Papier à tète de l'Univers
diraient : Si nous étions honnêtes, on nous donnerait de pareils encriers, et nous les porterions chez ma tante [ !
Véritablement, très chère amie, ce cadeau est charmant. Je pense que les moineaux sont des rossignols. Le rossignol chante et croque les reptiles; came va. Et la croix et l'épée, formant la Croix et VEpée du frère Eugène, à côté du Çà et là du frère Louis! C'est cela qui est aimable et qui fait sortir l'encre du cœur!
J'ai ouï dire que le frère Emile était là-dedans, et je n'en suis pas étonné. Je n'ai pas attendu cela pour savoir que cet homme de grand sens est homme de grand cœur. Vous êtes aussi bons et aussi aimables qu'on peut l'être, et nous vous aimons autant qu'on peut aimer.
Dunque a rividerli, forchetta in mano.
F va Luigi.
Paris, 29 janvier 1860.
Madame ,
Convaincu que vous n'êtes pas de la même espèce que moi, j'ose dire que l'homme n'est pas parfait. Cette machine, étant douée d'intelligence et d'une certaine manière de liberté, en a profité pour se détraquer considérablement. Je ne puis
1. Allusion aux boulevardiers qui nomment ainsi le mont-depiété.
admirer cela. Je vous demande si ce n'est pas stupicle d'avoir voulu manger cette pomme? Enfin, il Ta mangée, et il la mange encore, et de là sont venues une quantité d'infirmités aussi variées que déplorables. Mais il est resté à l'homme quelque chose : c'est la miséricorde de Dieu, qui se manifeste habituellement par des cœurs bons et généreux, tels que le vôtre, ô mon amie ! La miséricorde de Dieu est ce que nous avons de plus beau, elle arrange ce que nous avons dérangé..., et quelquefois elle nous dérange pour nous arranger. J'arrive au but très délicat de cette lettre. Mais, parvenu au seuil, je n'ose le franchir. En vérité, Madame, c'est très délicat.
Il y a dans la pomme, principe de tous nos maux, une certaine vertu que Dieu y a laissée pour guérir quelques-uns de nos maux. Cette vertu laissée dans la pomme, ceux qui ont fait le cidre l'ont devinée. Elle apporte un certain rafraîchissement, devenu très nécessaire lorsque le feu de l'imagination, au lieu de rester dans le cerveau ou de monter vers les nuages, prend le chemin contraire et se met à cuire plus qu'il ne faut les présents de la nature, dont nous soutenons notre misérable existence. Sujet à cet inconvénient, par suite de ce grand feu de tête qui fait ma gloire et celle du gentilhomme X***, j'y remédiais naguère par le suc des oranges , et c'est pourquoi je m'étais permis d'appeler l'orange la seringue d'or. Mais, cette année, l'orange échoue, et le cidre réussit. Pourquoi? Je l'ignore. Tout est mystère.
Madame, vous avez du cidre. Je me jette à vos pieds, couvert de confusion, mais plein d'espérance.
Au moment où j'allais finir, un rapport signé Billault m'apprend que je n'existe plus1. Me voilà censé guéri de tous mes maux. Il me reste pourtant le cœur, et ce cœur est tout à vous, Madame et amie, et je suis bien aise de vous dire cela, quand le moment de rire est passé.
Louis Veuillot.
Paris, 10 février 1860.
Très honorée Madame, très aimable sœur,
Voici de nouveaux chiffons pour ajouter à ce fameux manuscrit2: ce sont les chapitres de la seconde édition. Ils sont malpropres, et j'ai peine à croire que mes taches d'encre compensent par leur vertu la crasse des doigts de l'imprimeur. Mais vous avez ce goût des vieux papiers labourés par ma plume, et j'aurais mauvaise grâce à vous les refuser. La postérité saura que je faisais des fautes d'orthographe. On enverra bien d'autres aujuge-
1. L'Univers était supprimé pour avoir publié l'encyclique où étaient condamnés les attentats contre le pouvoir temporel, leurs auteurs et leurs complices.
2. Mmc de Pitray avait obtenu de Louis Veuillot et conservait précieusement le manuscrit de Çà et là.
nient dernier, et cela n'est pas ce qui me console. Pourtant, il y a bien aussi en moi quelque chose de bon, puisque je suis votre ami et que vous ne sauriez aimer ce qui serait de tout point abominable. Dieu me fera aussi quelque grâce à cause de vous : car votre cœur est fidèle, et vous prierez pour moi. Je vais à Rome lui demander de vous faire tout à fait sainte, afin que vos prières aient plus d'empire. Gomme je regarderai les fenêtres du palais Brancadoro! mais vous n'y serez plus! Après tout, ce n'est pas grand dommage. L'Olga de ce temps-là était originale ; celle d'aujourd'hui est vraie : quelle bonne différence !
Adieu, Madame et très chère amie. Je ne sais pas si je pourrai vous serrer la main avant de partir, et serez-vous à Paris quand je reviendrai? Mais nous irons vous voir à Livet, et enfin il y a toujours un rendez-vous où je demande à Dieu que nous ne manquions ni l'un ni l'autre.
Votre ami bien dévoué ,
Louis Veuillot.
Rome, 3 mars 1860.
Madame et très chère amie ,
J'ai déjà fait aujourd'hui tant de courses et d'écritures, que je ne suis pas en état d'ajouter une lettre brillante au paquet dont les archives de
Livet seront un jour illustrées. Quand même j'y mettrais le temps, comme le gros garçon d'esprit dont Rosalie a comparé la lenteur à vos fulgurantes inspirations, je n'y parviendrais pas. Je suis éreinté, s'il m'est permis d'employer le langage des jeunes filles nobles : Io sono eriittato: Capisce? Mais il n'y a pas de fatigue qui tienne, et je ne saurais passer quinze jours à Rome sans vous écrire. Il faut que je vous remercie de ce joli billet que vous m'avez envoyé en belle écriture. Mon cœur est toujours touché quand vous daignez écrire lisiblement. Il faut que je vous dise quels soupirs je pousse quand je passe devant Brancadoro. Gela m'est arrivé hier. Si j'avais senti une odeur d'ail, j'aurais dit : C'est Elle! Vous étiez tout de môme bien gentille dans ce temps-là, mais il vous manquait de nous avoir donné votre cœur, et auriez-vous bien voulu nous le donner? Moi, je ne vous aurais pas donné le mien : qu'en auriezvous fait, ô ciel ! Mais votre ail était bien bon et votre rire aussi, et il a joliment commencé les affaires de notre amitié. Nous avons beaucoup parlé de vous sur Monte Pincio avec Bastide * et l'abbé Louis2, qui ont tous deux de l'esprit et qui vous aiment. L'abbé Louis ne savait pas que vous étiez reine de Livet, c'est-à-dire bergère. Je vous ai décrite en bergère, telle que je vous verrai