CCXXXVIII
Royat, Clermont-Ferrand, 14 septembre 1868.
Chère Sœur,
Etant douillet comme un misérable homme, j'ai cru que tu serais invitée à faire le voyage de Royat. Un mal de tète permanent, une courbature générale, pas de sommeil, pas d'appétit et le reste, ça me semblait grave. Le mal de tête est parti cette nuit, le reste s'en va. J'ai fait une pro-
menade de deux heures en montagnes, j'ai déjeuné passablement, je ne suis plus qu'un peu moulu, et le docteur me déclare sauvé. (Le Pape déclare Sauvé1 docteur, comme dirait Adolphe!) On attribue cette bétisc d'indisposition au voyage de nuit. Hier, j'étais vraiment bien mal en train. Je n'ai pas mangé de la journée. Par-dessus le marché, j'ai lu le Prince Caniche, du sieur Laboulaye. Cette journée a été triste. Je sentais la misère humaine dans mon pauvre corps et la stupidité française dans ce livre honoré de douze éditions.
La promenade de ce matin, au fin sommet du mont Chose, a été pleine de toi. Le bon Imbert, qui a le culte des souvenirs, m'a fort intéressé en me racontant les moindres incidents de la même promenade faite avec vous. J'ai vu l'endroit où vous avez cueilli des fleurs de Sainte-Elisabeth, l'endroit où tu as failli tomber, et de loin l'endroit où- vous aviez perdu votre chemin. Le bon Dieu nous avait donné un temps de malade : point de pluie, point de soleil, un petit vent pas froid, mais rafraîchissant. J'ai vu avec plaisir, non sans une certaine fierté, qu'Imbert, jouvenceau de cinquante ans, point malade, s'arrêtait pour souffler, lorsque j'allais encore. Voilà mon état.
Il n'y a plus d'Annette. Il y a une Mariette jeune, douce, timide, de très bonne tenue et de trop bon
1. Ce jeu de mots est par allusion à Msr Sauvé, qui venait d'être choisi comme théologien du Pape pour le concile.
langage. Elle descend de sa montagne, où elle a été élevée par des sœurs; et j'ai bien peur qu'elle ne soit, comme d'autres, en. état de donner des leçons d'orthographe aux baronnes et comtesses qu'elle pourra servir.
As-tu visité le presbytère de Royat? Voilà un endroit qui mérite d'être vu! et il y a dedans un curé de 76. ans, servi par une bonne de 82, qui est plus charmante encore que la vieille maison, et veuillotiste au possible. Je ne connais pas encore le petit vicaire ; mais je sais par le curé que c'est « un particulier qui sera content ».
Dis à Lafon que j'ai reçu ce matin sa lettre. Je compte faire son article demain, si la nuit est bonne. Dans l'état chancelant de ma tête, je n'ose pas commencer aujourd'hui, surtout avec cette courbature qui me tient encore. Bonjour, mes chéries; portez-vous bien. Je ne doute pas que François1 ne te fasse des dents, puisque tu en as. On ne te donnerait pas l'air plus doux en les supprimant. Ce n'est pas avec cela que tu mords. — Ça ne ferait pas assez de mal !
Tu ne peux imaginer tous les compliments qu'on te fait.
Le docteur Imbert ne veut pas que je paye aucune de mes chambres. Ça me rend beau à la quête !
1. François Lafon, qui faisait alors le portrait de Mlle Veuillot.
GCXXXIX
Royat, Clermont-Ferrand, 15 septembre 1868.
Sœur,
Voici dès nouvelles de ce pauvre diable.
Sa douche d'un quart d'heure lui fut donc donnée. On le plaça debout dans une baignoire, sous une pomme d'arrosoir.
Y êtes-vous? — Oui. — Zing! ça tombe (dru comme des verges sur son pauvre corps, et c'était beaucoup plus chaud que la mer brrrûlante de Michel1. Il tournait sous ce fouet ardent, et le médecin lui disait pour le consoler : — Monsieur, vous êtes bien bâti! Vous avez été un homme fort, Monsieur! Ah! sapristi, je n'aurais pas conseillé à M. le comte de Falloux de se placer sous vos poings! Quels muscles, Monsieur! Vous avez été solide, Monsieur. — Ces choses me flattaient, mais toutefois il m'embêtait (pardon, c'est le costume); oui, il m'emb... avec son passé. Prix: un franc.
