LXI
Au Pouliguen, 20 juillet 1861.
Notre très chère sœur,
Nous vous souhaitons le bonjour et la paix. Nous voudrions bien avoir une lettre de vous, et nous serions inquiets de l'attendre encore, si nous ne savions que la poste est lente, entre vos bois et nos sables. Par ici, les lettres ne voyagent pas la nuit : cette poignée de main mettra quatre jours à vous arriver. Ne tardez pas à nous la rendre.
Vous êtes notre seul chagrin. Sans le trouble de cœur qui vous a prise, et dont la confidence nous attendait à la porte de cette maison, nous serions très bien ici. Il fait mauvais temps, mais l'auberge est bonne; il y a du sable, mais il y a des chevaux; on se rase tous les jours, mais la cravate blanche n'est pas de rigueur; enfin, je crois qu'on ne saurait trouver mieux, quand on n'est pas sous vos arbres.
Je travaille médiocrement; cependant je travaille, mais il me semble que je ne ferai rien de bien qu'à Livet. Pour l'amour de Dieu et des muses chrétiennes, faites bien sécher les murs, et que ma chambre soit une des premières meublées. Je demande une bonne grosse table en bon gros bois, une planche au-dessus pour mettre des papiers et des livres, un paquet de plumes d'oie, deux chaises et des rideaux en toile à matelas. Si on avait la permission de laisser tomber des gouttes d'encre sur le parquet, ce serait le paradis en ce monde. Je ne doute pas que, dans ces conditions, avec du beurre et des radis, et un air de piano après diner, je ne fasse un chef-d'œuvre.
Excusez-moi si je ne vous donne pas de nouvelles du pays. Tout ce que je sais, M. Taconet1 vous l'a dit déjà. Il n'est question ici que du retard de la sardine et du fâcheux état des marais salants, que les pluies ont noyés. Nous avons été hier au Bourg de Batz. C'était, il y a vingt ans, un lieu sauvage, où les petits enfants s'assemblaient autour de l'étranger qui traversait par hasard le pays. A présent, ils courent après les voitures en demandant un petit sou; et pendant que nous admirions la belle vieille église, une petite fille vint nous demander si nous voulions qu'on nous fit habiller une mariée. Hélas! pauvre Bretagne! C'est une chose qui crève le cœur de voir la civilisation entrer dans ces vieux asiles de la simplicité chrétienne, et les avilir si radicalement.