève bien ses enfants !...
Xe mets pas cela dans ton journal, ec mets dans ton cœur que je t'aimerais étonnamment, si je t'aimais autant et que tu ne fusses pas toi !
Saint-Servan, vendredi 14 juillet 1874.
Je t'assure, chère sœur, que je voudrais bien savoir si je suis paresseux ou si je me sens incapable, si je suis démonté ou cassé, si je me porte
mal ou si je me porte bien. Sans cesse je me pose la question, sans pouvoir jamais me répondre. Je ne peux me mettre au travail : ce n'est pas un trait de mon caractère ancien. Je cause, donc je pense; je veux me mettre à écrire : tout s'en va. Je mange et je dors, donc je vis ; mais je m'endors dès que j'ai mangé. C'est que je digère! Oui, mais mon cerveau reste lent et endormi dès que j'ai digéré : ce n'est plus vivre. Enfin, je ne voudrais pas t'inquiéter, mais j'éprouve un malaise indéfinissable, qui est autre que tout ce dont j'ai l'habitude, et qui me déroute tout à fait. J'avais emporté un article commencé : j'ai essayé deux fois de le finir; deux fois je me suis arrêté en chemin, sans avoir avancé d'une ligne. Je n'ignore pas cependant ce que je veux dire, et l'article est bien tout entier dans ma tête. Le sujet est d'ailleurs le plus simple du monde ; il n'y a qu'à raconter. Je n'en peux venir à bout. Gela me déconcerte horriblement. Ah! c'est maintenant que je n'ai plus mon ancienne facilité! Rien ne coule de source, rien ne va plus, et je crois bien que la fontaine est tarie.
Depuis mon départ, je n'ai écrit qu'à toi. Je n'ai pas donné signe de vie même à Lulu. Je me déciderais, je crois, plus volontiers à me faire arracher une dent qu'à écrire une lettre, et il me semble que si l'on me disait que j'ai fait mon dernier article, j'en aurais un plaisir infini. Je ne vois rien à dire sur rien, ou je ne vois rien qui mérite d'être dit. Quelque chose en moi s'est brisé, ou dénoué, ou effacé.
Quand au Minihich (prononcez Minic), aucun des charmes que j'y ai trouvés n'y manque. C'est bien le plus joli bout de mer qui soit au monde , et de plus la mère Conception y est. On ne peut voir ni mer, ni roche, ni plage, ni femme plus charmantes. Imagine-toi le Pouliguen sans luxe, sans bruit, sans piano, sans chemins, sans baigneurs ni baigneuses , mais avec de grandes chambres et avec des Sœurs des pauvres pour faire le service. Et quelles sœurs ! deux des plus anciennes et une des plus neuves. Je m'y berce, et mon épouvante est que tout cela ne me donne pas envie d'écrire. Cependant la mère Conception est intarissable en petites histoires du commencement de la petite famille, qu'elle raconte divinement, sans se répéter; tu le sais, mais je dors.
Dimanche.
Je suis resté deux jours sans pouvoir achever cette lettre, que je ne voulais pas t'envoyer comme elle est. Hier matin, je me sentais tout à fait mal : je ne pouvais rester un instant sur mes jambes, la tête me tournait, j'avais mal au cœur. Cela s'est terminé par une effusion de sang, pas par le nez. Mais le malaise est revenu le soir et le matin.
J'ai pris de la magnésie qui se trouvait là. La mère Conception en attend merveille. Nous verrons plus tard. Agnès a un énorme clou, et bonne mine, et bon appétit. Il fait un vent formidable et très
froid, et un sable qui mérite d'être remarqué. Nous en jouissons par la fenêtre. On ne peut pas sortir. La mère Conception soutient tout par ses histoires, auxquelles s'ajoute une description étonnante des effets de la magnésie.
Elle en meurt de rire, et ainsi le temps passe. Cependant
Marlbrougb, il ne revient pas !
Demain, on va voir Saint-Malo, et mardi on part. Nous arrivons entre onze heures et minuit. Couche-toi : ça va un peu mieux.
Ton serviteur et frère,
Malpartout.
Ma Sœur
La Tour, 18 juillet 1874.
Hier, à la tombée de la nuit, j'arrive à la Tour, en carriole ouverte, gelé, à mes frais. — Le bon Père? — Il n'y est pas. — La bonne Mère? — Sortie !
J'ai cru que le monde allait finir. La portière a ajouté que la Conception venait de rentrer, et la vie n'a pas achevé de quitter mes pauvres veines. La chère et charmante Conception est accourue en nouant son bonnet. On ne m'attendait pas du tout. J'avais cependant écrit, mais ma lettre s'est trompée de route. Le bon Père est dans sa famille, un
peu malade. La bonne Mère grelotte à Saint-Servan, où sa santé l'oblige à faire un tour, et la Conception est restée seule au siège du gouvernement. Elle profite de son septennat pour me recevoir en roi, ou plutôt en schah de Perse. Soit dit sans vouloir l'offenser, car elle est un Mac Mahon infiniment supérieur. Elle me traite du reste tout à fait en bon homme. Et moi, prenant l'esprit de la maison, je me suis laissé faire. Voilà l'hospitalité. Ce ne sont point tes grandes dames qui auraient ce mépris de l'orgueilleuse humanité et ce soin de l'humanité souffrante. Je me sentis spontanément soixante-quinze ans au moins. Un peu plus j'allais désirer être président de la République. Mais bientôt je revins à la réalité. Je soupai comme un jeune homme, je causai comme un homme d'âge mûr, et je dormis comme un enfant.
Il résulte de mes réflexions et conversations que j'attendrai le bon Père, qui revient lundi, et que je partirai mardi. D'ici là je visiterai les merveilles de la Tour. Elles sont grandes, charmantes, inouïes même. En vérité, le spectacle est ravissant. Quel silence et quelle allégresse! quel travail et quel repos ! quelle belle et étonnante usine à fabriquer la chrétienne, l'aumône et le salut!
Je vais regarder cela pendant trois ou quatre jours; j'y ferai quelques lettres, et je reviendrai enrichi d'un grand souvenir et d'une grande leçon. On dira ce que l'on voudra du P. Le Pailleur : il a fait une fière chose. Tu sais que le bon évéque
du Mans1 est sérieusement malade : la goutte est remontée dans l'estomac et plus haut; elle embarrasse non la tête, mais la langue, et le médecin remarque avec épouvante des symptômes qui pourraient annoncer une décomposition du sang. J'ai vu le bon évêque dans son lit, ferme, courageux, môme gai. Il m'a parlé de toi comme un frère. J'ai rencontré chez lui l'abbé de Solesmes, qui m'a fait promettre de l'aller revoir en passant. Nous avons bien des choses à nous dire. Néanmoins, il est convenu que je ne resterai que le temps d'une conversation. Ce serait bien drôle si j'allais faire ce que je me suis proposé. J'ai bu du lait de la Parisienne. C'est bon ! Adieu. La Conception dit qu'il faut dîner, et voici le curé de Bécherel qui vient pour cela. La sœur Robiano m'a demandé de tes nouvelles. Tout ce que l'on t'envoie de compliments ne pourrait tenir ici.
Je t'embrasse. Louis Veuillot.
La Tour, juillet 1874.
Dans le fond, ma sœur, je n'appelle pas ça le beau temps, ni la bonne santé, ni la vraie plume d'oie. Il pleut et il tonne... une! J'ai les yeux rouges, la langue jaune, l'appétit très lent ou nul