Sortant de là, je me crus guéri et je fis quelques entrechats; mais une heure après, je vis, hélas ! qu'il n'y avait rien de fait, et je me remis à dire : Oh! là là, les jambes! — N'y prenez pas garde, dit Doctimbert : ça ne réussit jamais la première fois. Nous recommencerons. En attendant, je vous lirai ce soir quatre chapitres de mon ouvrage
1 Un baigneur du Tréport.
inédit. J'en ai lu deux à Mlle votre sœur, qui ne m'a pas encouragé. Si vous me condamnez, j'aurai mon compte. Soyez sévère.
J'ai entendu les quatre chapitres. Le sujet me parait intéressant, et il y a des gens qui font pire, sans être Auvergnats. J'ai réparé tes inutiles cruautés : il achèvera son livre avec plus de consolation
Après cela, il m'a donné Coloquinte , sans sucre. Coloquinte n'a pas mal fait. J'ai dormi quelques bons brins, et il yavraiment amélioration, quoique je ne sois pas encore délivré. J'ai pris mon bain, j'ai bu mon ean, j'ai fait une visite au curé de Royat , j'ai dit mon chapelet dans la vieille église , j'ai vu la grotte , j'ai reçu une pluie d'orage ; et pendant que tout cela se passait, j'ai manqué la visite d'un poète, qui n'est autre que le maire de Royat, « secrétaire perpétuel de l'Académie de Clermont ». Il m'a laissé son volume, avec une lettre où il me dit, entre autres choses, qu'il a pris pour devise : Ama nesciri et pro iiihilo reputari. Alors, il me semble que ce que je peux faire de mieux est de ne pas lire son Volume et de ne pas lui répondre. Oui, mais le traître ajoute: ((Puissent nos eaux être salutaires à une santé précieuse à la religion comme aux lettres ! » Ah ! ah ! qu'estce que tu ferais ?
Je ne te dirai pas, ma sœur, que je m'amuse. Cependant je ne m'ennuie point. Il me semble môme que je me tirerais assez bien de ma solitude, si ce diable de mal de tête ne rôdait toujours un
peu autour de mon pauvre crâne. Je n'ose pas me jeter clans la composition.
Quoi ! tu me frappes de dix livres de chocolat ! Mais que veux-tu que je devienne, avec Chabassières, qui me nourrit terriblement, et qui me sert des fraises tous les jours? Hier, voyant que je mange peu, il m'a fait demander ce que je voulais. J'ai demandé du bouilli , mais il n'y avait pas de moutarde.
Adieu. Soistout de même bien tranquille. J'ai un teint clair et vermeil, et l'appétit est bon.
Quant au cœur, j'ose dire que c'est par là que je brille ; c'en est même ennuyeux.
TOX FRÈRE.
Royat, 16 septembre 1868
Ma chère Sœur,
Aucun changement ni en mal ni en bien, telle est la nouvelle du jour. Il y a une certaine régularité dans la chose. C'est plus gênant la nuit, ça réveille ; ça se calme le matin , ça taquine dans la journée, ça repince le soir, et la repincée est vigoureuse jusqu'à faire un peu crier, surtout un homme de bonne volonté comme moi, plaignait! de nature. D'après Doctimbert, c'est toujours bien la sciatique, dont le bon Dieu, en considération de tes prières, fait une sciatiquette.
J'avais cela en moi depuis pas mal de temps ; le mal cherchait à se poser ; profitant de ton absence ou par quelque autre raison, il a cherché à se mettre dans ses meubles lorsqu'il m'a vu chez un médecin, pour montrer qu'il n'a pas peur. Mais on a Coloquinte pour le dégoûter du logis, tandis que les eaux feront leur besogne spéciale, devenue très opportune.
En somme, le bon Dieu a bien conduit tout cela, suivant sa coutume.
Je ne décide rien quant au retour. Si je suis guéri, je visiterai Tulle; mais, traîner ma jambe malade sur un long chemin me paraîtrait indiscret.
