Le petit Jacques et les petites filles
Solesmes, 18 juin 1861.
ECCELLEXZA SOPR' ARCICARISSIMA,
Etes-vous véritablement furieuse que je n'aie pas suivi ma préférence très certaine pour les Xouettes? C'est aimable à vous, et honorable à moi; mais j'ai déjà tant marché clans la voie des parfaits, que je suis plus content d'être venu ici, où : 1° je ne risque point d'encombrer; 2° je me livre aux feux d'un examen de conscience prolongé, salé, poivré, cuisant au possible, et je me rafraîchis dans ce four. Le moyen de s'examiner à travers les délices des Nouettes, entre la bonne nourriture et les jolies chansons! 3° Je travaille. Oui, Madame! et ce n'est pas chez vous que je me mortifierais ainsi. Les feuillets s'entassent, les chapitres se multiplient; je ne rapporterai pas de papier blanc. Ce sera le Parfum de Rome. Vous l'aurez au mois d'août, quand Rome, hélas ! sera peut-être empoisonnée de Piémontais; mais, soyez tranquille, le grand vent de Dieu chassera la peste, et le parfum survivra au poison.
Quant aux Cyniques et aux Choses de la vie1 , et à cent autres choses, nous verrons plus tard. Il faut garder de la besogne pour l'hiver et pour Livet.
1. Louis Veuillot avait le projet de publier, sous ces titres, deux livres qu'il n'a jamais eu le loisir de mener à fin. Ce qu il en a écrit sera publié par les soins de M. Eugène Veuillot.
Quelle est donc cette nouvelle indevinable qui me fera perdre mon latin? Si elle ne vaut que ce qu'elle me fera perdre, ce n'est pas grand' chose. Je conjecture que c'est un petit quatrième. Si je me trompe, ce sera pour vous apprendre à me proposer des devinettes.
Quand on demande à M. de Cuverville comment va Mme de Cuverville, il répond : « Elle va joliment. )> Et, moi, je me trouve ici joliment. Je me suis mis au régime de l'endroit pour le lever, le coucher et tout. Je vais à matines, à complies, à la grand' messe. Je m'accorde seulement quelques méditations dans le jardin, qui est joyeux et plantureux, avec plusieurs lieues de vue et une rivière au bas, et quantité d'oiseaux gazouillants. Là, tout en ruminant mes canailles et stupides péchés, je croque des groseilles blanches, des fraises blondes, des cassis noirs, qui sont les fruits rouges recommandés par le docteur Purgon. Croyez-moi, je m'arrangerais de cette vie à tout jamais, et je suis même assuré que j'étais fait pour cette vie. Hélas! hélas! que je me suis sottement défait! Mais je voudrais bien changer en réalité la forte plaisanterie que vous vous êtes passée, 6 mère de famille ! en adressant votre lettre à « dom Louis Yeuillot, bénédictin ». Le frère qui me l'a remise avait un petit fin sourire, comme pour dire : « Homme grave, vous avez encore par là-bas des amis bien légers ! » J'ai répondu à ce sourire; j'ai dit : « C'est une dame. — Ah ! les daines ! » Et son geste vous envoyait à fond de cale du purgatoire,
pour jusqu'à la fin des temps. Je vous engage à ne pas trop vous en chagriner : il faudrait au moins que cette sentence du bon frère fût ratifiée par le père abbé, et vous pourriez encore en appeler au Pape.
Sur ce, Madame et mon amie, je mets, un moment, de côté mon froc pour vous baiser la main. Rien n'est plus contraire aux usages monastiques, mais vous valez bien cela. Je me prosterne devant la reine Scheherazade; je fais toutes autres génuflexions et révérences dues, et :
Deus det nobis suam pacem !
Frère Louis.
Le Pouliguen, 16 juillet 1861.
Très chère amie,
Je trouve votre lettre en arrivant ici. J'hésite à la communiquer à Elise, tant je sens qu'elle en sera affligée! Est-ce bien vous qui pouvez douter de son amitié? Elle vous expliquera la raison de certaine attitude que vous ne vous expliquez pas. Ce que je puis vous dire pour mon compte, c'est que je ne connais personne qui vous surpasse dans son cœur sévère. Nous autres, nous vous égalons, mais c'est tout. L'affection d'Elise pour vous est formée de tous les éléments durables : 1° le goût, 2° l'estime, 3° une certaine complaisance
d'ainée pour une cadette remplie de confiance et de simplicité. Pendant que j'étais à Solesmes, Elise crut devoir me chanter pouille. Je ne dis pas qu'elle ait eu tort; mais enfin, elle me fit entendre de rudes vérités dans un rude langage. Qui me donnait-elle pour modèle de droiture, de courage dans le bien, de volonté ferme à se laisser brosser et lessiver? Son Olga, et nulle autre. Voyez si Ton peut broncher dans une amitié qui voit de la sorte, et s'il est raisonnable d'imaginer qu'Elise aimera n'importe quoi plus qu'une créature humaine qu'elle place au-dessus du grand frère ! Elise a le jugement ferme et l'œil fin : elle apprécie parfaitement les natures.
Savez-vous ce que je crois? Je crois que vous avez une lubie, et que cette lubie tient au nouveau que vous ne m'avez pas dit. Xous en ririons, si je ne devinais pas là un état de souffrance qui m'afflige. Dites- moi bien vite que cela va mieux.
Je vous écris d'une main agitée par deux heures de chemin de fer et trois de patache, ne voulant pas vous faire attendre un jour de plus cette lettre. Je désirerais plutôt la confier au télégraphe électrique, malgré mon horreur pour la machine. Demain ou après - demain , je vous enverrai une description de ce pays, qui me parait aimable, et qui le sera davantage, quand votre sourire y sera venu. Adieu, Madame et très chère amie. Ne faites plus à vous ni à nous le tort de croire qu'on peut vous reprendre quoique ce soit d'un cœur que l'on
vous a donné. Vous n'êtes pas de ceux que l'on dé s aime.
Votre tout dévoué serviteur et ami,
Louis Yeuillot.
Toute réflexion faite, je vais donner votre lettre à Élise. Tant pis pour vous, si elle vous gronde! Pourquoi avez-vous si peu de foi ?