LV1II
Paris, 14 mai, cinq heures du matin.
Je me suis levé à une heure héroïque, uniquement pour vous saluer, noble dame ; j'en avais grand désir depuis fort longtemps. Quand Elise me vient lire quelques mots de votre surprenante écriture, l'amitié se réveille avec une figure de remords, et me presse de laisser là mon papier littéraire ou politique pour vous brocher un numéro. Mais je suis si enfoncé dans le Parfum de Borne, et intérieurement si pressé d'en sortir par la fin, que je ne puis ni n'ose m'en distraire,
même pour vous. Hélas ! je peins une chose qui s'en va. Cette Rome que nous avons tant aimée, bientôt elle n'existera plus. Dieu en fera une autre que nos arrière-neveux trouveront belle; mais notre vieille Rome, la vieille Rome de notre jeune temps, celle-là ne sera plus.
Mon travail me tient fort. Je suis charmé, indigné, attendri; je prie et je rage. Si tout ce que j'ai dans le cœur sortait convenablement, je ferais un beau livre. Mais ce beau livre du rêve ne sera peut-être qu'un von von ennuyeux. La plume a des trahisons étranges. Elle a l'air de courir sur un bon terrain avec des allures de cheval sauvage, et tout à coup on s'aperçoit qu'elle traîne des lieux communs sur de vieilles ornières. Priez Dieu et saint Pierre qu'il n'en soit pas ainsi cette fois. Je voudrais faire aimer cette Rome que j'ai trouvée si belle, belle comme les visages que j'aime, belle comme vous. Si j'allais ne donner qu'une photographie, ne montrer que des traits vulgaires à des yeux sans amour! Qu'il n'en soit pas ainsi. Ci sarrebbe fare una cattiva figura1.
Adieu maintenant.
Je serre toutes les mains, je baise tous les petits fronts, et je suis, plein de tendresse et de respect,
Signora Veneratissima,
Vostro hummo ed obmo servilore,
F va Lutgi.