J'aurais cependant bien envie d'aller voir notre château ! Il me semble que c'est un vrai cadeau que le bon Dieu nous propose là. Qui nous empêcherait d'enfouir notre magot dans un pré ou dans un bois des environs ? Nous serions non pas sur nos terres, mais à côté de nos terres.
Les visites commencent à foisonner ici.
Cette lettre a été interrompue trois fois.
J'ai vu le supérieur des jésuites, P. Mermilliod, puis un monsieur quelconque, et mon ancien collaborateur, M. de Miomandre, que je ne connaissais pas.
Je jouis d'une grande considération parmi les garçons de bains. Celui qui me douche a dit hier au docteur: « Il parait que c'est un monsieur crânement comme il faut, celui-là! On dit que c'est L'ami du maître des curés! »
Le docteur n'entendait pas bien.
Il a fini par tirer de cette brute que le maître des curés signifiait le Pape.
Et les filles, sachant que je reviens souvent de Rome , me croient cardinal !
C'est comme Maria, qui raconte qu'elle raconte comment elle raconte qu'elle a vu le Pape, lorsque bien des grandes dames n'auraient pas pu le lui montrer de si près. « Mais c'est tout simple, parce que le Saint-Père et Monsieur, c'est comme les deux doigts de la main. »
Mais la comtesse de je ne sais plus quoi dit que Ton ne prend plus garde à moi et que je suis coulé, depuis que l'évêque d'Orléans m'a mis à la raison.
Bondis-tu ?
Autre propos. Sais-tu comment Montalembert appelle le Parfum de Rome? Imbert le tient de Falloux, qui le tenait de l'original : — Les Puanteurs de Rome!
Eh bien! franchement, j'en ai de la peine, et j'aimerais mieux ne l' avoir point su et ne pas te le dire. Ce trait est d'une haine vilaine et tout à fait basse ; je ne vois pas ce que saurait trouver de pire un des boulevardiers de l'autre côté de l'eau. On peut faire toutes sortes de bonnes critiques de mon pauvre livre, mais il faut me haïr bien stupidement pour lui faire ce genre d'injure.
Je n'ai pas pu m'occuper encore de mon pauvre Lafon. J'ai essayé, le mal de tête m'a repris; je m'y reprendrai demain, quitte à ne faire que la moitié de ce que je voudrais.
Clcrmont-Ferrand, Royat, 17 septembre 1868.
Ma Sœur,
Coloquinte continue de bien faire. Me voilà présentement clans mon ancien état, à peu près. Je n'ai pas eu hier ni cette nuit de douleur aiguë ; il reste quelque chose de sourd qui doit partir, et si ce résultat nous est donné, j'en serai quitte pour cette fois à bon compte. Quant à l'autre infirmité, qui est spécialement du ressort des eaux, il semble bien (au docteur) qu'il y a quelque bénéfice, mais il ne me semble pas. Le docteur voudrait bien que ses eaux ne ratassent point, et ce sentiment le rend indulgent pour leur travail. Du reste, il ne serait pas fâché qu'elles fissent simplement la moitié de leur besogne, et qu'elles remissent la suite à la saison prochaine, ayant fourré dans sa tète d'Auvergnat que je ne reviendrais pas seul.
J'ai diné hier chez le curé, après avoir gravi plusieurs pics et admiré quantité de prés en pente, ornés de châtaigniers. J'ai pris grand plaisir à cette course, d'autant plus que vous avez passé par là. C'est vraiment un aimable pays. Hélas! les cabarets le mangent.
Tu as raison : Royat ressemble aux villages grimpants de la Sabine. Il y a une liberté auver-
gnate qui se rapproche fort de la liberté romaine, et qui complète l'analogie.
Le dîner du cure était fait par sa servante de quatre-vingt-deux ans. Dame ! c'était champêtre, mais il y avait de quoi manger, et aussi de quoi boire. Il y avait un curé de Clermont, très capable et en disgrâce, chez qui je dine dimanche.
J'ai dessein de passer à Poitiers, mais il faut redescendre jusqu'à Orléans. Il n'y a point de chemin plus court.
