DES BEAUX YEUX DE MADEMOISELLE ELISE
(La seule Elise)
Un clair soleil, joyeux et rayonnant Par le pays va tout illuminant; Le balayant de la nuit qui l'encombre, Il change en ciel étoile le bois sombre, Il fait chanter le chêne frissonnant.
Qui couvre d'or le chaume du manant?
Qui fait fleurir, et rire incontinent L'àpre rocher, la tombe et le décombre? Un clair soleil.
Or je connais, sous un front dominant, Astre aussi pur et non moins étonnant, Un œil plus noir et plus profond que l'ombre. De ses vertus je ne sais pas le nombre. Il m'est, cet œil, quelquefois, c'est tannant! Un clair soleil.
Fait au clair de lune, en wagon, vis-à-vis d'une forte cuisinière; mais ce n'est pas à elle que je pensais.
Royat, 12 septembre 1868.
Ma Sœur,
Je suis toujours très bien, mais tu manques. La chaleur est extrême, et telle que la promenade n'est possible que le soir. Cela nuit au paysage d'une certaine façon. Je trouve le bain agréable ; <i vous m'attendiez à la porte, ce serait encore plus joli.
M. de Chazelles m'a envoyé M. Bayle en ambassade; le jeune Bayle a mal aux oreilles. Je n'ai pas encore vu A***. C'est bien à lui.
Je ne pense pas que je reste plus de mes quinze jours. Et si je vais à Tulle, je m'admirerai, mais je m'étonnerai.
M. de la Ligaudière est charmant et mérite bien une visite.
Adieu, sœur chérie. Je t'assure que sans toi ma
vie serait décolorée.
Frère.
CCXXXYII
Royat, Clermont-Ferrand, 13 septembre 1868.
Ma Sœur,
Le cher malade est à peu près dans le même état, non alarmant, mais triste. Tète libre, poitrine délivrée, ventre animé par une circulation
normale, c'est à dire extraordinaire : voilà qui est bon. Plus bas, les consolations sont moindres. Toute la nuit il semblait qu'on me marchât sur les jambes avec des souliers ferrés, et de la hanche au genou cette marche était particulièrement auvergnate. Fouchtrà, que cha ni empêche de dormir mon chommel Je n'ai pu fermer l'œil un peu franchement que vers la pointe du matin. Debout ou en marche, la douleur diminue et cesse presque; assis, elle reprend; couché, elle tyrannise. Voilà ce que je trouve bète au dernier point, ne me sentant aucune vocation pour le métier de Juif errant. Docte Imbert dit qu'il faut voir ce que ça deviendra, et laisse agir la nature. Je prends toujours mes bains et je bois toujours mon eau aigrelette.
J'ai reçu hier la visite des frères de Clermont, accompagnés d'un autre de Paris qui est en vacances. Ce Parisien est le cher frère Sophronius, supérieur de la grande école de Passy et fort intelligent.
Les frères ont été chassés de chez moi par le curé de Royat, accompagné de son vicaire, qui avait les yeux en croissant ou plutôt en pince de homard, comme pour me bien tenir. — Je parie, Monsieur le curé que vous venez m'inviter à dîner au presbytère? — C'est ma foi vrai! Pour jeudi, n'est-ce pas? — Oui, Monsieur le curé, pour jeudi. — Eh bien! par exemple, comment avez-vous deviné cela? — Monsieur le curé, c'est ma sœur, qui m'apprend à connaître le cœur humain. — Il paraît
que c'est une fameuse femme, votre sœur ? — Ah! Monsieur le curé !
Le matin, A***, ayant appris, par les journaux de Clermont, que j'étais dans les murs de Royat, a soudain pris la résolution de ne pas accompagner Mme A*** à la campagne et de rester pour jouir de mon entretien. Hélas! si Mrae A*** m'en veut, elle a bien tort.
Je regarde Georges1 comme tout à fait fou, et moins digne de réponse encore que Lupus2. C'est dommage! il y aurait de bien jolies choses à lui dire ; mais il est de ceux qui ne méritent pas qu'on leur fasse l'honneur de se moquer d'eux, parce qu'ils n'ont aucune apparence de sincérité. Si j'étais mis en demeure de lui faire connaître mon sentiment, je me bornerais à lui dire qu'il ne me semble pas plus fait pour avoir une épouse, qu'il n'est fait pour avoir des amis.
Adieu, chère sœur. Je me lève pour donner satisfaction à mes jambes et pour ne plus compromettre ma tète, qui se rechargerait volontiers. Je vais faire une petite lecture et puis un petit tour chez le curé. En somme, le fond de mon affaire est qu'il fait un temps orageux et que j'ai du
1. Le Georges dont il est question s'était mis en tète d'épouser une demoiselle qui ne voulait pas de lui; et comme cette demoiselle était amie de la famille Veuillot, Georges, dans sas conversations et ses lettres répandues et écrites à foison, rendait Louis Veuillot responsable de ce refus.
2. C'est le nom que, dans les Odeurs de Paris, Louis Veuillot donne à M. Albert Wolff, du Figaro.
rhumatisme. Depuis mon arrivée, il a plu tous les jours. Il faut un bon orage, qui finira tout.
Je vous embrasse avec l'extraordinaire tendresse accoutumée. Frapater.
Dernières nouvelles, quatre heures et demie.
Etant rhumatisme, il a sa petite sciatique, bien douce, bien bénigne, comme le bon Dieu la donne à ses pauvres lâches.
Ayant sa petite sciatique, il va être douché.
Il est consolé de bien des choses, parce qu'il a du papier buvard. Il a lu dans son Catéchisme de Canisius qu'à l'époque du concile de Trente, lorsque Canisius vint à Vienne, en Autriche, il y avait vingt ans que l'évêque du lieu n'avait ordonné prêtre un seul enfant de cette capitale.
Quel pays prédestiné !