Le docteur est toujours très attentif, très aimable et pas ennuyeux. Il a fait dans sa vie un certain nombre de brochures, dont il me lit les passages intéressants, et l'on gagne ainsi huit heures et demie et même neuf heures sans incommodité. Quand on pousse jusqu'à neuf heures, on se récrie, on s'accuse de faire de la nuit le jour. L'autre soir, il m'a lu l'article très intéressant de M. Guizot. Plouf! à la troisième page, je dormais comme une sainte veuve. Mais quand il s'agit de ses brochures, le docteur y met un feu et se livre à des commentaires qui ne laissent pas la moindre fente par où se puisse glisser la perfidie du sommeil. Du reste, vraiment il n'abuse pas ; il se borne aux bons endroits, et, chose merveilleuse, il ne trouve point que tout soit le bon endroit.
Je vais aujourd'hui à Clermont, où je ferai diverses visites : jésuites, capucins, pétrifications, cathédrale, etc. Je tâcherai de voir aussi le jeune Bayle, qui est malade. Je passerai un demi-
jour chez Ghazelles en revenant; j'y coucherai.
Les lettres de nos filles me plaisent fort.
Elles auront des réponses, et cela ne tardera pas. Aujourd'hui, il faut courir. J'ai toujours la Icte un peu lourde, et il me pleut des invitalions de tous les côtés, auxquelles il faut bien donner un coup de chapeau: Mallac, Lafon, Rougi er, etc. , etc.
Adieu, sœur très chérie et plus que chérie. Ils n'ont pas de sœurs, tous ces nigauds qui disent que le Parfum de Rome est une puanteur, et c'est ce qui leur fait dire quantité de choses qui ne sentent pas bon.
Tout à toi.
Louis.
Clermont-Ferrand, Roy.it, 18 septembre 1868.
Sœur,
Je crois pouvoir, ma sœur, t'annoncer la victoire de Coloquinte. L'ennemi fléchit visiblement. On va tout à l'heure lui mettre deuxbonnes lieues de montagnes sur le dos. Ensuite on dînera chez Je curé : c'est une affaire de deux autres lieues. S'il bouge encore, Coloquinte lui donnera une nouvelle raclée, qu'on espère pouvoir être la dernière.
Tu n'y entends rien sur la manière de traiter 1rs auteurs. Si le livre ne se vend pas maintenant,
LETTRES A SA SŒUR il
il se vendra, ou Ton se met noblement au-dessus de l'indifférence d'un inepte public. Le bon jugement, le jugement vrai, c'est celui de l'homme éminent qui a dit que le livre serait bon. Il le sera. Du reste, notre homme n'en est pas aux épreuves. Son livre doit avoir soixante chapitres, et vingt seulement sont faits. Il aie temps de réfléchir, et mieux vaut qu'il travaille avec les allégresses de l'espérance. Ajoute que, prudent au sein de mes témérités, je l'ai lancé fort loin dans les champs de la botanique sacrée, et que je lui ai donné une trentaine d'infolio à lire. Et puis, enfin, tu connais le cœur humain, mais tu ne connais pas le cœur auvergnat. Et tu crois, enfant ! qu'un Auvergnat quinquagénaire, homme de sens et d'esprit, va débourser l'impression de deux volumes sans s'être assuré du placement!... Je te dis, moi, qu'un poète ne le ferait pas, je parle d'un poète d'Auvergne. Conviens que tu as suivi ton humeur sauvage. et qu'ayant un homme de lettres à « méchaniser », tu t'en es passé la fantaisie, assurée que tu pourrais bien trouver le bon prétexte quand il serait temps.
Pour la raison de bon ménage, puisque la femme finit toujours par devenir aigre, et l'homme aussi, qu'importe l'occasion?
Or, ma fille, nulle manière d'aller à Tulle autrement qu'en douze heures. Bien obligé!
Nous avons un joli temps. Tous les jours une petite pluie, un vent frais, une chaleur aimable; partout de charmantes verdures, point d'ennuis...
insupportables. Je me dis que si nous étions ici en paquet, ce serait absolument charmant. Mais le paquet n'y est pas.
Adieu, très chère. Je file sous les châtaigniers. Ton frère, plus frère de jour en jour.
Royat, Clcrmont-Ferrand, 19 septembre 1868.
L'Auvergne s'ébranle, et il est temps que je revienne à Paris, si je veux jouir d'un peu de tranquilité. Visites, lettres, invitations du rat de ville et du rat des champs. O gloire! ô vieille bête ! Et tu viens, lorsqu'on est cacochyme, à l'heure où le vrai plaisir serait de se cacher î
Hier, j'ai traîné cinq heures à Clermont. J'ai vu le clos de Ghanturgues, qui est très beau, et tous les Imbert, qui sont très bons. J'ai prophétisé avec la sœur, j'ai causé ménage avec la dame. Elle m'a laissé voir que ses impressions ne sont pas favorables aux imprimés (tu es profonde comme la mer!). J'ai passé chez les jésuites et chez les capucins, chez les Bayle, à la fontaine pétrifiante, à la cathédrale, etc.
Cette lettre a déjà été interrompue deux fois ; voici de nouvelles visites qui arrivent. Ah ! mais, c'est ennuyeux. Il faut te dire bonsoir. C'est
pire que de quitter le grabuge. Les douleurs ont disparu. Vive Coloquinte ! Mais l'indisposition du mal de tète reste encore. Quant au reste, c'est le secret des eaux. Je t'assure que ces visites m'ennuient.
Adieu j sœur.
Louis.
GCXLIY
Royat, Clcrmont-Ferrand, 20 septembre 1868.
Ma chère Sœur et Dame,
J'écris au petit frère de garder Roussel, qui doit lui être nécessaire dans le remue-ménage actuel , et qui arriverait trop tard pour moi et pour lui. Hélas ! on occupe assez mes soirées. Hier je me suis couché à neuf heures et demie, et on occuperait mes journées pareillement, si je le voulais. Il ne tiendrait qu'à moi d'avoir toujours un Auvergnat dans mon bain. Je ne rêve que de mettre un terme à cette fête, et je calcule qu'en donnant un jour à Chazelles , je pourrai coucher dans mon dodo vendredi ou samedi. Tu devines que je reviens tout droit. Je repartirai de Paris pour les Ligaudières. Gela me parait plus court et meilleur marché que l'ennui des transhordements et des attentes clans les gares, sans compter que ce serait huit jours de plus sans vous voir. On a besoin de respirer !
Tu nie parais un peu sévère pour Léopold1, dont je ne connais d'ailleurs ni la figure ni l'écriture ; mais on ne peut te contester du flair. Tout me prouve que tu en as. Je prie donc Eugène de faire bien attention à tes inquiétudes. Cependant, si l'homme est honnête et capable, le souci de son pot-au-feu ne doit pas suffire à l'écarter. Je doute qu'il faille des efforts surhumains pour le tenir à sa place. Eugène s'y entend, du reste.
Tout va toujours passablement. Il y a un petit retour de sciatique, parce que Coloquinte a été remerciée. Mais elle est là. On est toujours sur la pente du mal de tête, mais on ne force pas. Pour le surplus, Doctimbert trouve du mieux et répond de Tannée prochaine.
Doctimbert est vraiment affectueux, soigneux et intéressant. Il s'est fendu d'un fiacre pour me promener dans Clermont , il se fend d'un diner demain. Il m'accable de poires, de raisins et d'autres choses : tu conviendras que ça fait bien des fendaisons.
Il paraît que si je veux être adoré, je n'ai qu'à me rendre à Saint-Flour. C'est que je suis puissant en Auvergne ! Mais, pour le moment, je ne suis pas tenté de voyager. Peut-être que Saint-Flour est une ville comme une autre. Je suis sous le coup de la désillusion que m'a procurée la fontaine pétrifiante. J'avais envie de la voir depuis Bercy.
1 M. Léopold X , qui sollicitait une place de collaborateur à l'Univers. Il a été sous-préfet, et est mort depuis.
O vieux jobard ! C'est une manufacture au fond d'une cour. Mais l'illusion repoussera sur autre chose, et je ne croirai jamais que tout est vanité. Il ne faut se moquer de personne, ma toute belle. Pour moi, je ne veux pas dire qu'un jour je ne tomberai point sur une chaise, pâmé et en larmes, en entendant Y Angélus sortir d'un tableau à musique.
Adieu, toi et vous que j'aime. Il fait un temps aimable, chaud, mouillé, un peu pleurard, pas d'égalité d'humeur, des nuages, du bleu, du vert, du roussi. Toutes les montagnes sont belles, tout le monde est laid.
Papa.
Mon Cœur,
Royat, 21 septembre 1868.
J'ai passé hier un mauvais moment.
Figure-toi une tablée de curés et de laies, dont le plus imposant de tous, un gros de Cler mont, très estimé, très estimable, de beau renom et de belle prestance, porte ma santé au dessert. Voilà qui est bien. Un autre, aussi estimable, plus vénéré encore, le propre et saint curé de Xotre- Dame-du-Port, réclame la parole comme doyen ; le premier la retient comme amphitryon : petit combat de courtoisie. Il s'agissait de chanter mes louanges :je commence à trouver que les charbons
sont chauds. M. de Xotre-Dame-du-Port s'efface, M. de Saint-Pierre met ses lunettes et cherche dans sa poche. Que va-t-il arriver? Il arrive un papier; il le déploie : les charbons deviennent ardents. J'ai beau me dire que ce sont tous amis, et que le discours passera comme un pruneau ; j'ai une suée, et le mal de tète que j'avais depuis le commencement du dîner devient formidable. L'orateur tousse, il se fait un silence de mort. Un petit porteur d'eau qui servait remue une fourchette ; un roulement de tonnerre le pétrifie : ça commence.
Hélas! mes enfants. Je crois que j'ai été comparé au soleil, à la lune et à Alexandre le Grand. J'ai saisi qu'on me célébrait aussi comme poète. Ce trait m'a ranimé. J'ai vu ta figure, ma sœur, et j'ai ri intérieurement. Cet heureux rire a diminué mon mal de tète. Des bravos éclatants saluèrent la péroraison éclatante. Mais il s'agissait de répondre. Ma foi, je n'en ai fait ni une ni deux. J'ai envoyé promener le mal de tète, et j'ai sauté sur la parole comme Franconi sur son cheval. Hue ! J'ai dit pour commencer que je voyais bien que les volcans de l'Auvergne ne sont pas éteints, et j'ai fait un discours qui a duré une bonne demi-heure et qui n'a pas déplu. J'ai modestement noyé mes mériterparticuliers dans le mérite de l'œuvre entreprise, poursuivie, reprise par la volonté de Dieu. Je leur ai raconté l'histoire de l'Univers; j'ai parlé de Du Lac, d'Eugène, de Pie IX. J'ai glissé un mot pour Thurst,je n'ai pas omis les curés, j'ai fait un
compliment au docteur Imbert. Sans doute, toute parole est blague, et la parole modeste à peu près autant que l'autre. Néanmoins, je ne disais que la vérité, et la vérité de mon cœur caressé et ému de tant d'affection, malgré l'embarras et l'émoustillement de mon esprit. Bref, le mal de tête a passé. Mais quand j'eus fini, je me trouvai bien quinaud. Le curé reprit la parole et dit : « Messieurs, je n'avais pas loué l'orateur, aussi éloquent que l'écrivain. Vous venez de l'entendre : je n'ai rien à ajouter. »
Ces Auvergnats!
Ensuite, on a levé le siège, on a causé. J'ai fait les affaires de Lafon, et je suis revenu me coucher à Royat à travers l'obscurité et la crotte, attendu qu'il n'y avait point de voiture.
Fin du triomphe !
Il pleut fort, et ce n'est point gai. On dit- que demain il fera froid. Déjà j'ai enfourché ma grosse culotte, laquelle je supporte fort bien. Si j'avais mon parapluie, certes j'en ferais usage; mais il s'en trouve ici qui suffisent, quoique en débris. Le parapluie est une idée. Je suis sûr qu'un homme qui attacherait quelques ficelles à sacanne, et qui la tiendrait perpendiculairement, se trouverait couvert.
Cette pluie a du bon. Elle me donne l'idée de partir mercredi pour le lieu de Chazelles et jeudi pour Paris. Ainsi, très chère, écris-moi encore demain et prends un jour de repos. Adieu. Je vous embrasse tendrement. Oh! oui, tendrement. Je
n'ai point mal à la tète ce matin; mais hier,
c'était sec.
Ce soir, forte ribote à Royat. Demain , forte ribote à Clermont. Après-demain, forte ribote chez Chazelles.
Vie de malade !
Ma Sœur,
CCXLYI
Royat, 21 septembre 1868.
Une petite farce.
Je viens de f écrire, et je m'avance pour demain. J'ai considéré que si, par hasard, il faisait beau, je devrais partir de grand matin pour aller avec Stéphane Bayle au mont Pariou, et ensuite me trouver à six heures au diner dudit Stéphane, et que le temps d'écrire pourrait me manquer, et que toi, manquant de lettres, tu pourrais t'inquiéter, et que le bon moyen était de faire aujourd'hui ma lettre de demain. C'est ingénieux, s' pas, tante?
On va donc faire mes paquets. Ils seront ce qu'ils seront ; je ne m'en mêlerai pas du tout : voilà l'essentiel. M. de Chazelles, très charmant, me prendra mercredi à Clermont, me voiturera, me nourrira, me couchera, et jeudi matin me portera à Aigueperse. d'où je filerai tout droit sur Paris. Oh ! l'aimable moment, quand je vous conterai mes maux
sr \
J'ai écrit à M. de Goral, et je lui annonce ma visite pour la semaine qui vient. Tu verras comme c'est une combinaison sage.
Aujourd'hui, c'est-à-dire demain, je commence à être radicalement guéri. Faire sa malle, voilà le commencement du remède. C'est bête de s'attacher comme ça, mais je suis comme ça.
Adieu, ma fdle. Embrasse mes filles. Es-tu sûre que je ne suis pas ton père et qu'elles ne sont pas tes enfants ?
Je suis, pour la vie, la vieille bête d'
Amour.
Je viens d'avaler une montagne. J'ai gravi jusqu'au sommet du mont Pariou ou puy de Pariou, comme ils disent. C'est le compagnon du puy de Dôme. Ah ! ah ! En passant, nous avons déjeuné à Orcimes, chez Bayle. Il n'y a rien de plus joli. Seulement, le pauvre docteur est sur le flanc. Moi, j'ai l'air d'être prêt à recommencer. Singuliers effets de la maladie !
Je t'envoie (fidèle aux mœurs et pratiques de Du Lac) des fleurs cueillies sur la plus haute cime, considérablement au-dessus du niveau de la mer : la pensée pour toi, les œillets pour ces petits monstres ! La pauvre Lulu n'a donc pas reçu sa lettre? Elle est partie en même temps que les autres. Hélas ! je crains qu'elle ne lui fasse pas le plus grand plaisir du inonde x sur le premier moment; mais l'effet sera bon. Le docteur Imbert, qui ne manque point d'amitié pour moi, m'a fait boire
du jus de coloquinte, et c'est à ce jus plus qu'amer que je dois d'avoir très gaillardement enjambé une montagne. O ma cadette fleurie et chérie ! je t'aime plus encore, incomparablement plus que je ne suis aimé du médecin.
Adieu, chères âmes. A jeudi.
Royat, mercredi 23 septembre 1868.
Ma chère Sœur,
C'est pour t'envoyer le dernier soupir de Royal. Je suis un peu mortifié de n'avoir pas de lettres aujourd'hui. Ça n'empêche pas que tu en auras une demain. Connais l'homme !
On a diné hier chez Bayle. Oh ! là là! Ce brave ami m'a voiture et nourri toute la journée avec distinction.
Ayant appris que Mme Bayle avait fait une vaste provision de champignons dans son Limousin natal, j'en ai cueilli une boîte ou deux. Je suis peut-être donnant, mais que j'ai donc l'esprit de lapine ! J'étais né pour l'empire! Je serai donc ce soir chez ces bons ***. Il fait un temps fort laid et qui ne me promet pas des plaisirs infinis. Il faudra causer! Espérons qu'on se couche de bonne heure. Ensuite Paris.
11 paraît que je partirai d'Aigueperse vers neuf heures. Fais tes calculs là-dessus.
Adieu, sœur chérie. Je n'ai tout de même pas de lettre ce matin, et c'est tout de même embêtant. Je vous embrasse toutes.
Pa (